« Quinze longs jours encore et plus de six semaines »

La Bonne Chanson (1902)

Quinze longs jours encore et plus de six semainesDéjà ! Certes, parmi les angoisses humainesLa plus dolente angoisse est celle d’être loin.

On s’écrit, on se dit que l’on s’aime ; on a soinD’évoquer chaque jour la voix, les yeux, le gesteDe l’être en qui l’on mit son bonheur, et l’on resteDes heures à causer tout seul avec l’absent.Mais tout ce que l’on pense et tout ce que l’on sentEt tout ce dont on parle avec l’absent, persisteÀ demeurer blafard et fidèlement triste.

Oh ! l’absence ! le moins clément de tous les maux !Se consoler avec des phrases et des mots,Puiser dans l’infini morose des penséesDe quoi vous rafraîchir, espérances lassées,Et n’en rien remonter que de fade et d’amer !Puis voici, pénétrant et froid comme le fer,

Plus rapide que les oiseaux et que les ballesEt que le vent du sud en mer et ses rafalesEt portant sur sa pointe aiguë un fin poison,Voici venir, pareil aux flèches, le soupçonDécoché par le Doute impur et lamentable.

Est-ce bien vrai ? tandis qu’accoudé sur ma tableJe lis sa lettre avec des larmes dans les yeux,Sa lettre, où s’étale un aveu délicieux,N’est-elle pas alors distraite en d’autres choses ?Qui sait ? Pendant qu’ici pour moi lents et morosesCoulent les jours, ainsi qu’un fleuve au bord flétri,Peut-être que sa lèvre innocente a souri ?Peut-être qu’elle est très joyeuse et qu’elle oublie ?

Et je relis sa lettre avec mélancolie.

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