Grotesques

Poèmes saturniens (1866)

VGROTESQUES

Leurs jambes pour toutes montures,Pour tous biens l’or de leurs regards,Par le chemin des aventuresIls vont haillonneux et hagards.

Le sage, indigné, les harangue ;Le sot plaint ces fous hasardeux ;Les enfants leur tirent la langueEt les filles se moquent d’eux.C’est qu’odieux et ridicules,Et maléfiques en effet,Ils ont l’air, sur les crépuscules,D’un mauvais rêve que l’on fait ;C’est que, sur leurs aigres guitaresCrispant la main des libertés,Ils nasillent des chants bizarres,Nostalgiques et révoltés ;C’est enfin que dans leurs prunellesRit et pleure — fastidieux —L’amour des choses éternelles,Des vieux morts et des anciens dieux !

— Donc, allez, vagabonds sans trêves,Errez, funestes et maudits,Le long des gouffres et des grèves,Sous l’œil fermé des paradis !La nature à l’homme s’alliePour châtier comme il le fautL’orgueilleuse mélancolieQui vous fait marcher le front haut,Et, vengeant sur vous le blasphèmeDes vastes espoirs véhéments,Meurtrit votre front anathèmeAu choc rude des éléments.Les juins brûlent et les décembresGèlent votre chair jusqu’aux os,Et la fièvre envahit vos membresQui se déchirent aux roseaux.

Tout vous repousse et tout vous navre,Et quand la mort viendra pour vous,Maigre et froide, votre cadavreSera dédaigné par les loups !

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