Du fond du grabat
Sagesse (1893)
II
Du fond du grabatAs-tu vu l’étoileQue l’hiver dévoile ?Comme ton cœur bat,Comme cette idée,Regret ou désir,Ravage à plaisirTa tête obsédée,Pauvre tête en feu,Pauvre cœur sans dieu
L’ortie et l’herbetteAu bas du rempartD’où l’appel frais partD’une aigre trompette,Le vent du coteau,La Meuse, la goutteQu’on boit sur la routeÀ chaque écriteau,Les sèves qu’on hume,Les pipes qu’on fume !Un rêve de froid :« Que c’est beau la neigeEt tout son cortègeDans leur cadre étroit !Oh ! tes blancs arcanes,Nouvelle Archangel,Mirage éternelDe mes caravanes !Oh ! ton chaste ciel,Nouvelle Archangel ? »
Cette ville sombre !Tout est crainte ici…Le ciel est transiD’éclairer tant d’ombre.Les pas que tu faisParmi ces bruyèresLèvent des poussièresAu souffle mauvais…Voyageur si triste,Tu suis quelle piste ?C’est l’ivresse à mort,C’est la noire orgie,C’est l’amer effortDe ton énergieVers l’oubli dolentDe la voix intime,C’est le seuil du crime,C’est l’essor sanglant.— Oh ! fuis la chimère :Ta mère, ta mère !
Quelle est cette voixQui ment et qui flatte !« Ah ! la tête plate,Vipère des bois ! »Pardon et mystère.Laisse ça dormir.Qui peut, sans frémir,Juger sur la terre ?« Ah ! pourtant, pourtant,Ce monstre impudent ! »La mer ! Puisse-t-elleLaver ta rancœur,La mer au grand cœur,Ton aïeule, celleQui chante en berçantTon angoisse atroce,La mer, doux colosseAu sein innocent,Grondeuse infinieDe ton ironie !
Tu vis sans savoir !Tu verses ton âme,Ton lait et ta flammeDans quel désespoir ?Ton sang qui s’amasseEn une fleur d’orN’est pas prêt encorÀ la dédicace.Attends quelque peu,Ceci n’est que jeu.Cette frénésieT’initie au but.D’ailleurs, le salutViendra d’un MessieDont tu ne sens plusDepuis bien des lieuesLes effluves bleuesSous tes bras perclus,Naufragé d’un rêveQui n’a pas de grève !
Vis en attendantL’heure toute proche.Ne sois pas prudent.Trêve à tout reproche.Fais ce que tu veux.Une main te guideÀ travers le videAffreux de tes vœux.Un peu de courage,C’est le bon orage.Voici le MalheurDans sa plénitude.Mais à sa main rudeQuelle belle fleur !« La brûlante épine ! »Un lis est moins blanc,« Elle m’entre au flanc. »Et l’odeur divine !« Elle m’entre au cœur. »Le parfum vainqueur !
« Pourtant je regrette,Pourtant je me meurs,Pourtant ces deux cœurs… »Lève un peu la tête :« Eh bien, c’est la Croix. »Lève un peu ton âmeDe ce monde infâme.« Est-ce que je crois ? »Qu’en sais-tu ? La BêteIgnore sa tête,La Chair et le SangMéconnaissent l’Acte.« Mais j’ai fait un pacteQui va m’enlaçantÀ la faute noire,Je me dois à monTenace démon :Je ne veux point croire.Je n’ai pas besoinDe rêver si loin !
« Aussi bien j’écouteDes sons d’autrefois.Vipère des bois,Encor sur ma route ?Cette fois tu mords. »Laisse cette bête.Que fait au poète ?Que sont des cœurs morts ?Ah ! plutôt oublieTa propre folie.Ah ! plutôt, surtout,Douceur, patience,Mi-voix et nuance,Et paix jusqu’au bout !Aussi bon que sage,Simple autant que bon,Soumets ta raisonAu plus pauvre adage,Naïf et discret,Heureux en secret !
Ah ! surtout, terrasseTon orgueil cruel,Implore la grâceD’être un pur Abel,Finis l’odysséeDans le repentirD’un humble martyr,D’une humble pensée.Regarde au-dessus…« Est-ce vous, Jésus ? »
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