Mon Dieu m’a dit

Sagesse (1893)

IV

I

Mon Dieu m’a dit : Mon fils, il faut m’aimer. Tu voisMon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne,Et mes pieds offensés que Madeleine baigneDe larmes, et mes bras douloureux sous le poidsDe tes péchés, et mes mains ! Et tu vois la croix,Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigneÀ n’aimer, en ce monde où la chair règne.Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.?

Ne t’ai-je pas aimé jusqu’à la mort moi-même,mon frère en mon Père, ô mon fils en l’Esprit,Et n’ai-je pas souffert, comme c’était écrit ?N’ai-je pas sangloté ton angoisse suprêmeEt n’ai-je pas sué la sueur de tes nuits,Lamentable ami qui me cherches où je suis ? »II

J’ai répondu : Seigneur, vous avez dit mon âme.C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.Mais vous aimer ! Voyez comme je suis en bas,Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme.Vous, la source de paix que toute soif réclame,Hélas ! Voyez un peu mes tristes combats !Oserai-je adorer la trace de vos pas,Sur ces genoux saignants d’un rampement infâme ?

Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements,Je voudrais que votre ombre au moins vêtît ma houle,Mais vous n’avez pas d’ombre, ô vous dont l’amour monte,Ô vous, fontaine calme, amère aux seuls amantsDe leur damnation, ô vous toute lumièreSauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière !III

— Il faut m’aimer ! Je suis l’universel Baiser,Je suis cette paupière et je suis cette lèvreDont tu parles, ô cher malade, et cette fièvreQui t’agite, c’est moi toujours ! il faut oserM’aimer ! Oui, mon amour monte sans biaiserJusqu’où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre,Et t’emportera, comme un aigle vole un lièvre,Vers des serpolets qu’un ciel cher vient arroser.

Ô ma nuit claire ! Ô tes yeux dans mon clair de lune !Ô ce lit de lumière et d’eau parmi la brune !Toute celle innocence et tout ce reposoir !Aime-moi ! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,Car étant ton Dieu tout-puissant, Je peux vouloir,Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes.IV

— Seigneur, c’est trop ? Vraiment je n’ose. Aimer qui ? Vous ?Oh ! non ! Je tremble et n’ose. Oh ! vous aimer je n’ose,Je ne veux pas ! Je suis indigne. Vous, la RoseImmense des purs vents de l’Amour, ô Vous, tousLes cœurs des saints, ô vous qui fûtes le JalouxD’Israël, Vous, la chaste abeille qui se poseSur la seule fleur d’une innocence mi-close.Quoi, moi, moi, pouvoir Vous aimer. Êtes-vous fous.

Père, Fils, Esprit ? Moi, ce pécheur-ci, ce lâche,Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâcheEt n’a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût.Vue, ouïe, et dans tout son être — hélas ! dans toutSon espoir et dans tout son remords que l’extaseD’une caresse où le seul vieil Adam s’embrase ?V

— Il faut m’aimer. Je suis ces Fous que tu nommais,Je suis l’Adam nouveau qui mange le vieil homme,Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome,Comme un pauvre rué parmi d’horribles mets.Mon amour est le feu qui dévore à jamaisToute chair insensée, et l’évaporé commeUn parfum, — et c’est le déluge qui consommeEn son Ilot tout mauvais germe que je semais.

Afin qu’un jour la Croix où je meurs fût dresséeEt que par un miracle effrayant de bontéJe t’eusse un jour à moi, frémissant et dompté.Aime. Sors de ta nuit. Aime. C’est ma penséeDe toute éternité, pauvre âme délaissée,Que tu dusses m’aimer, moi seul qui suis resté !VI

— Seigneur, j’ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.Je vois, je sens qu’il faut vous aimer. Mais commentMoi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant,Ô Justice que la vertu des bons redoute ?Oui, comment ? Car voici que s’ébranle la voûteOù mon cœur creusait son ensevelissementEt que je sens fluer à moi le firmament,Et je vous dis : de vous à moi quelle est la route ?

Tendez-moi votre main, que je puisse leverCette chair accroupie et cet esprit malade.Mais recevoir jamais la céleste accolade.Est-ce possible ? Un jour, pouvoir la retrouverDans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre,La place où reposa la tête de l’apôtre ?VII

— Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,Et voici. Laisse aller l’ignorance indéciseDe ton cœur vers les bras ouverts de mon Église,Comme la guêpe vole au lis épanoui.Approche-toi de mon oreille. Épanches-yL’humiliation d’une brave franchise.Dis-moi tout sans un mot d’orgueil ou de repriseEt m’offre le bouquet d’un repentir choisi.

Puis franchement et simplement viens à ma table.Et je t’y bénirai d’un repas délectableAuquel l’ange n’aura lui-même qu’assisté,Et tu boiras le Vin de la vigne immuable,Dont la force, dont la douceur, dont la bontéFeront germer ton sang à l’immortalité.

⁂

Puis, va ! Garde une foi modeste en ce mystèreD’amour par quoi je suis ta chair et ta raison,Et surtout reviens très souvent dans ma maison,Pour y participer au Vin qui désaltère.Au Pain sans qui la vie est une trahison,Pour y prier mon Père et supplier ma MèreQu’il te soit accordé, dans l’exil de la terre,D’être l’agneau sans cris qui donne sa toison.

D’être l’enfant vêtu de lin et d’innocence,D’oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,Enfin, de devenir un peu semblable à moiQui fus, durant les jours d’Hérode et de PilateEt de Judas et de Pierre, pareil à toiPour souffrir et mourir d’une mort scélérate !

⁂

Et pour récompenser ton zèle en ces devoirsSi doux qu’ils sont encore d’ineffables délices,Je te ferai goûter sur terre mes prémices,La paix du cœur, l’amour d’être pauvre, et mes soirsMystiques, quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirsEt croit boire, suivant ma promesse, au CaliceÉternel, et qu’au ciel pieux la lune glisse,Et que sonnent les angélus roses et noirs,

En attendant l’assomption dans ma lumière,L’éveil sans fin dans ma charité coutumière,La musique de mes louanges à jamais,Et l’extase perpétuelle et la science.Et d’être en moi parmi l’aimable irradianceDe tes souffrances, enfin miennes, que j’aimais !VIII

— Ah ! Seigneur, qu’ai-je ? Hélas ! me voici tout en larmesD’une joie extraordinaire : votre voixMe fait comme du bien et du mal à la fois,Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.Je ris, je pleure, et c’est comme un appel aux armesD’un clairon pour des champs de bataille où je voisDes anges bleus et blancs portés sur des pavois,Et ce clairon m’enlève en de fières alarmes.

J’ai l’extase et j’ai la terreur d’être choisi.Je suis indigne, mais je sais votre clémence.Ah ! quel effort, mais quelle ardeur ! Et me voiciPlein d’une humble prière, encore qu’un trouble immenseBrouille l’espoir que votre voix me révéla,Et j’aspire en tremblant.IX

— Pauvre âme, c’est cela !

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