La Poésie et les Poètes en 1865

En avant ! c’est le cri qu’ont poussé tous les âges,C’est la loi qui préside à la création,D’aller ferme et viril au milieu des orages,De marcher malgré tout vers la perfection.Malheur à qui s’endort ! Honte à qui se reposeEt s’immole à vos pieds, inertes voluptés !Toi, parmi les écueils qu’un sort jaloux t’oppose,Va, lutte, cherche, monte aux sereines clartés !

On rencontre parfois des hommes dans la vie ;J’en, ai vu quelques-uns dans notre âge de fer :Pas une haine au cœur, pas une ombre d’envie,Et le monde ignorait ce qu’ils avaient souffert.

Un front vieilli trop jeune et des lèvres plisséesN’avaient pas enlaidi d’un faux sourire amerLeur visage éclairé par de belles pensées,Pures comme le ciel, grandes comme la mer.

Ils ne ressemblaient pas à d’ennuyeux stoïques,Traîneurs de robe longue à larges plis bouffans.C’étaient des gens naïfs, simplement héroïques,Que les femmes aimaient et qu’aimaient les enfans.

Ils étaient aussi doux qu’un verset d’évangileMurmuré dans la nuit par un pauvre qui dort ;Ils étaient aussi doux qu’un beau vers de Virgile ;Ils parlaient aussi bien que saint Jean Bouche-d’Or.

Quand ils ouvraient leur main et leur âme loyale,Leur front resplendissait d’une austère beauté.Ils avaient dans la marche une aisance royale,Souverains de la grâce et de la majesté…

Lecteur, ces petits vers ne sont pas tout eau rose :Ils sentent quelque peu le moisi du cercueil.Si l’abord vous effraie, arrêtez-vous au seuil.Mettons qu’il vaut mieux rire, et parlons d’autre chose.

Pour chaque enfant qui naît ici-bas, Dieu fait naîtreUn petit fossoyeur expert en son métier,Qui creuse incessamment sous les pieds de son maîtreLa place où l’homme un jour s’abîme tout entier.

Connaissez-vous le vôtre ? Il est hideux peut-être,Et vous tremblez de voir à l’œuvre l’ouvrier ;Par un regard si doux le mien s’est fait connaître,Qu’à sa merci mon cœur m’a livré sans quartier.

C’est un bel enfant rose et blanc, sa lèvre est douce ;De caresse en caresse à ma fosse il me pousse ;On ne saurait aimer d’assassin plus charmant !

Espiègle, as-tu fini ? . Dépêchons. L’heure approche.Donne avec un baiser ton dernier coup de pioche,Et dans ma tombe en fleurs pose-moi doucement !

Deux cortèges se sont rencontrés à l’église.L’un est morne, il conduit la bière d’un enfant.Une femme le suit, presque folle, étouffantDans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.

L’autre, c’est un baptême. Au bras qui le défendUn nourrisson gazouille une note indécise ;Sa mère, lui tendant le doux sein qu’elle épuise,L’embrasse tout entier d’un regard triomphant !

On baptise, on absout, et le temple se vide.Les deux femmes alors, se croisant sous l’abside,Échangent un coup d’œil aussitôt détourné,

Et, merveilleux retour qu’inspire la prière,La jeune mère pleure en regardant la bière,La femme qui pleurait sourit au nouveau-né !

Tes puissans bras sont faits pour ceindre l’univers,Ils sont trop étendus pour une étreinte humaine,Nul n’a senti ton cœur battre en tes flancs déserts.

O divine éloquence, alors tu n’auras plusPour image la mer aux éternels reflux ;Tu prendras pour symbole une source féconde,Un fleuve large et pur, le flot de la Gironde,Qui, donnant son murmure aux lèvres qui l’ont bu,Trempe au cœur des enfans l’amour et la vertu.Et comme l’eau descend des cimes aux valléesEn charriant l’argile et les pierres salées,Et sans niveler l’herbe et les chênes entr’eux,Les baigne également d’un torrent savoureux,Ainsi dans les cités, à travers les campagnes,Tu répandras ce baume épanché des montagnes.

Heureux les simples cœurs ! ils seront rois au ciel.Heureux les offensés qui s’éloignent sans fiel !Car ils seront jugés par leur miséricorde.Heureux les fils de Dieu, les hommes de concorde !Heureux les désolés ! ils vont lever le front.Heureux les altérés de justice ! ils boiront.Heureux les purs ! leurs yeux vont goûter la lumière.Heureux les doux ! les doux posséderont la terre.

Vous tous, prodiguez-nous les leçons et l’exemple,Vous, les forts, dont l’esprit veut reposer toujoursSur le couronnement solide et pur du temple,Sur l’aile du poème ou le flot du discours !Enseignez-nous encor le secret de vos lyres,De vos mâles ciseaux, dont la naïvetéNous fit toucher le vrai jusque dans leurs déliresEt jusque dans les dieux sentir l’humanité.Transportez-nous encore où le bonheur commence,Au seuil des paradis que nous promet la mort :La foi dans l’idéal est la sainte démenceQui fait de l’œuvre humaine un vertueux effort.Elle est le goût suprême, et toute fantaisieSe condamne à périr en lui faisant affront.Le beau reste dans l’art ce qu’il est dans la vie.A défaut des vieillards, les jeunes le diront…

Sur la place publique, afin qu’on le contemple,A la douce Pitié nous bâtirons un temple…..

Petit être adoré dont le sexe inconnuMe fait souvent rêver un nom doux et sonore,Viens, oh ! viens, je t’attends ! Quand tu seras venu,J’ai de l’amour pour toi, je puis souffrir encore ;J’ai gardé pour ta vie un fécond dévoûment.A toi la paix, mon ange ! à mon cœur le tourment !Joins à mes maux, Seigneur, ceux que tu lui destinesJe supporterai tout, forte pour mon enfant,Car le cœur d’une mère a d’immenses racines.

Celui qui n’a jamais crié sous ses étreintes,Qui, robuste et joyeux, a toujours eu du pain ;Celui qui ne sait pas ce que c’est que la faim,Celui-là, s’il gémit, ah ! ses larmes sont feintes !Comme un vain bruit du vent son vain sanglot se perd ;Rien en lui ne me touche ; il n’a jamais souffert !

Toi qui naissais à point dans la vie où nous sommes,Ni trop tôt pour savoir, ni, pour chanter, trop tard.

Moi, je suis ce courant qui m’attire et me pousse ;Repris par la jeunesse et l’instinct d’autrefois,Je marche allègrement, car j’ai senti les bois.Cinq coureurs inégaux dont la gaîté me gagneBondissent près de moi, vrais fils de la montagne.L’aîné, déjà, me prête une robuste main ;La mienne au plus petit allège le chemin,Et tous, joyeux, grimpans, chantans, roulés dans l’herbe,Nous allons par les fleurs, et chacun fait sa gerbe.Au détour d’un rocher, le coteau m’apparaîtOù trôna seul jadis le roi de la forêt.Étonnés, dans une ombre où tout chante et fourmille,Trouvant au lieu du père une immense famille,Nous entrons sous un dôme où de minces piliersFormaient d’étroits arceaux et poussaient par milliers.Les rameaux enlacés verdoyaient sur nos têtes ;Tout un peuple d’oiseaux y célébrait ses fêtes.Les nids et les essaims, effrayés par momens,Nous poursuivaient de cris et de bourdonnemens.Le bois se défendait, vierge encor de visites.D’inextricables nœuds, ronces et clématites,Le troène et le buis, nous retenaient captifs.Les hêtres et les pins, les érables, les ifs,Semés là par le vent des montagnes prochaines,Y luttaient de vigueur avec les jeunes chênes.Tout vivait sur ce sol que j’avais laissé nu.L’homme absent, il semblait que Dieu fût revenu ;Tout avait refleuri sous sa main paternelle.C’était au lieu d’un chêne une forêt nouvelle.

Ma muse a pris chez vous sa parure et ses armes ;Des vivantes couleurs vous m’ouvrez le trésor.Là j’ai trouvé peut-être, au lieu de vaines larmes,Un vers âpre et nerveux vêtu de fer et d’or.

Sans doute aux jours d’enfance où l’on gémit sans causes,J’aimai trop vos déserts de l’amour d’un banni ;J’ai trop oublié l’âme en embrassant les choses,J’ai trop méprisé, l’homme au nom de l’infini.

Mais la vie a pour moi peuplé vos solitudes…

………. O Voltaire !Si ton esprit encore habitait cette terre,Comme il rirait de voir le bon peuple gauloisJaloux de se pourtraire à l’exemple des rois !

O Welches ! dirais-tu, puisqu’aux races futureVous voulez sûrement transmettre vos figures,Donnez-vous ce plaisir, allez même à ParosPuiser l’élément pur d’où tant de fiers ciseauxTirèrent l’idéal de notre forme humaine,Et d’où sortit un jour la blanche Anadyomène.Pour vous, rien de trop beau, rien de trop précieux :Posez-vous en guerriers, en prophètes, en dieux ;Prenez six pieds de taille et des crânes énormes ;Couvrez-vous de manteaux ou laissez voir vos formes ;Soyez tels qu’il vous plaît d’être vus,… mais jamaisNe soyez ressemblans, car vous êtes trop laids.

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