L’Infanticide (Lapointe)

Quand l’échafaud se dresse à nos yeux attérés,La Pitié vient en deuil s’asseoir sur ses degrés,Reçoit le patient au sortir du prétoire,Le presse dans ses bras, et perdant la mémoire,Cette fille de Dieu, dans sa pâle beauté,Console la victime et marche à son côté,

En priant, tout en pleurs, son père, qui l’écoute,De verser sur son front l’eau pure de l’absoute.Une larme qui tombe, ah ! bien mieux que le sang,Sur le fatal tréteau lave le patient.

Le glaive est suspendu ; dans la charrette infâmeOn pousse froidement un cadavre de femme ;Oui, frères ! une femme ! ange tombé d’en hautEntre les bras tendus d’un sinistre échafaud,Après avoir jeté sur son étroit passage,Comme un prodigue ami, les roses de son âge.― Mais ! tuer un enfant pleurant dans son berceau,Le tordre dans ses mains, le frapper d’un couteau,Briser ses petits doigts, appuyer sur sa boucheUn linge, et l’étouffer ! le fouler dans sa couche !L’ensevelir au fond ! craignant qu’il se dressât,Et qu’à tous les regards son spectre l’accusât,C’est horrible, odieux ; cela donne la fièvre !Au moment qu’il sourit, lui refermer la lèvre,Lui refuser le sein qu’il cherche en tâtonnant,Oublier qu’on est mère ! oublier son enfant !

Ne pas sentir, à voir ses deux jolis pieds roses,Les battements du cœur qui vous dictent ces chosesQu’aucun mot ne peut dire, et qui font qu’à nos yeuxUne mère ici-bas est comme un ange aux cieux !Renier ce doux nom ! ce beau titre ! où la femmeJette un éclair d’orgueil aussi pur que son âme.

Ma mère ! nom sacré comme l’humanité,Plus grand que l’Océan et que l’éternité !Ma mère ! ton nom seul, quand sur nous tout s’écroule,Quand tristes nous passons coudoyés par la foule,Quand nous voyons le pauvre au teint have, en haillons,Écrasé par le char de nos ambitions ;L’orphelin délaissé sur la place publique,Dédaigné par les fils du puissant magnifique,Et des mots de vengeance aux lèvres suspendus ;Quand les cris du vieillard ne sont plus entendus ;Hélas ! quand nous voyons sous nos pleurs inutilesDes femmes se vautrer dans les ruisseaux des villes ;Quand la haine nous mord, quand nos pâles prêteurs,Ces ventres affamés qu’on appelle orateurs,

Sont pleins du sang tombé des membres de la foule :Quand dans ses palais d’or la débauche se soûle,Laissant à des valets qu’elle tient éveillésLe soin de la porter sur de chauds oreillers ;Oui, quand les mœurs du bagne entrent chez la richesse,Entremetteuse infâme où l’on raille sans cesse,Dans nos corruptions, dans nos douleurs, vois-tu,Ma mère, ton nom seul fait croire à la vertu.

Et pourtant cette femme, avant d’aller en Grève,Avait fait dans ses nuits un angélique rêve ;Et pourtant elle aussi, dans sa sérénité,Accusait la lenteur de sa fécondité.Dieu l’avait faite belle et saintement candide,Mais la société l’a faite infanticide.Oh ! donnez-moi, Seigneur, une verge d’airain,Pour battre jusqu’au sang le crime en son chemin !Barthélemy n’est plus ; oh ! donnez-moi ses armes !Que le vice à mes pieds hurle en saignant des larmes,Que les exécuteurs se cachent sous le boisDe leurs tréteaux sanglants, aux éclats de ma voix,

Pour que je galvanise au sein de l’auditoireLa mort couchée au bas d’un long réquisitoire.

II

Elle était belle. Un fat, un seigneur de nos jours,Pour tout dire, un oisif, grand acheteur d’amours,De ceux-là qui, tentant la pauvreté des femmes,Font dans les carrefours des commerces infâmes,La vit, la désira. Dès lors vous pensez bienQue pour la posséder, il ne négligea rien :Le coffre-fort parla ; mais ce brutal langageEffrayant la pudeur qui voilait son visage,Il prit adroitement un tortueux détour,Et jetant quelques pleurs dans son œil de vautour,Il joua la tendresse, il joua le délire,Appela la pitié, parla de son martyre,Si bien qu’il triompha : celle qu’il séduisitTournoya dans l’abîme, et dès lors tout fut dit.

Va, riche, va, pour toi, tout le sang de la honte,En débordant mon cœur, au visage me monte.

Faire choir un enfant, et n’en rien éprouver !Fouler aux pieds la fleur qu’on devait relever !Savoir que l’on est fort, savoir que l’on est homme,Que de ce titre-là dans le monde on vous nomme,Et venir lâchement, larron profanateur,Y dérober l’amour qui dormait dans un cœur ;C’est une chose atroce ! À toi, toute ma haine !Au pilori du peuple il faut que je t’enchaîne !Quoi ! tu souillas l’honneur sur un front virginal,Et tu ne parais pas au banc du tribunal !Moi je vais t’y traîner, et les prostituéesSur ta hideuse face, au milieu des huées,Te jetteront la boue et ces mots du méprisQue soufflent dans leur air tous les vents de Paris.Oh ! oui, riez, riez, pauvres femmes perduesQue la corruption cloue aux angles des rues,Riez ! car le serpent qui vous conduisit là,Råle sous mes talons. Riez ! bien ! c’est cela :De vos cœurs en lambeaux jetez-lui les souillures.Bien ! tordez sur son front l’eau de vos chevelures ;Lancez comme à Judas, du fond de vos bourbiers,Du prix du sang vendu les ignobles deniers.

― C’est en vain qu’à leurs cris, fourbe, tu te dérobes,Elles te couvriront des fanges de leur robe.

Hommes ! dont la voix pleure et sanglote toujoursEn voyant la beauté trafiquer ses amours ;Vous pères qui tremblez qu’au sein de vos famillesUn souffle corrupteur vienne souiller vos filles ;Enfants abandonnés qui n’avez plus d’appui ;Mères dont les plaisirs loin de vos toits ont fui ;Cet homme, voyez-vous, que je bats sans relâcheDu tranchant de mon vers, cet homme c’est un lâche !…

Il avait donc séduit le cœur de cette enfant ;De toutes ses vertus il était triomphant ;Le monde le savait, et dans le tête-à-têteChacun avec gaîté complimentait l’athlète ;Et lui modestement il laissait outragerCelle que dans un gouffre il venait de plonger.Or cette femme, belle ainsi qu’une prière,Au milieu des tourments et des pleurs devint mère.

Oh ! ce jour-là ce fut un long jour de bonheur :La fille dans la mère y ressaisit l’honneur ;Elle va désormais, loin du bruit et du monde,Élever son enfant, pour qu’un jour il répondeÀ qui l’accuserait d’être sans père : « Allez,« J’ai l’amour de ma mère, et je suis riche assez. »Mais un jour, ô mon Dieu ! damnerez-vous son âme !L’homme que vous savez, le corrupteur, l’infâme,Fit chasser de chez lui, par d’ineptes laquais,La mère avec l’enfant qu’il ne revit jamais…D’abord furent des cris mal étouffés dans l’ombre,Des pleurs, d’amers sanglots, puis un désespoir sombre ;La misère, la honte, à pas lents et sans bruit,Se glissèrent le soir au foyer du réduit ;Ensuite le remords, silencieux, farouche,Amena l’insomnie aux haillons de la couche ;La maigre faim hurla dans l’ombre des lambrisOù la mère et l’enfant poussaient d’horribles cris.Un fantôme, la fièvre, attirait dans le crime,Avec des ris affreux, l’innocente victime ;L’honneur aussi, l’honneur, sot enfant de l’orgueil,Sévère, s’arrêtant sur les degrés du seuil,

D’un avenir perdu lui montrait la torture ;Et l’opprobre ajoutait : Je suis ta sépulture.L’orphelin fit un cri, la mère en eut horreur :Il lui tendit les bras, la pauvre femme eut peur.« Pourquoi me maudis-tu, mon fils ? s’écria-t-elle ;« Sa mère ! Suis-je mère ? Oh ! non ! qui donc m’appelle ?« Qui me donne ce nom ? Il ne m’appartient pas…« Tais-toi, voix de maudit… Qui parle du trépas ?« Et que me veut cet homme ? à mes yeux, il me raille.« Que font là tous ses gens, le dos à la muraille ?« Le bâtard, disent-ils… Tais-toi ! petit, tais-toi !« Ne les entends-tu pas, ils se moquent de moi !« Ne souris pas ainsi, ne me dis pas : Ma mère !« La honte !!!… Pour toujours, enfant, il faut se taire… »

Et l’enfant s’endormit d’un éternel sommeil.

Sur les murs délabrés, quand parut le soleil,Dissipant lentement les dernières ténèbres,Ses longs rayons ainsi que des lueurs funèbresS’éparpillaient autour d’un lit ensanglantéEt sur l’infanticide étendue à côté.

III

Allons, accusateur, grand pourvoyeur du bagne,Et de la Grève aussi, son étrange compagne,Allons ! éveille-toi, debout ! ô magistrat !Vois, le meurtre a rougi la paille d’un grabat ;Vois, ô logicien ! le crime est authentique.Debout ! il faut venger la morale publique,Venger l’assassinat par un assassinat :Du sang versé le sang doit être le rachat.En vain votre justice à Dieu jette l’insulte,Le prétoire est un temple, et l’échafaud un culte.Comme au livre de vie où nous sommes inscrits,La mort au bas des lois jette les derniers cris,La société, juge, est commise à ta garde,Un crime passe au fond, dans son ombre, regarde !La morale s’abat, vite ! il faut l’étayer !…Un échafaud, du sang ; d’abord le plaidoyer.

Ténébreux avocats ! pitoyables légistes !Des substances du peuple ardents économistes,

Vous qui tenez déjà les jours de cette enfant,Qu’un cri fatal accuse et que ma voix défend ;Et toi, société, misérable marâtre,Radoteuse qui dort dans les cendres de l’âtre ;Opinion publique, ortie où l’être humainLaisse un lambeau de lui quand il prend ton chemin ;Cette femme qui pleure, et que chacun accable,Mais, stupides ! c’est vous qui la fêtes coupable,Puisque vous permettez qu’un spadassin d’amourVienne souiller l’honneur qui n’a pas de retour.Il fallait donc au moins, esclaves imbécilesDe tous les préjugés, élargir les asilesOuverts par la pitié du bon Vincent de Paul ;Ramasser les enfants dans les ronces du sol ;Ne point les entraver de honte et de misère,De témoins patentés, de seings, de commissaire,D’aveux humiliants, les entraver enfinD’un déshonneur en règle écrit sur parchemin !Vous crûtes arrêter le grand mal dans sa course :Pour vaincre le torrent il faut combler la source ;Dites, l’avez-vous fait ? Voyons, où sont les lois,Aux acquéreurs d’amour qui vont rompre les doigts ?

Où donc est le fer rouge appuyé sur l’épaule ?Où donc sont les geõliers, les chaînes et la geôle,Pour le puissant hardi, pour l’oblique imposteur,Qui voue un orphelin et sa mère au malheur ?Sachez-le bien, vous tous, par-dessus toute chose,Pour châtier un fait il faut chercher la cause.Or l’avez-vous trouvée ? avez-vous remontéJusques aux sommités de la société ?Avez-vous remué leurs splendides cloaquesDe fulminants arrêts, d’énergiques attaques ?Avez-vous pénétré leurs ténébreux détours ?Interrogé leurs mœurs, épié leurs discours ?Dites ! sous leur ciel d’or lançâtes-vous la foudre ?De leurs chars somptueux suivîtes-vous la poudre ?C’est là qu’il faut porter vos cris accusateurs,Non dans l’étroit sentier, non dans le val des pleurs,Où la fille du peuple, ange, femme, ou colombe,De l’aire du vautour en tournoyant retombe ;C’est là qu’il faut traîner le sanglant tombereau,Y brandir haut la hache et jeter le bourreau !…

SAVINIEN LAPOINTE,

Cordonnier.

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