Les Barrières

Une voix d’en bas

Plus loin d’épais bouviers pourchassent devant euxOn troupeau harassé de vaches et de bœufs.César s’irrite, court, revient, attend un ordre,Part et va rallier le bétail en désordreQue la terreur égare à travers les trottoirs.César aboie ou pousse aux larges abattoirsLe troupeau roux qui beugle, écartant la narine,Comme aspirant la mort au fond de sa poitrine.

Labourant le chemin dans son sourd grognement,Un immonde troupeau descend également,Se vautre et plonge à fond son grouin dans la fange,Afin d’y rencontrer l’immondice qu’il mange.

Puis encor des brebis, veuves de leur toison,Pour la faim n’ayant pas le plus chétif gazon,.Sous le fouet, sous la dent, se pressent effarées,Attristant de leurs pleurs nos routes encombrées.

La charrette, à travers les sentiers latéraux,Traînant pour l’égorgeur de misérables veaux,Les cahote aux rebords des parois fléchissantes,Les quatre pieds liés et les têtes pendantes.

Et bœufs, brebis, porcs, veaux, bêlant, grognant, beuglantS’en vont, las et poudreux, au rendez-vous sanglantOù la mort, les bras nus, dégoûtante étalière,En rouge tablier, sur son grand seuil de pierre,Les reçoit et leur montre, avec des brouhahas,Son arsenal : merlins, cordes, crocs, coutelas ;Ses dogues dans la cour, qui pesamment se meuvent,Ou, repus du festin, à sa source s’abreuvent ;Ou dorment au soleil ; ou gardiens frauduleux,Promenant un regard oblique et cauteleux,

Rôdent dans les charniers, en traînant sous leur ventreQuelques lambeaux du bœuf que l’assommeur éventre ;Tandis que le boucher, de son couteau fatal,.Dépèce habilement les viandes dans l’étal.

Parfois, quand le matin rayonneDans le champ et sur le buisson,.Quittant l’atelier monotone,Ou s’échappant de la maison,Le travailleur, d’un pas agile,Laisse pour un jour son enfer,Et court respirer un peu l’airJusques aux portes de la ville.

Ici le zéphyr est malsain :C’est quand il a mouillé ses ailesDans les fanges de cent ruellesQu’il se plonge dans notre sein.Ici rien n’est tendre pour l’âme.Rien ne sourit, tout est impur,Et sous l’ombre de chaque murL’œil attristé rencontre un drame.

C’est le mendiant sans foyer.C’est la vache que l’on assomme.C’est la maigre bête de sommeQui broute le poudreux hallier.Puis des brebis aux crocs pendues.Puis des écorcheurs de chevaux,Associant à leurs travauxDes vieilles qui vont jambes nues !

Ainsi l’on ne fait rien pour nous !Point de parcs, de routes sablées,

Ni de verdoyantes allées ;Ni d’ombrages penchés sur tous.Rien qui rappelle ces clairières,Ces lacs moirés, ces bassins frais,Où le matin ne luit jamaisSans y jeter fleurs et lumières.

L’APRÈS-MIDI

II

Un soleil éclatant sur les murs de ParisRépand du haut des cieux son magique souris.Vidant les ateliers, en habits du dimanche,La population comme un fleuve s’épanche.

Culottes de velours, casquette, gros souliers,Veste ronde, voilà nos braves charpentiers.Un peu roides de Corps, mobiles de visage,L’œil d’aplomb, la voix rude et le style sauvage.Au Petit Ramponneau, pour prendre leur repas,Une main dans la poche, ils redoublent le pas,Humant avec bonheur le très cher brûle-gueule...Leurs femmes, disons-le, n’ont pas l’esprit bégueule :Jupe courte, bas blancs, tablier fin, croix d’or,Accortes, se riant du chétif mirliflor,Bien loin de gourmander le bon garçon qui fume,A l’odeur du tabac leur amour se parfume.

Ouvriers charpentiers, j’aime votre fierté ;Votre cœur poétique, épris de liberté.

J’aime, pardonnez-moi ; vos femmes rondelettesEt sans morgue, partant, sans nul souci d’aigrettes.Je les aime surtout lorsque, dans le chemin,Courant au mendiant, que le plaisir repousse,Elles laissent tomber une parole douceEt le sou du bon Dieu dans quelque pauvre main.

Serruriers, forgerons, maçons, tailleurs de pierre,L’artisan du chantier, celui de la carrière,Sous de verts acacias que les vents font trembler,Au repas fraternel accourent s’attabler,Pour charmer les ennuis d’une rude semaine,Où du septième jour le repos les amène.La table est de sapin, sans doute, mais dessusBrille un morceau de veau qui baigne dans le jus ;Mais à l’extrémité de ces planches grossièresFigure un large plat de rouges parmentières,Et Jeannette, l’Hébé du bruyant cabaret,Apportant broc sur broc d’un petit vin clairetPar elle baptisé sans dispense du pape,Sait leur faire oublier l’absence de la nappe ;Car fraîche et réjouie, elle répond mieux qu’euxAux ris entrecoupés de propos graveleux.

Vous, heureux, qui bâillez dans vos palais de marbre,Le cœur vide où s’efface un rêve d’amitié,Vos plaisirs, faux rubis, inspirent la pitiéDe ces bons compagnons attablés sous un arbre.Leur appétit gaillard mange tout et sans choix.Ce dîner, gras pour eux, pour vous serait bien maigre ;Mais l’amitié, qui fuit la demeure des rois,Là s’attarde et sourit, prés d’un pot de vin aigre.i) Voir la note à la fin du volume,

L’artisan des lambris, en habit, linge blanc,Du spectre de la faim triste représentant,Le plus déshérité du produit de. nos treilles,Exténué, tué par de trop longues veilles,Avec sa douce femme, avec ses blonds enfants,Tous chétifs, mais proprets, courent à travers champs.Que de privations durent être subiesPour ce peu de toilette ! et combien d’insomnies,De fatigues, de soins, de soucis, de tracas,Eut cette pauvre mère à préparer gants, bas,Robes et mouchoirs blancs ! En secret que de jeûnesPour avoir des colliers bénits aux deux plus jeunes !Bonnes gens, puisse Dieu, touché de votre foi,Vous laisser le petit... qu’il m’a repris à moi !

Le soir, las de fouler gazon, herbe nouvelle,La famille avec joie aborde une tonnellePleine d’ombrage frais et vert du haut en bas ;Puis la femme économe acquitte le repas ;L’homme sourit au vin, l’enfant au confortable,Et la félicité, qui rend l’espoir aimable,Leur fait rêver à tous un siècle plus humain.Hélas ! à ce beau jour quel triste lendemain !

LE SOIR

III

Des flots de travailleurs descendent les barrières,Longent les boulevards pleins de vagues lumières,

Et, gagnant les faubourgs, grimpent dans leurs maisons,Oyant les airs confus des voix universellesQue les brises des nuits entraînent après elles,Comme un écho mourant de lointaines chansons.

Mais le bal continue, et l’orchestre sonoreNous dit que l’Ermitage est plein et danse encore.Entrons. Que vois-je ici ? des gens en falbala,Musqués et pommadés ! Le peuple n’est point là ;

Grand Dieu ! de l’artisan j’ai reconnu la fille !Son pas leste emporte de quadrille en quadrille,Et sa si douce voix.En écharpe soyeuse, en robes ondoyantes,En chapeau frais, mes sœurs, à ces rondes bruyantes,Est-ce vous que je vois ?

Votre joie est bien triste, ô pauvres vierges folles !Ces hommes ! vous riez à leurs sottes paroles.Mes sœurs, souvenons-nous.Du collier de cristal donné par notre mère.Quoi ! vous vous détournez des pleurs de votre frère !Oh ! non, ce n’est pas vous !

Vous, modestes naguère, au feu du punch qui flambe,Par-dessus la pudeur votre délire enjambe.Mes sœurs, souvenons-nousDu petit crucifix, gardien de notre couche.Quoi ! le nom de Jésus contracte votre bouche ?Oh ! non, ce n’est pas vous !

Toutes de nos voisins vous étiez respectées ;Par ces hommes, ici, vous êtes insultées.

Mes sœurs, souvenons-nousDe notre père, hélas ! riche de vos seuls charmes.Quoi ! rien pour ce vieillard ? rien ! vous êtes sans larmes ?Oh ! non, ce n’est pas vous !

De ces hommes, comment, rien ne vous scandalise ?Mais la corruption vient de qui nous méprise.Mes sœurs, souvenons-nousDu foyer où l’amour guidait votre innocence.Quoi ! de ce temps vos cœurs n’auraient plus souvenance ?Oh ! non, ce n’est pas vous !

Quel tumulte soudain s’élève des tavernes !Sur quoi se répand donc le feu des lampes ternes ?Ces spectres vacillants qui s’accrochent aux murs,Ces cadavres gisants au fond des coins obscurs,Qui sont-ils ? et pour qui ces fantastiques scènes,Ces rires hébétés et ces poses obscènes ?Ah ! c’est l’ivrognerie, abrutie, en haillons,Livide, qui se tord dans Ses convulsions !Voici des brocs à terre et des cruches brisées,Sur des bancs en éclats des tables renversées ;Et tout déguenillés, les pieds hors des sabots,Sur des verres cassés trépignent les marmots.O pauvreté ! voilà ta chute inévitable !Ces hommes harassés, désespérés, défaits,Ne sachant du mépris où déposer le faix,Ont recherché l’oubli qui dort sur une table !

La capitale est sourde. On lui signale en vainCes malades qui sont tout barbouillés de vin.

Par nous victorieuse, ingrate bourgeoisie,Aux Barabbas des cours tu verses l’ambroisie ;Et mes frères, tombés à l’ombre de la croix,Boivent encor le fiel que but le roi des rois.Dans ta boue ont germe les deniers déicidesQue les grands d’autrefois comptèrent à Judas.Pour des vendeurs de Christs tu les ranges en tas,Et ton cœur ne bat plus sous tes mamelles vides !Au lieu de secourir, dans leurs mornes chenils,Ces pauvres parias qu’insultent tes Gentils,Tu les laisses hurler, s’arracher les entrailles,Et s’entre-déchirer autour de tes murailles.Capitale homicide, aux yeux étincelants,Tu te dresses les nuits, cette ceinture aux flancs !

Frères, relevez-vous ! sur vos membres glacésPercevez les rayons de mes strophes funèbres...Je voudrais dissiper les épaisses ténèbresOù dans l’accablement vous vous engourdissez !

Tout n’est pas mort en vous ; votre âme sous la cendreSanglote, et veut revoir ses amours d’autrefois.Dans le triste sépulcre où mon vers va descendre,Je l’entends tressaillir au seul bruit de ma voix.

De votre sang, j’en suis ; vos douleurs je les souffre.Mais quand le désespoir, messager de l’enfer,Vient pour me déchirer sous ses griffes de fer,Il s’asphyxie aux plis de ma blouse de soufre.

Le désespoir jamais n’enfanta rien de grand ;Il ne sait qu’embraser les réchauds du suicide,Et couver pour la mort, sous une aile livide,Les fantômes fiévreux de l’abrutissement.

Laissons la barbarie insulter notre tombe,L’athéisme, à l’œil sec, outrager la raison ;Le passé, malgré tout, s’enfonce à l’horizon.Levons-nous grands et purs dans ce monde qui tombe.

Que vos toasts, que vos chants, nés d’un nectar plus doux,Portent aux cœurs aigris un fraternel délire.Dans l’arbre de la paix taillez-vous une lyre ;Et pour ne plus tomber, frères, relevez-vous !

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