La Douleur de la princesse

Les Gammes

Par le jardin royal, en l’arôme des roses,La Princesse aux yeux pers, sœur nubile des fleurs,Erre en pleurs au vouloir de ses rêves moroses :

Les mille et mille voix du triomphal matinLui murmurent l’amour, et le soleil sommeilleEn ses cheveux épars sur son col enfantin.

Un jet d’eau dont la gerbe en perles d’or ruisselleParmi les boulingrins aux bordures de buisS’irise de reflets d’ambre et de rubacelle.

La brise heureuse a ri sous l’osier des taillis,Et les oiseaux issus des massifs de verdureSe sont, au bleu des airs, grisés de gazouillis.

Mais ni le brouillard rose et rouge des corolles,Ni l’eau mirant le ciel ensoleillé d’avril,Ni les rameaux émus de vivantes paroles,

Ne peuvent divertir la douce déraisonDe l’Infante qui va vers la haute terrasseD’où le regard des rois rôde vers l’horizon.

De ses mules de pourpre elle a frôlé les marbres,Et la voici courbée au rebord des rempartsOù déferle d’en bas la verdure des arbres.

À ses pieds, par les prés et les marais herbeux,De l’aube à l’angelus sanglotent les sonnaillesDes solennels troupeaux de taureaux et de bœufs.

Sous le soleil de l’est la ligne des montagnesOndule en des lueurs d’améthyste et d’azurPour mourir au milieu des moissons des campagnes.

Parfois comme le pleur sonore d’un beffroiL’âme d’un lointain cor s’essore du silence,Puis s’étouffe soudain sous un souffle d’effroi.

La chaleur s’alourdit. Parmi les piliers grêles

Des frênes et des pins, déjà darde midi :La brise vocalise au cœur des fleurs si frêles,

Et les feuilles en pleurs soupirent de désir :Mais morne, ce jour-là, la Princesse s’attardeÀ poursuivre le cours de son mauvais plaisir.

« Les monts là-bas sont bleus comme un éveil de rêvesEt, ô le cor qui râle en le matin vermeil !Si pâle est la paresse en la saison des sèves.

Oh ! m’évader des murs de mon divin enferVers les lointains où vont les graves cavalcadesCaracolant au chant des fanfares de fer !

Au fond de la forêt glapit la mâle meute :J’entends par heurts d’horreur haleter l’hallali,Et c’est là-bas, là-bas, comme un émoi d’émeute.

Demain, ayant occis sangliers et dix-cors,Les dames reviendront au trot des haquenéesDans la gloire des fers, des cuivres et des ors.

Pourquoi dois-je, princesse austère et solitaire,Mourir ici d’ennui : qui viendra conquérirMa main, pour me mener vers l’inconnu mystère !

Où luira-t-il, ton casque, ô chaste chevalierQue je crois voir venir au vol de la Chimère,Le bras bardé de bronze et lourd d’un bouclier ! »

Jamais n’éclatera l’écarlate oriflammeDu céleste sauveur, et jamais le dragonNe battra les remparts de ses ailes de flamme.

Mais la Princesse attend toujours, son bleu regardPerdu dans la poussière impalpable des brumes :

Et la Princesse attend encor, le front hagard.

Pourtant purs sont les cieux, et paisibles les terres ;La semence mûrit aux ris du renouveau,Et la nature en rut aspire aux adultères.

Cuirassé d’émeraude et de chrysobérylUn paon qui se pavane au bord des balustradesExulte à l’estival tumulte de l’avril.

À l’ombre des lauriers et des cerisiers rosesLes tourtereaux rêveurs qu’endort le lourd midiRoucoulent leur amour aux corolles mi-closes.

Et le long des degrés de porphyre des coursTintent les cordes d’or des lentes mandolinesSous les doigts indolents d’un chœur de troubadours.

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