Théodore de Banville

Anthologie des poètes français contemporains

Ton volume éclate de rire.Mais le beau rayonne à travers.J’aime ce carnaval du versOù l’Ode se masque en satire.

C’est méchant et c’est excellent !C’est la ruade et l’étincelle,Le coup de poing et le coup d’aile ;Ça fredonne, même en ronflant.

C’est le babil de toutes choses,De l’éteignoir et du flambeau ;

C’est le laid qui devient le beau ;C’est le fumier frère des roses !

C’est l’Idéal dans le réel ;C’est la Vérité qui s’insurge ;C’est insolent comme Panurge,Et c’est charmant comme Ariel !

C’est Rosalinde qui s’enivre !C’est la rue et c’est le château ;Ah ! Téniers dispute à WatteauL’Illustration de ton livre.

Derrière la strophe où tu risDe mêler l’ortie aux pervenches,On voit, en écartant les branches,Régnier embrasser Lycoris.

C’est tous les jurons de l’aubergeEt toutes les chansons des bois.Un funambule par endroitsDanse sur un fil de la Vierge.

Bottom, à vingt ânes pareil,Tend son dos à Puck qui le monte,Et Scapin bâtonne GéronteAvec un rayon de soleil !

Ô champs pleins de silence,Où mon heureuse enfanceAvait des jours encorTout filés d’or !

Ô ma vieille Font-Georges,Vers qui les rouges-gorgesEt le doux rossignolPrenaient leur vol !

Maison blanche où la vigneTordait en longue ligneSon feuillage qui boitLes pleurs du toit !

Ô source claire et froide,Qu’ombrageait le tronc roideD’un noyer vigoureuxÀ moitié creux !

Sources ! fraîches fontainesIQui, douces à mes peines,Frémissiez autrefoisRien qu’à ma voix !

Bassin où les laveusesChantaient, insoucieuses,En battant sur leur bancLe linge blanc !

Ô sorbier centenaire,Dont trois coups de tonnerreN’avaient pas abattuLe front chenu !

Tonnelles et coudrettes,Verdoyantes retraitesDe peupliers mouvantsÀ tous les vents !

Ô vignes purpurines,Dont, le long des collines,

Les ceps accumulésPloyaient gonflés ;

Où, l’automne venue,La Vendange mi-nueÀ l’entour du pressoirDansait le soir !

Ô buissons d’églantines,Jetant dans les ravines,Comme un chêne le gland,Leur fruit sanglant !

Murmurante oseraie,Où le ramier s’effraie,Saule ou feuillage bleu,Lointains en feu !

Rameaux lourds de cerises !Moissonneuses surprisesÀ mi-jambe dans l’eauDu clair ruisseau !

Antres, chemins, fontaines,Acres parfums et plaines,Ombrages et rochersSouvent cherchés !

Ruisseaux ! forêts ! silence !Ô mes amours d’enfance !Mon âme, sans témoins,Vous aime moins

Que ce jardin moroseSans verdure et sans roseEt ces sombres massifsD’antiques ifs,

Et ce chemin de sable,Où j’eus l’heur ineffable,Pour la première fois,D’ouïr sa voix !

Où, rêveuse, l’amieDoucement obéie,S’appuyant à mon bras,Parlait tout bas ;

Pensive et recueillie.Et d’une fleur cueillieBrisant le cœur discretD’un doigt distrait,

À l’heure où sous leurs voilesLes tremblantes étoilesBrodent le ciel changeantDe fleurs d’argent.

Sculpteur, cherche avec soin, en attendant l’extase,Un marbre sans défaut, pour en faire un beau vaseCherche longtemps sa forme, et n’y retrace pasD’amours mystérieux ni de divins combats.Pas d’Alcide vainqueur du monstre de Némée,Ni de Cypris naissant sur la terre embaumée ;Pas de Titans vaincus dans leurs rébellions,Ni de riant Bacchos attelant les lionsAvec un frein tressé de pampres et de vignes ;Pas de Léda jouant dans la troupe des cygnesSous l’ombre des lauriers en fleur, ni d’ArtémisSurprise au sein des eaux dans sa blancheur de lis.Qu’autour du vase pur, trop beau pour la bacchante,La verveine mêlée à des feuilles d’acantheFleurisse, et que plus bas des vierges lentementS’avancent deux à deux, d’un pas sûr et charmant,Les bras pendants le long de leurs tuniques droitesEt les cheveux tressés sur leurs têtes étroites.

Clown admirable, en vérité !Je crois que la postérité,Dont sans cesse l’horizon bouge,

Le reverra, sa plaie au flanc.Il était barbouillé de blanc,De jaune, de vert et de rouge.

Même jusqu’à MadagascarSon nom était parvenu, carC’était selon tous les principesQu’après les cercles de papier,Sans jamais les estropierIl traversait le rond des pipes.

De la pesanteur affranchi,Sans y voir clair il eût franchiLes escaliers de Piranèse.La lumière qui le frappaitFaisait resplendir son toupetComme un brasier dans la fournaise

Il s’élevait à des hauteursTelles, que les autres sauteursSe consumaient en luttes vaines.Ils le trouvaient décourageant,Et murmuraient : « Quel vif-argentCe démon a-t-il dans les veines ? »

Tout le peuple criait : « Bravo ! »Mois lui, par un effort nouveau,Semblait raidir sa jambe nue,Et, sans que l’on sût avec qui,Cet émule de la SaquiParlait bas en langue inconnue.

C’était avec son cher tremplin.Il lui disait : « Théâtre, pleinD’inspiration fantastique,Tremplin qui tressailles d’émoiQuand je prends un élan, fais-moiBondir plus haut, planche élastique !

« Frêle machine aux reins puissants,Fais-moi bondir, moi qui me sensPlus agile que les panthères,Si haut que je ne puisse voirAvec leur cruel habit noirCes épiciers et ces notaires !

« Par quelque prodige pompeux,Fais-moi monter, si tu le peux,Jusqu’à ces sommets où, sans règles,Embrouillant les cheveux vermeilsDes planètes et des soleils,Se croisent la foudre et les aigles.

« Jusqu’à ces éthers pleins de bruit,Où, mêlant dans l’affreuse nuitLeurs baleines exténuées,Les autans ivres de courrouxDorment, échevelés et fous,Sur les seins pâles des nuées.

« Plus haut encor, jusqu’au ciel pur !Jusqu’à ce lapis dont l’azurCouvre notre prison mouvante !Jusqu’à ces rouges OrientsOù murchent des dieux flamboyants,Fous de colère et d’épouvante.

« Plus loin ! plus haut ! je vois encorDes boursiers à lunettes d’or,Des critiques, des demoisellesEt des réalistes en feu.Plus haut ! plus loin ! de l’air ! du bleu !Des ailes ! des ailes ! des ailes ! »

Enfin de son vil échafaud,Le clown sauta si haut, si haut,Qu’il creva le plafond de toilesAu son du cor et du tambour,Et, le cœur dévoré d’amour,Alla rouler dans les étoiles.

Quand son ame se fut tristement exhaléePar la blessure ouverte, et quand PenthésiléeUne dernière fois se tournant vers les cieux,Eut fermé pour jamais ses yeux audacieux,

Des guerriers, soutenant son front pâle et tranquille,L’apportèrent alors sous les tentes d’Achille.On détacha son casque au panache mouvantQui tout à l’heure encor frissonnait sous le vent,Et puis on dénoua la cuirasse et l’armure ;Et, comme on voit le cœur d’une grenade mûre,La blessure apparut, dans la blanche pâleurDe son sein délicat et fier comme une fleur.La haine et la fureur crispaient encor sa bouche,Et sur ses bras hardis, comme un fleuve faroucheSe précipite avec d’indomptables élans,Tombaient ses noirs cheveux, hérissés et sanglants.Le divin meurtrier regarda sa victime.Et, tout à coup sentant dans son cœur magnanimeUne douleur amère, il admira longtempsCette guerrière morte aux beaux cheveux flottantsDont nul époux n’avait mérité les caresses,Et sa beauté pareille a celle des déesses.Puis il pleura. Longtemps, au bruit de ses sanglots,Ses larmes de ses yeux brûlants en larges flotsRuisselèrent, et, comme un lis pur qui frissonne,Il baignait de ses pleurs le front de l’amazone.Tous ceux qui sur leurs nefs, jeunes et pleins de jours,Pour abattre llios environné de tours,L’avaient accompagné, fendant la mer stérile,Frémissaient dans leurs cœurs, à voir pleurer Achille.Mais seul Thersite, louche, et boiteux, et tortu,Et chauve, et n’ayant plus sur son crâne pointuQue des cheveux épars comme des herbes folles,Outragea le héros par ces dures paroles :« Cette femme a tué les meilleurs de nos chefs,Dit-il, puis, les ayant chassés jusqu’à leurs nefs,Envoya chez Aidés, les perçant de ses flèches,Des Achéens nombreux comme des feuilles sèchesQue le vent enveloppe en son tourbillon fou ;Toi cependant, chacun le voit, cœur lâche et mou,Qui te plains et gémis comme le cerf qui brame,Tu pleures cette femme avec des pleurs de femme ! »À ces mots, regardant le railleur insensé,Achille s’éveilla, comme un lion blesséSur le sable sanglant qu’un vent brûlant balaie,

Dont un insecte affreux vient tourmenter la plaie,Et, voyant près de lui ce bouffon sans vertu,Il le frappa du poing sur son crâne pointu.Thersite expira. Car le poing fermé d’AchilleAvait fait cent morceaux de son crâne débile,De même que l’argile informe cuite au fourEst fracassée avec un grand bruit à l’entour,Alors que le potier, justement pris de rageEt fâché d’avoir mal réussi son ouvrage,En se ruant dessus brise un vase tout neuf.Il tomba, lourdement, assommé comme un bœuf.Et, regardant encorla guerrière sans armes,Achille aux pieds légers versait toujours des larmes.

Les petits lapins, dans le bois,Folâtrent sur l’herbe arroséeEt, comme nous le vin d’Arbois,Ils boivent la douce rosée.

Gris foncé, gris clair, soupe au lait,Ces vagabonds, dont se dégageComme une odeur de serpolet,Tiennent à peu près ce langage :

Nous sommes les petits lapins,Gens étrangers à l’écritureEt chaussés des seuls escarpinsQue nous a donnés la Nature.

Près du chêne pyramidalNous menons les épithalamesEt nous ne suivons pas StendhalSur le terrain des vieilles dames.

N’ayant pas lu Dostoïewski,Nous conservons des airs peu rogues,Et certes, ce n’est pas nous quiNous piquons d’être psychologues.

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Nous sommes les petits lapins.C’est le poil qui forme nos bottes,Et, n’ayant pas de calepins,Nous ne prenons jamais de notes.

Nous ne cultivons pas le Kant ;Son idéale turlutaineRarement nous attire. QuantAu fabuliste La Fontaine,

Il faut qu’on l’adore à genoux ;Mais nous préférons qu’on se taiseLorsque méchamment on veut nousRaconter une pièce à thèse.

Étant des guerriers du vieux jeu,Prêts à combattre pour Hélène,Chez nous on fredonne assez peuLes airs venus de Mitylène.

Préférant les simples chansonsQui ravissent les violettes,Sans plus d’affaire, nous laissonsLes raffinements aux belettes.

Ce ne sont pas les gazons vertsNi les fleurs dont jamais nous rîmes,Et, qui pis est, au bout des versNous ne dédaignons pas les rimes.

En dépit de Schopenhauer,Ce cruel malade qui tousse,Vivre et savourer le doux airNous semble une chose fort douce,

Et dans la bonne odeur des pinsQu’on voit ombrageant ces clairières,Nous sommes les tendres lapinsAssis sur leurs petits derrières.

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