« Chère, voici le mois de mai »

Les Stalactites

Chère, voici le mois de mai,Le mois du printemps parfuméQui, sous les branches,Fait vibrer des sons inconnus,Et couvre les seins demi-nusDe robes blanches.

Voici la saison des doux nids,Le temps où les cieux rajeunisSont tout en flamme,Où déjà, tout le long du jour,Le doux rossignol de l’amourChante dans l’âme.

Ah ! de quels suaves rayonsSe dorent nos illusionsLes plus chéries,Et combien de charmants espoirsNous jettent dans l’ombre des soirsLeurs rêveries !

Parmi nos rêves à tous deux,Beaux projets souvent hasardeuxQui sont les mêmes,Songes pleins d’amour et de foiQue tu dois avoir comme moi,Puisque tu m’aimes ;

Il en est un seul plus aimé.Tel meurt un zéphyr embauméSur votre bouche,Telle, par une ardente nuit,De quelque Séraphin, sans bruit,L’aile vous touche.

Camille, as-tu rêvé parfoisQu’à l’heure où s’éveillent les boisEt l’alouette,Où Roméo, vingt fois baisé,Enjambe le balcon briséDe Juliette,

Nous partons tous les deux, tout seuls ?Hors Paris, dans les grands tilleulsUn rayon joue ;L’air sent les lilas et le thym,La fraîche brise du matinBaise ta joue.

Après avoir passé tout prèsDe vastes ombrages, plus fraisQu’une glacièreEt tout pleins de charmants abords,Nous allons nous asseoir aux bordsDe la rivière.

L’eau frémit, le poisson changeantÉmaille la vague d’argentD’écailles blondes ;Le saule, arbre des tristes vœux,Pleure, et baigne ses longs cheveuxParmi les ondes.

Tout est calme et silencieux.Étoiles que la terre aux cieuxA dérobées,On voit briller d’un éclat purLes corsages d’or et d’azurDes scarabées.

Nos yeux s’enivrent, assouplis,À voir l’eau dérouler les plisDe sa ceinture.Je baise en pleurant tes genoux,Et nous sommes seuls, rien que nousEt la nature !

Tout alors, les flots enchanteurs,L’arbre ému, les oiseaux chanteursEt les feuillées,Et les voix aux accords touchantsQue le silence dans les champsTient éveillées,

La brise aux parfums caressants,Les horizons éblouissantsDe fantaisie,Les serments dans nos cœurs écrits,Tout en nous demande à grands crisLa Poésie.

Nous sommes heureux sans froideur.Plus de bouderie ou d’humeurTriste ou chagrine ;Tu poses d’un air triomphantTa petite tête d’enfantSur ma poitrine ;

Tu m’écoutes, et je te lis,Quoique ta bouche aux coins pâlisS’ouvre et soupire,Quelques stances d’Alighieri,Ronsard, le poëte chéri,Ou bien Shakspere.

Mais je jette le livre ouvert,Tandis que ton regard se perdParmi les mousses,Et je préfère, en vrai jaloux,À nos poëtes les plus douxTes lèvres douces !

Tiens, voici qu’un couple charmant,Comme nous jeune et bien aimant,Vient et regarde.Que de bonheur rien qu’à leurs pas !Ils passent et ne nous voient pas :Que Dieu les garde !

Ce sont des frères, mon cher cœur,Que, comme nous, l’amour vainqueurFit l’un pour l’autre.Ah ! qu’ils soient heureux à leur tour !Embrassons-nous pour leur amourEt pour le nôtre !

Chère, quel ineffable émoi,Sur ce rivage où près de moiTu te recueilles,De mêler d’amoureux sanglotsAux douces plaintes que les flotsDisent aux feuilles !

Dis, quel bonheur d’être enlacésPar des bras forts, jamais lassés !Avec quels charmes,Après tous nos mortels exils,Je savoure au bout de tes cilsDe fraîches larmes !

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