Bal Masqué

Nous tous

LIIBAL MASQUÉ

On peut voir des yeux de phosphoreBriller au bal de l’Opéra.C’est bien moins loin que le BosphoreEt que le faubourg de Péra.Tous les ennuis sont prosaïques,Et la vie est un promenoir.Pourquoi pas sous les mosaïquesSe promener en habit noir ?Plus d’allures dévergondées.Sur le bel escalier géantLes gens échangent leurs idées :Rien du tout, contre le néant.

L’âpre musique des Tziganes,Pensive comme le Destin,Étonne et ravit les organesAgacés par son bruit lointain,Et jette, comme une caresse,Dans l’âme de nos Dalilas,Un vague désir de paresse,Avec la chanson des guzlas.Quant au passé, qui sous les lustresEnchanta notre œil éblouiAvec ses tordions illustres,Tout cela s’est évanoui.Chicard danse dans les étoiles !Et son plumet tressaille encorDans l’azur, et parmi les toilesDe ce vertigineux décor.Pomaré, chaste en sa démenceDont jamais nous ne nous lassions,Danse un cavalier seul immenseAvec les constellations ;

Et raillant la lyre thébaine,Musard aux pâleurs de safranAgite son bâton d’ébèneDans le farouche Aldébaran.Strauss, poursuivi par les huéesDes astres au front curieux,Emporte au milieu des nuéesLe sombre galop furieux ;Et Gavarni, qui rêve encoreÀ leurs impudiques ardeurs,Voit se confondre avec l’auroreLes pourpres de ses débardeurs.Masques, danseurs, satins, amantes,Bacchantes du long corridor,Mer, dont les vagues écumantesSe roulaient comme un serpent d’or ;Avec ta face inanimée,Tu nous apparais, Carnaval,Comme on revoit dans la fuméeLe spectre d’un combat naval !

1 février 1884.

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