Ballard

Nous tous

XXIBALLARD

Il est mort. Destinée obscure.Pauvre Yorick ! Pauvre Ballard !Jamais ce brave homme n’eut cureD’élever le niveau de l’art.Ce vieil acteur du Vaudeville,Impassible à son humble rang,Fut jadis par toute la villeAussi connu que le loup blanc.Éternel comme sainte Thècle,Sans que jamais on l’augmentât,Pendant au moins trois quarts de siècleIl a très bien fait son état.

Très bien. Correctement. Sans faute.Fechter n’était pas son rival.Il n’eut pas l’ambition hauteQu’on le vît en Armand Duval.Non. Il jouait les domestiques,Goûtant, courbé sous l’humble loi,Mille voluptés fantastiquesÀ tenir ce modeste emploi ;Et tout comme sur une bûcheQue dévore le feu charmant,Sur ses deux jambes la pelucheFleurissait naturellement.Comme Ruy Blas, âme livréeAux coups du destin abusif,Lorsqu’il n’avait pas sa livréeIl était déguisé tout vif.Humble et fort peu payé, qu’importe !Un manque de soin le navrait.On lui disait : Fermez la porte.Ouvrez la fenêtre. Il l’ouvrait.

Il supporta la vie amère,Pur de toute défection,Pour cette idéale chimère :L’amour de la perfection.Figure au devoir asservieComme un esclave nubien,Il disait : Madame est servie.Seulement, il le disait bien.Hélas ! par nulle récompenseSon sort ne fut édulcoré,Car ce comédien, je pense,Ne fut même pas décoré.Et maintenant, comme on le narre,Ombre éprise encor de son art,Il sert là-bas, sur le Ténare,Arnal et madame Thénard.

14 décembre 1883.

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