La Liseuse
Nous tous
XXXVIILA LISEUSE
Dans la chambre est assise,Mollement indécise,Une dame aux yeux vertsQui lit des vers.La clarté de la lampeVient jouer sur sa tempe,Et fait briller ses yeuxMystérieux.À côté d’elle éclateUne fleur écarlate,Dans un mince et changeantVase d’argent.
Le chat qu’elle protège,Aussi blanc que la neige,Rêve sur des coussinsAux grands dessins.Sur les chenets de l’âtreRit la flamme folâtreEt s’embrase le feuVermeil et bleu.Dans tout ce qui l’entoureLa Liseuse savoureLes beaux luxes qui fontL’oubli profond.Elle boit la meilleureTranquillité de l’heure,Ainsi que les gourmetsUn doux vin. MaisTout à coup, quelque choseTouche sa bouche roseEt baise, en mille jeux,Son sein neigeux.
Quel est l’esprit faroucheQui baise cette boucheEt palpite, ingénu,Sur le sein nu ?C’est la belle Strophe ivreQui s’échappe du livre,En arrachant son flancDu feuillet blanc,Et s’évade frivole,Et vole, vole, vole,Murmurant à l’entour :Amour ! Amour !Sous la folle caresseTroublée en sa paresse,La songeuse qui litSoudain pâlit ;On voit, pleine d’extase,Tressaillir dans le vaseMême la fleur de sang ;Et le chat blanc
S’étire dans le vide,Ouvre sa bouche avideEt laisse voir les dentsQui sont dedans,Sentant, subtile bête !Qu’au-dessus de sa tête,Près de son fin museauPasse un oiseau.
4 janvier 1884.
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