Les Tristes

Nous tous

XCIILES TRISTES

Elles passent insolemmentSur le dur tapis du bitume,Appelant du regard l’amantQui pour un instant s’accoutume.Comme hier et comme demain,D’un pas tantôt lent ou rapideElles arpentent le chemin,Calmes comme un bétail stupide.Leurs corsages voluptueuxProvoquent des épithalames.Alors des mortels vertueuxPassent, tenant au bras leurs femmes.

Oh ! disent-ils, voilà le tonDonné par nos littératures !Tête et sang ! comment laisse-t-onSortir de telles créatures ?Tels ces orateurs oublieuxSe courroucent, et leur flot passe.Les Tristes les suivent des yeuxEt leur répondent à voix basse.Ayant pour unique témoinLe souvenir d’une heure tendre,Elles disent, parlant de loin,Comme s’ils pouvaient les entendre :Oui, nous sommes joie et douleur !Mais n’ayez pas un air moroseEn voyant nos lèvres en fleurAussi banales qu’une rose.Troupeau docile et châtié,Nous marchons là, troublantes Èves ;Mais ayez un peu de pitiéPour les fantômes de vos rêves.

Rasant toujours à pas furtifsLes murs de pierres ou de briques,Nous sommes des êtres fictifsCréés par vos désirs lubriques ;Vos bras difformes et velusSont ceux où nous nous reposâmes,Et nous ne sommes rien de plusQue les figures de vos âmes.

12 mars 1884.

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