Encens de foire
Au pays de Manneken-pis
Chère, rappelle-toi ce lourd bouquet forainQue humait goulument le peuple souverain.Les fifres dans la nuit déservaient leurs vinaigres,Le bugle éternuait à la face des corsEt des pistons faussés. Scandant ces désaccords,Tonitruaient les tambours maigres.
Mais plus stridente encor s’éparpillait dans l’airUne gamme d’odeurs à défier tout flair,Et plus farouchement éclatait la fanfareDes huiles en travail et des âcres saindoux,Épanchant leurs relents intenses par l’air douxOù ta narine en fleur s’effare.
Reporter scrupuleux, j’ai noté, sans rancœur,Les curieuses voix et les cris de ce chœurDont mon nez a perçu la fleurante harmonie :Boudin blanc, moule en deuil, crabe en pourpre gilet,Pomme de terre d’or, saucisson violet,Ô grésillante symphonie !
Quand le tram vert et blanc stoppa, je te tendisLe poing. Ta jambe fit éclair : tu descendis.Le sol garda la pointe exquise de tes mules.Soudain une bouffée énorme de senteursMonta du tourbillon des feux et des moiteurs,Selon les flamandes formules.
C’était d’abord l’haleine écœurante des suifsS’exhalant vers les cieux en spasmes convulsifs.Sur de larges fourneaux chantonnaient les fritures :La graisse en lents remous roule les prismes blondsQui tournent, viennent, vont, montent, nauséabonds,Plongent et font des fioritures.
Près d’une fille rouge aux vulgaires poignets,En jupes qu’un graillon empèse, les beignetsChampignonnaient, sablés de pâle cassonnade.Ô fluxions de pâte indigeste ! Leurs pleursSe figeaient longuement dans la faïence à fleursEt puaient à la cantonade.
Les gaufres aux parfums suspects de pain grilléFaisaient pyramider leur dôme quadrillé,Où le sucre avait mis une pointe de givre.Les pains d’épices mous mêlaient leur fade odeurAux couques étalant leur luisante rondeurComme des médailles de cuivre.
Les moules sur le feu râlaient piteusement.Or leurs valves, ainsi qu’un bec d’oiseau gourmand,S’ouvraient ; et tout autour, des effluves marinesVous prenaient à la gorge, évoquant une merInconnue où croupit quelque varech amer,Épouvantement des narines !
Dans l’ombre, — alors frémit ton nez aux grands dédains !En de fumeux poêlons rissolaient les boudins.Parfois un oignon frit joignait ses notes suresAu chœur des saucissons qui claquaient par la nuit :La flamme leur ouvrait le ventre avec un bruitTrès sec et des éclaboussures.
Plus loin, s’aplatissant en de larges osiers,Les suffocantes schols déchiraient les gosiers,Et, sans honte, étalant des lys de chair malade,Elles arquaient leurs dos fendus en rais d’un sou,Infections autour desquelles le voyou,Regards convoiteux, se balade.
Puis c’étaient, asphyxie ambulante ! les grasEt burlesques paniers qui défilent au brasDe quelque affreuse vieille à la voix très-usée,Panier qu’épanouit ce bouquet parfumé :Crevettes, escargots, œufs durs, cheval fumé,Où ton cœur prit mainte nausée !
L’horreur des lampions à funèbre lueurFlottait sur une mer de blouses en sueur ;Épave : dans un coin ronronnait un harpiste.Parfois quelque beauté fendait l’âpre roulis,Sur ses très hauts talons l’âme des patchoulisRôdait, vous trahissant sa piste.
En angles dédaigneux ta lèvre se plissaitEt ton nez aux dégoûts superbes frémissait,Tandis qu’autour de nous, en chaudes turbulences,Sans relâche, aux cieux noirs montaient les salaisonsEt claironnaient les lards, denses exhalaisonsAux nutritives pestilences !
Cependant que la foire allumait son encens,Moi je marchais béat à tes côtés, les sensRavis par la senteur printanière qui planeSur ta chair, — en oubli des tourmentes de l’ail,Sous les frissons ailés de ton large éventailTout embaumé de frangipane.
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