Fleurs artificielles

Au pays de Manneken-pis

Ton clair magasin, ô modiste,Plonge dans le ravissementMes yeux et mon cerveau d’artisteSubjugués merveilleusement !

C’est une serre tropicaleOù, par un éternel matinRayonnent des fleurs en satin.En soie, en velours, en percale.

Plus séduisantes que tes pleursOu que tes peignoirs de batailles,M’apparaissent les fausses fleursQu’aux élégantes tu détailles.

Déserte le banal boudoir,Car je lui préfère la floreBizarrement versicoloreDont s’ébouriffe ton comptoir.

Je crois, en franchissant la porteDe ce jardin capricieux,Que l’aile des rêves m’emporteLoin, bien loin, sous de nouveaux cieux.

Dans leurs fantastiques corolles,À ton sourire épanouisÉclatent en chœurs inouïsDes végétaux sachant leurs rôles.

Près d’un bleuet en calicotFleuri sous d’autres latitudes,Tout noir, un grand coquelicotPrend de funèbres attitudes.

Une tulipe de veloursPenche sa tête mauve et pleureSur des gramens d’or qu’elle effleureDe ses pétales ronds et lourds.

Ophyrie aux reflets de cuivre,Hautaine sur le fil de fer,Lève son front où le faux gîvreÀ mis comme un baiser d’hiver.

Ophyrie — et bien d’autres rosesS’émerveillant de leurs satinsExtraordinaires et teints,Dans de joyeuses couperoses !

Une aube en verre filé metSa rosée aux fruits de la ronce ;L’aile d’un papillon gourmetLuit dans les calices de bronze.

Rival d’un rameau de pyrus,Un liseron grenat évaseAux lèvres neigeuses d’un vaseSon entonnoir de papyrus.

La mouche de jais en maraudeBrille aux clochettes du muguet.La cétoine aux yeux d’émeraudeDans les narcisses fait le guet.

De flamboyantes renonculesArrondissent leurs taffetas,Ô caprice, que tu montasSur de fabuleux pédoncules.

Au cœur d’un lis artificiel,L’aile d’azur d’un scarabéeSemble, du firmament tombée,Une gouttelette de ciel.

Ô région déconcertantePar sa naïve absurditéQui me séduit et qui me tente,Adorable en sa fausseté !

Où te lèves-tu, soleil pâle,Dont les rayons inexpliqués,Sur ces chers bouquets compliquésVersèrent l’éclat et le hâle ?

Sous quels cieux et par quels degrésCroissent ces rigides corbeillesQue ne vient souiller nul engraisEt que respectent les abeilles ?

Dans quel mystérieux grenierS’emmagasinent leurs semences,D’où leur viennent ces soins immenses,Et quel surhumain jardinier

En un jour de folie étrangeOsa rêver votre beauté,Fleurettes dont rien ne dérangeLa sereine immobilité ?

Sa fantaisie aux doigts agilesEnlumina vos fins émauxEt sut implanter vos rameauxDans de merveilleuses argiles.

Loin par delà l’océan vertDoit germer cette flore unique,Aucun savant n’a découvertLe secret de sa botanique.

Sur quelque rivage écartéC’est un paradis, — ô merveilleSans lendemain comme sans veille ! —Fait de couleur et de clarté.

Cet éden fécond en mystèresA proscrit immuablementDe ses impassibles parterresL’odeur, le bruit, le mouvement !

Or, sur ces cadavres voltigeComme un papillon cajoleurTa main qui va de fleur en fleur,Et l’on voit sur sa roide tige

La fleur surprise se hausserPuis s’épanouir, bien vivante !Tout s’anime où va se poserTa caresse alerte et savante,

Tout se meut à tes doigts jolis :Sous leurs délicates phalangesLe bourgeon rejette ses langes,La feuille défripe ses plis.

Les boutons mignards font des minesEn délaçant leur corset clair ;Les amoureuses étaminesÉpandent leur pollen dans l’air.

Les spathes exceptionnellesTendent leurs cornets à tes pleurs,Le grand lis farde ses pâleursAu doux soleil de tes prunelles.

Émerveillé, le papillonAgite ses ailes et joue,Perplexe entre le vermillonDe tes roses et de ta joue.

À tes attouchements subtils,À tes coups d’ongles, le pétaleVoluptueusement s’étaleEt forme une alcôve aux pistils.

Le scarabée aux ailes bleuesA remué la patte. Il courtÀ vos mâts de cocagne, queuesD’œillets auxquels il fait sa cour !

Cependant les floraisons faussesSe groupent en riches bouquetsParfumés à tes doigts coquets,Ô modiste ! et, — métamorphoses ! —

Parmi ces fleurs mortes prenantVie à ta main providentielle,Tu me parus, incontinent,Être la fleur artificielle !

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