À un ami (Hugo)
III
Sur l’effrayante falaise,Mur par la vague entr’ouvert,Roc sombre où fleurit à l’aiseUn charmant petit pré vert,Ami, puisque tu me laissesTa maison loin des vivantsEntre ces deux allégresses,Les grands flots et les grands vents,Salut ! merci ! les fortunesSont fragiles, et nos temps,Comme l’algue sous les dunes,Sont dans l’abîme, et flottants.Nos âmes sont des nuéesQu’un vent pousse, âpre ou béni,Et qui volent, dénouées,Du côté de l’infini.L’énorme bourrasque humaine,Dont l’étoile est la raison,Prend, quitte, emporte et ramèneL’espérance à l’horizon.
Cette grande onde inquièteDont notre siècle est meurtri,Écume et gronde, et me jetteParfois mon nom dans un cri.La haine sur moi s’arrête.Ma pensée est dans ce bruitComme un oiseau de tempêteParmi des oiseaux de nuit.Pendant qu’ici je cultiveTon champ comme tu le veux,Dans maint journal l’invectiveGrince et me prend aux cheveux.La diatribe m’écharpe.Je suis âne ou scélérat ;Je suis Pradon pour La Harpe,Et pour de Maistre Marat.Qu’importe ! les cœurs sont ivres.Les temps qui viennent ferontCe qu’ils pourront de mes livresEt de moi ce qu’ils voudront.J’ai pour joie et pour merveilleDe voir, dans ton pré d’Honfleur,Trembler au poids d’une abeilleUn brin de lavande en fleur.
1 juillet.
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