« Ami, j’ai quitté vos fêtes »

V

Ami, j’ai quitté vos fêtes.Mon esprit, à demi-voix,Hors de tout ce que vous faites,Est appelé par les bois.J’irai, loin des murs de marbre,Tant que je pourrai marcher,Fraterniser avec l’arbre,La fauvette et le rocher.Je fuirai loin de la villeTant que Dieu clément et douxVoudra me mettre un peu d’huileEntre les os des genoux.Ne va pas croire du resteQue, bucolique et hautain,J’exige, pour être agreste,Le vieux champ grec ou latin ;Ne crois pas que ma pensée,Vierge au soupir étouffé,Ne sachant où prendre Alcée,Se rabatte sur d’Urfé ;Ne crois pas que je demandeL’Hémus où Virgile erra.Dans de la terre normandeMon églogue poussera.

Pour mon vers, que l’air secoue,Les pommiers sont suffisants ;Et mes bergers, je l’avoue,Ami, sont des paysans.Mon idylle est ainsi faite ;Franche, elle n’a pas besoinD’avoir dans son miel l’HymèteEt l’Arcadie en son foin.Elle chante, et se contente,Sur l’herbe où je viens m’asseoir,De l’haleine haletanteDu bœuf qui rentre le soir.Elle n’est point misérableEt ne pense pas déchoirParce qu’Alain, sous l’érable,Ôte à Toinon son mouchoir.Elle honore Théocrite ;Mais ne se fâche pas tropQue la fleur soit MargueriteEt que l’oiseau soit Pierrot.J’aime les murs pleins de fentesD’où sortent les liserons.Et les mouches triomphantesQui soufflent dans leurs clairons ;J’aime l’église et ses tombes,L’invalide et son bâton ;J’aime, autant que les colombesQui jadis venaient, dit-on,

Conter leurs métempsychosesÀ Terpandre dans Lesbos,Les petites filles rosesSortant du prêche en sabots.J’aime autant Sedaine et JeanneQu’Orphée et Pratérynnis.Le blé pousse, l’oiseau plane,Et les cieux sont infinis.

25 juin 1859.

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