« Depuis six mille ans la guerre »
I
Depuis six mille ans la guerrePlaît aux peuples querelleurs,Et Dieu perd son temps à faireLes étoiles et les fleurs.Les conseils du ciel immense,Du lys pur, du nid doré,N’ôtent aucune démenceDu cœur de l’homme effaré.Les carnages, les victoires,Voilà notre grand amour ;Et les multitudes noiresOnt pour grelot le tambour.La gloire, sous ses chimèresEt sous ses chars triomphants,Met toutes les pauvres mèresEt tous les petits enfants.Notre bonheur est farouche ;C’est de dire : Allons ! mourons !Et c’est d’avoir à la boucheLa salive des clairons.L’acier luit, les bivouacs fument ;Pâles, nous nous déchaînons ;Les sombres âmes s’allumentAux lumières des canons.
Et cela pour des altessesQui, vous à peine enterrés,Se feront des politessesPendant que vous pourrirez,Et que, dans le champ funeste,Les chacals et les oiseaux,Hideux, iront voir s’il resteDe la chair après vos os !Aucun peuple ne tolèreQu’un autre vive à côté ;Et l’on souffle la colèreDans notre imbécillité.C’est un russe ! Égorge, assomme.Un croate ! Feu roulant.C’est juste. Pourquoi cet hommeAvait-il un habit blanc ?Celui-ci, je le supprimeEt m’en vais, le cœur serein,Puisqu’il a commis le crimeDe naître à droite du Rhin.Rosbach, Waterloo ! Vengeance !L’homme, ivre d’un affreux bruit,N’a plus d’autre intelligenceQue le massacre et la nuit.On pourrait boire aux fontaines,Prier dans l’ombre à genoux,Aimer, songer sous les chênes ;Tuer son frère est plus doux.
On se hache, on se harponne,On court par monts et par vaux ;L’épouvante se cramponneDu poing aux crins des chevaux.Et l’aube est là sur la plaine !Oh ! j’admire, en vérité,Qu’on puisse avoir de la haineQuand l’alouette a chanté.
2 juillet.
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