En sortant du collège

III

PREMIÈRE LETTRE.

Puisque nous avons seize ans,Vivons, mon vieux camarade,Et cessons d’être innocents ;Car c’est là le premier grade.Vivre, c’est aimer. ApprendsQue, dans l’ombre où nos cœurs rêvent,J’ai vu deux yeux bleus, si grandsQue tous les astres s’y lèvent.Connais-tu tous ces bonheurs ?Faire des songes féroces.Envier les grands seigneursQui roulent dans des carrosses,Avoir la fièvre, enrager,Être un cœur saignant qui s’ouvre,Souhaiter d’être un bergerAyant pour cahute un Louvre,Sentir, en mangeant son painComme en ruminant son rêve.L’amertume du pépinDe la sombre pomme d’Ève ;

Être amoureux, être fou,Être un ange égal aux oies,Être un forçat sous l’écrou ;Eh bien, j’ai toutes ces joies !Cet être mystérieuxQu’on appelle une grisetteM’est tombé du haut des cieux.Je souffre. J’ai la recette.Je sais l’art d’aimer ; j’y suisHabile et fort au point d’êtreStupide, et toutes les nuitsAccoudé sur ma fenêtre.

8 août.

DEUXIÈME LETTRE.

Elle habite en soupirantLa mansarde mitoyenne.Parfois sa porte, en s’ouvrant,Pousse le coude à la mienne.Elle est fière ; parlons bas.C’est une forme azuréeQui, pour ravauder des bas.Arrive de l’empyrée.J’y songe quand le jour naît,J’y rêve quand le jour baisse.

Change en casque son bonnet,Tu croirais voir la Sagesse.Sa cuirasse est un madras ;Elle sort avec la ruseD’avoir une vieille au brasQui lui tient lieu de Méduse.On est sens dessus dessousRien qu’à voir la mine altièreDont elle prend pour deux sousDe persil chez la fruitière.Son beau regard transparentEst grave sans airs moroses.On se la figure errantDans un bois de lauriers-roses.Pourtant, comme nous voyonsQue parfois de ces PalmyresIl peut tomber des rayons,Des baisers et des sourires ;Un drôle, un étudiant.Rôde sous ces chastes voiles ;Je hais fort ce mendiantQui tend la main aux étoiles.Je ne sors plus de mon trou.L’autre jour étant en verve.Elle m’appela : Hibou.Je lui répondis : Minerve.

8 août.

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