Enfants, oiseaux et fleurs

J’aime un groupe d’enfants qui rit et qui s’assemble ;J’ai remarqué qu’ils sont presque tous blonds, il sembleQu’un doux soleil levant leur dore les cheveux.Lorsque Roland, rempli de projets et de vœux,Était petit, après l’escrime et les parades,Il jouait dans les champs avec ses camarades

Raymond le paresseux et Jean de Pau ; tous troisJoyeux ; un moine un jour, passant avec sa croix,Leur demanda, c’était l’abbé de la contrée :— Quelle est la chose, enfants, qui vous plaît déchirée ?— La chair d’un bœuf saignant, répondit Jean de Pau.— Un livre, dit Raymond. — Roland dit : Un drapeau.

Je suis des bois l’hôte fidèle,Le jardinier des sauvageons.Quand l’automne vient, l’hirondelleMe dit tout bas : Déménageons.

Après frimaire, après nivôse,Je vais voir si les bourgeons frais

N’ont pas besoin de quelque choseEt si rien ne manque aux forêts.

Je dis aux ronces : Croissez, vierges !Je dis : Embaume ! au serpolet ;Je dis aux fleurs bordant les berges :Faites avec soin votre ourlet.

Je surveille, entr’ouvrant la porte,Le vent soufflant sur la hauteur ;Car tromper sur ce qu’il apporteC’est l’usage de ce menteur.

Je viens dès l’aube, en diligence,Voir si rien ne fait dévierToutes les mesures d’urgenceQue prend avril contre janvier.

Tout finit, mais tout recommence,Je m’intéresse au procédéDe rajeunissement immense,Vainement par l’ombre éludé.

J’aime la broussaille mouvante,Le lierre, le lichen vermeil,

Toutes les coiffures qu’inventePour les ruines le soleil.

Quand mai fleuri met des panachesAux sombres donjons mécontents,Je crie à ces vieilles ganaches :Laissez donc faire le printemps !

Jeanne et Georges sont là. Le noir ciel orageuxDevient rose, et répand l’aurore sur leurs jeux ;Ô beaux jours ! Le printemps auprès de moi s’empresse ;Tout verdit ; la forêt est une enchanteresse ;L’horizon change, ainsi qu’un décor d’opéra ;Appelez ce doux mois du nom qu’il vous plaira,

C’est mai, c’est floréal ; c’est l’hyménée augusteDe la chose tremblante et de la chose juste,Du nid et de l’azur, du brin d’herbe et du ciel ;C’est l’heure où tout se sent vaguement éternel ;C’est l’éblouissement, c’est l’espoir, c’est l’ivresse ;La plante est une femme, et mon vers la caresse ;C’est, grâce aux frais glaïeuls, grâce aux purs liserons,La vengeance que nous poètes nous tironsDe cet affreux janvier, si laid ; c’est la revancheQu’avril contre l’hiver prend avec la pervenche ;Courage, avril ! Courage, ô mois de mai ! Ciel bleu,Réchauffe, resplendis, sois beau ! Bravo, bon Dieu !Ah ! jamais la saison ne nous fait banqueroute.L’aube passe en semant des roses sur sa route.Flamme ! ombre ! tout est plein de ténèbres et d’yeux ;Tout est mystérieux et tout est radieux ;Qu’est-ce que l’alcyon cherche dans les tempêtes ?L’amour ; l’antre et le nid ayant les mêmes fêtes,Je ne vois pas pourquoi l’homme serait honteuxDe ce que les lions pensifs ont devant eux,De l’amour, de l’hymen sacré, de toi, nature !Tout cachot aboutit à la même ouverture,La vie ; et toute chaîne, à travers nos douleurs,Commence par l’airain et finit par les fleurs.C’est pourquoi nous avons d’abord la haine infâme,La guerre, les tourments, les fléaux, puis la femme,La nuit n’ayant pour but que d’amener le jour.Dieu n’a fait l’univers que pour faire l’amour.

Toujours, comme un poète aime, comme les sagesN’ont pas deux vérités et n’ont pas deux visages,J’ai laissé la beauté, fier et suprême attrait,Vaincre, et faire de moi tout ce qu’elle voudrait ;Je n’ai pas plus caché devant la femme nueMes transports, que devant l’étoile sous la nueEt devant la blancheur du cygne sur les eaux.Car dans l’azur sans fond les plus profonds oiseauxChantent le même chant, et ce chant, c’est la vie.Sois puissant, je te plains ; sois aimé, je t’envie.

Les belles filles sont en fuiteEt ne savent où se cacher.Brune et blonde, grande et petite,Elles dansaient près du clocher ;

Une chantait, pour la cadence ;Les garçons aux fraîches couleurs

Accouraient au bruit de la danse,Mettant à leurs chapeaux des fleurs ;

En revenant de la fontaine,Elles dansaient près du clocher.J’aime Toinon, disait le chêne ;Moi, Suzon, disait le rocher.

Mais l’homme noir du clocher sombreLeur a crié : — Laides ! fuyez ! —Et son souffle brusque a dans l’ombreÉparpillé ces petits pieds.

Toute la danse s’est enfuie,Les yeux noirs avec les yeux bleus,Comme s’envole sous la pluieUne troupe d’oiseaux frileux.

Et cette déroute a fait taireLes grands arbres tout soucieux,Car les filles dansant sur terreFont chanter les nids dans les cieux.

— Qu’a donc l’homme noir ? disent-elles. —Plus de chants ; car le noir témoin

A fait bien loin enfuir les belles,Et les chansons encor plus loin.

Qu’a donc l’homme noir ? — Je l’ignore,Répond le moineau, gai bandit ;Elles pleurent comme l’aurore.Mais un myosotis leur dit :

— Je vais vous expliquer ces choses.Vous n’avez point pour lui d’appas ;Les papillons aiment les roses,Les hiboux ne les aiment pas.

Le long des berges court la perdrix au pied leste.

Comme pour l’entraîner dans leur danse céleste,Les nuages ont pris la lune au milieu d’eux.Petit Georges, veux-tu ? nous allons tous les deuxNous en aller jouer là-bas sous le vieux saule.

La nuit tombe ; on se baigne ; et, la faulx sur l’épaule,Le faucheur rentre au gîte, essuyant sa sueur.Le crépuscule jette une vague lueurSur des formes qu’on voit rire dans la rivière.

Monsieur le curé passe et ferme son bréviaire ;Il est trop tard pour lire, et ce reste de jourConseille la prière à qui n’a plus l’amour.Aimer, prier, c’est l’aube et c’est le soir de l’âme.

Et c’est la même chose au fond ; aimer la femme,C’est prier Dieu ; pour elle on s’agenouille aussi.Un jour tu seras homme et tu liras ceci.En attendant, tes yeux sont grands, et je te parle,

Mon Georges, comme si je parlais à mon Charle.Quand l’aile rose meurt, l’aile bleue a son tour.La prière a la même audace que l’amour,Et l’amour a le même effroi que la prière.

Il fait presque grand jour encor dans la clairière.L’angélus sonne au fond de l’horizon bruni.Ô ciel sublime ! sombre édifice infini !Muraille inexprimable, obscure et rayonnante !

Oh ! comment pénétrer dans la maison tonnante ?Le jeune homme est pensif, le vieillard est troublé,Et devant l’inconnu, vaguement étoilé,Le soir tremblant ressemble à l’aube frissonnante.

La prière est la porte et l’amour est la clé.

Après ce rude hiver, un seul oiseau restaitDans la cage où jadis tout un monde chantait.Le vide s’était fait dans la grande volière.Une douce mésange, autrefois familière,Était là seule avec ses souvenirs d’oiseau.N’être jamais sans grain, sans biscuit et sans eau,Voir entrer quelquefois dans sa cage une mouche,C’était tout son bonheur. Elle en était farouche.

Rien, pas même un serin, et pas même un pierrot.La cage, c’est beaucoup ; mais le désert, c’est trop.Triste oiseau ! dormir seul, et, quand l’aube s’allume,Être seul à fouiller de son bec sous sa plume !Le pauvre petit être était redevenuSauvage, à faire ainsi tourner ce perchoir nu.Il semblait par moments s’être donné la tâcheDe grimper d’un bâton à l’autre sans relâche ;Son vol paraissait fou ; puis soudain le reclusSe taisait, et, caché, morne, ne bougeait plus.À voir son gonflement lugubre, sa prunelle,Et sa tête ployée en plein jour sous son aile,On devinait son deuil, son veuvage, et l’ennuiDu joyeux chant de tous dans l’ombre évanoui.Ce matin j’ai poussé la porte de la cage.J’y suis entré.

Deux mâts, une grotte, un bocage,Meublent cette prison où frissonne un jet d’eau ;Et l’hiver on la couvre avec un grand rideau.

Le pauvre oiseau, voyant entrer ce géant sombre,A pris la fuite en haut, puis en bas, cherchant l’ombre,Dans une anxiété d’inexprimable horreur ;L’effroi du faible est plein d’impuissante fureur ;Il voletait devant ma main épouvantable.

Je suis, pour le saisir, monté sur une table.Alors, terrifié, vaincu, jetant des cris,Il est allé tomber dans un coin ; je l’ai pris.Contre le monstre immense, hélas, que peut l’atome ?À quoi bon résister quand l’énorme fantômeVous tient, captif hagard, fragile et désarmé ?Il était dans mes doigts inerte, l’œil fermé,Le bec ouvert, laissant pendre son cou débile,L’aile morte, muet, sans regard, immobile,Et je sentais bondir son petit cœur tremblant.

Avril est de l’aurore un frère ressemblant ;Il est éblouissant ainsi qu’elle est vermeille.Il a l’air de quelqu’un qui rit et qui s’éveille.Or, nous sommes au mois d’avril, et mon gazon,Mon jardin, les jardins d’à côté, l’horizon,Tout, du ciel à la terre, est plein de cette joieQui dans la fleur embaume et dans l’astre flamboie :Les ajoncs sont en fête, et dorent les ravinsOù les abeilles font des murmures divins ;Penché sur les cressons, le myosotis goûteÀ la source, tombant dans les fleurs goutte à goutte ;Le brin d’herbe est heureux ; l’âcre hiver se dissout ;La nature parait contente d’avoir tout,Parfums, chansons, rayons, et d’être hospitalière.L’espace aime.

Je suis sorti de la volière,Tenant toujours l’oiseau ; je me suis approchéDu vieux balcon de bois par le lierre caché ;Ô renouveau ! Soleil ! tout palpite, tout vibre,Tout rayonne ; et j’ai dit, ouvrant la main : Sois libre !

L’oiseau s’est évadé dans les rameaux flottants,Et dans l’immensité splendide du printemps ;Et j’ai vu s’en aller au loin la petite âmeDans cette clarté rose où se mêle une flamme,Dans l’air profond, parmi les arbres infinis,Volant au vague appel des amours et des nids,Planant éperdument vers d’autres ailes blanches,Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches,Aux fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis,Avec l’effarement d’entrer au paradis.

Alors, dans la lumière et dans la transparence,Regardant cette faite et cette délivrance,Et ce pauvre être, ainsi disparu dans le port,Pensif, je me suis dit : Je viens d’être la mort.

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