Hernani — Acte I
Serait-ce déjà lui.
Serait-ce déjà lui.C’est bien à l’escalierDérobé.
Dérobé.Vite, ouvrons.
Dérobé.Vite, ouvrons.Bonjour, beau cavalier.
Quoi ! Seigneur Hernani, ce n’est pas vous ! — Main-forte !Au feu !
Au feu !Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte !
Suis-je chez doña Sol ? fiancée au vieux ducDe Pastraña, son oncle, un bon seigneur, caduc,Vénérable et jaloux ? dites ! La belle adoreUn cavalier sans barbe et sans moustache encore,Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux,Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.Suis-je bien informé ?Suis-je bien informé ?Elle se tait. Il la secoue par le bras.Suis-je bien informé ?Vous répondrez peut-être.
Vous m’avez défendu de dire deux mots, maître.
Aussi n’en veux-je qu’un. — Oui, — non. — Ta dame est bienDoña Sol De Silva ? Parle.
Doña Sol De Silva ? Parle.Oui. — Pourquoi ?
Doña Sol De Silva ? Parle. Oui. Pourquoi ?Pour rien.Le duc, son vieux futur, est absent à cette heure ?
Oui.
Oui.Sans doute elle attend son jeune ?
Oui. Sans doute elle attend son jeune ? Oui.
Oui. Sans doute elle attend son jeune ? Oui.Que je meure !
Oui.
Oui.Duègne, c’est ici qu’aura lieu l’entretien ?
Oui.
Oui.Cache-moi céans.
Oui. Cache-moi céans.Vous !
Oui. Cache-moi céans.Vous ! Moi.
Oui. Cache-moi céans.Vous ! Moi.Pourquoi ?
Oui. Cache-moi céans.Vous ! Moi.Pourquoi ? Pour rien.
Moi, vous cacher !
Moi, vous cacher ! Ici.
Moi, vous cacher ! Ici.Jamais.
Moi, vous cacher ! Ici. Jamais. — Daignez, madame,Choisir de cette bourse ou bien de cette lame.
Vous êtes donc le diable ?
Vous êtes donc le diable ? Oui, duègne.
Vous êtes donc le diable ? Oui, duègne.Entrez ici.
Cette boîte ?
Cette boîte ? Va-t’en, si tu n’en veux pas.
Cette boîte ? Va-t’en, si tu n’en veux pas.Si !
L’examinant encore.Serait-ce l’écurie où tu mets d’aventureLe manche du balai qui te sert de monture ?
Il s’y blottit avec peine.Ouf !
Ouf ! Un homme ici !
Ouf ! Un homme ici ! C’est une femme, est-ce pas,Qu’attendait ta maîtresse ?
Qu’attendait ta maîtresse ? Ô ciel ! j’entends le pasDe doña Sol. — Seigneur, fermez vite la porte.
Si vous dites un mot, duègne, vous êtes morte.
Qu’est cet homme ? Jésus mon Dieu ! si j’appelais ?…Qui ? Hors madame et moi, tout dort dans le palais.Bah ! l’autre va venir. La chose le regarde.Il a sa bonne épée, et que le ciel nous gardeDe l’enfer !Pesant la bourse.De l’enfer ! Après tout, ce n’est pas un voleur.
Josefa !
Josefa !Madame ?
Josefa ! Madame ? Ah ! je crains quelque malheur.Hernani devrait être ici.
Bruit de pas à la petite porte.Hernani devrait être ici.Voici qu’il monte.Ouvre avant qu’il ne frappe, et fais vite, et sois prompte.
Hernani !
Hernani !Doña Sol ! Ah ! c’est vous que je voisEnfin ! et cette voix qui parle est votre voix !Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres ?J’ai tant besoin de vous pour oublier les autres !
Jésus ! Votre manteau ruisselle ! Il pleut donc bien ?
Je ne sais.
Je ne sais.Vous devez avoir froid !
Je ne sais. Vous devez avoir froid ! Ce n’est rien.
Ôtez donc ce manteau.
Ôtez donc ce manteau.Doña Sol, mon amie,Dites-moi, quand la nuit vous êtes endormie,Calme, innocente et pure, et qu’un sommeil joyeuxEntr’ouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux,Un ange vous dit-il combien vous êtes douceAu malheureux que tout abandonne et repousse ?
Vous avez bien tardé, seigneur ! Mais dites-moiSi vous avez froid.
Si vous avez froid.Moi ! je brûle près de toi !Ah ! quand l’amour jaloux bouillonne dans nos têtes,Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes,Qu’importe ce que peut un nuage des airsNous jeter en passant de tempête et d’éclairs !
Allons ! donnez la cape, — et l’épée avec elle.
Non. C’est une autre amie, innocente et fidèle.— Doña Sol, le vieux duc, votre futur époux,Votre oncle, est donc absent ?
Votre oncle, est donc absent ?Oui, cette heure est à nous.
Cette heure ! et voilà tout. Pour nous, plus rien qu’une heureAprès, qu’importe ? il faut qu’on oublie ou qu’on meure.Ange ! une heure avec vous ! une heure, en véritéÀ qui voudrait la vie, et puis l’éternité !
Hernani !
Hernani !Que je suis heureux que le duc sorte !Comme un larron qui tremble et qui force une porte,Vite, j’entre, et vous vois, et dérobe au vieillardUne heure de vos chants et de votre regard ;Et je suis bien heureux, et sans doute on m’envieDe lui voler une heure, et lui me prend ma vie !
Calmez-vous.
Calmez-vous.Josefa, fais sécher le manteau.
Venez là.
Venez là.Donc le duc est absent du château ?
Comme vous êtes grand !
Comme vous êtes grand !Il est absent.
Comme vous êtes grand ! Il est absent.Chère âme.Ne pensons plus au duc.
Ne pensons plus au duc.Ah ! Pensons-y, madame !Ce vieillard ! Il vous aime, il va vous épouser !Quoi donc ! Vous prit-il pas l’autre jour un baiser ?N’y plus penser !
N’y plus penser !C’est là ce qui vous désespère !Un baiser d’oncle ! Au front ! Presque un baiser de père !
Non, un baiser d’amant, de mari, de jaloux.Ah ! Vous serez à lui, madame ! Y pensez-vous ?Ô l’insensé vieillard, qui, la tête inclinée,Pour achever sa route et finir sa journée,A besoin d’une femme, et va, spectre glacé,Prendre une jeune fille ! ô vieillard insensé !Pendant que d’une main il s’attache à la vôtre,Ne voit-il pas la mort qui l’épouse de l’autre ?Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur !Vieillard, va-t’en donner mesure au fossoyeur !— Qui fait ce mariage ? On vous force, j’espère !
Le roi, dit-on, le veut.
Le roi, dit-on, le veut.Le roi ! Le roi ! Mon pèreEst mort sur l’échafaud, condamné par le sien.Or, quoiqu’on ait vieilli depuis ce fait ancien,Pour l’ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve,Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve !Lui, mort, ne compte plus. Et tout enfant, je fisLe serment de venger mon père sur son fils.Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles !
Car la haine est vivace entre nos deux familles.Les pères ont lutté sans pitié, sans remords,Trente ans ! Or, c’est en vain que les pères sont morts !Leur haine vit. Pour eux la paix n’est point venue,Car les fils sont debout, et le duel continue.Ah ! c’est donc toi qui veux cet exécrable hymen !Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin !
Vous m’effrayez.
Vous m’effrayez.Chargé d’un mandat d’anathème,Il faut que j’en arrive à m’effrayer moi-même !Écoutez. L’homme auquel, jeune, on vous destina,Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastraña,Riche-homme d’Aragon, comte et grand de Castille.À défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille,Vous apporter tant d’or, de bijoux, de joyaux,Que votre front reluise entre des fronts royaux,Et pour le rang, l’orgueil, la gloire et la richesse,Mainte reine peut-être envîra sa duchesse !Voilà donc ce qu’il est. Moi, je suis pauvre, et n’eus,Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus.Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustreQu’une rouille de sang à cette heure délustre ;Peut-être ai-je des droits, dans l’ombre ensevelis,Qu’un drap d’échafaud noir cache encor sous ses plisEt qui, si mon attente un jour n’est pas trompée,Pourront de ce fourreau sortir avec l’épée.En attendant, je n’ai reçu du ciel jalouxQue l’air, le jour et l’eau, la dot qu’il donne à tous.Ou du duc ou de moi souffrez qu’on vous délivre,Il faut choisir des deux, l’épouser, ou me suivre.
Je vous suivrai.
Je vous suivrai.Parmi mes rudes compagnons ?Proscrits dont le bourreau sait d’avance les noms,Gens dont jamais le fer ni le cœur ne s’émousse,Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse ?Vous viendrez commander ma bande, comme on dit ?Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit !Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes,Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes,Dans ses rocs où l’on n’est que de l’aigle aperçu,La vieille Catalogne en mère m’a reçu.Parmi ses montagnards, libres, pauvres et graves,Je grandis, et demain, trois mille de ses braves,Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor,Viendront… Vous frissonnez. Réfléchissez encor.Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves,Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves,Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit,Dormir sur l’herbe, boire au torrent, et la nuitEntendre, en allaitant quelque enfant qui s’éveille,Les balles des mousquets siffler à votre oreille.Être errante avec moi, proscrite, et, s’il le faut,Me suivre où je suivrai mon père, — à l’échafaud.
Je vous suivrai.
Je vous suivrai.Le duc est riche, grand, prospère.Le duc n’a pas de tache au vieux nom de son père.Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa mainTrésors, titres, bonheur…
Trésors, titres, bonheur…Nous partirons demain.Hernani, n’allez pas sur mon audace étrange
Me blâmer. Êtes-vous mon démon ou mon ange ?Je ne sais, mais je suis votre esclave. Écoutez.Allez où vous voudrez, j’irai. Restez, partez,Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi ? je l’ignore.J’ai besoin de vous voir, et de vous voir encoreEt de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pasS’efface, alors je crois que mon cœur ne bat pas,Vous me manquez, je suis absente de moi-même ;Mais dès qu’enfin ce pas que j’attends et que j’aimeVient frapper mon oreille, alors il me souvientQue je vis, et je sens mon âme qui revient !
Ange !
Ange !À minuit. Demain. Amenez votre escorte,Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte.Vous frapperez trois coups.
Vous frapperez trois coups.Savez-vous qui je suis,Maintenant ?
Maintenant ?Monseigneur, qu’importe ? Je vous suis.
Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme,Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle âme,Quel destin est caché dans le pâtre Hernani.Vous vouliez d’un brigand, voulez-vous d’un banni ?
Quand aurez-vous fini de conter votre histoire ?Croyez-vous donc qu’on soit à l’aise en cette armoire ?
Quel est cet homme ?
Quel est cet homme ? Ô ciel ! Au secours !
Quel est cet homme ? Ô ciel ! Au secours ! Taisez-vous,Doña Sol ! Vous donnez l’éveil aux yeux jaloux.Quand je suis près de vous, veuillez, quoi qu’il advienne,Ne réclamer jamais d’autre aide que la mienne.À don Carlos.Que faisiez-vous là ?
Que faisiez-vous là ? Moi ? Mais, à ce qu’il paraît,Je ne chevauchais pas à travers la forêt.
Qui raille après l’affront s’expose à faire rireAussi son héritier.
Aussi son héritier.Chacun son tour ! — Messire,Parlons franc. Vous aimez madame et ses yeux noirs,Vous y venez mirer les vôtres tous les soirs,C’est fort bien. J’aime aussi madame, et veux connaîtreQui j’ai vu tant de fois entrer par la fenêtre,Tandis que je restais à la porte.
Tandis que je restais à la porte.En honneur,Je vous ferai sortir par où j’entre, seigneur.
Nous verrons. J’offre donc mon amour à madame.Partageons. Voulez-vous ? J’ai vu dans sa belle âme
Tant d’amour, de bonté, de tendres sentiments,Que madame, à coup sûr, en a pour deux amants.Or, ce soir, voulant mettre à fin mon entreprise,Pris, je pense, pour vous, j’entre ici par surprise,Je me cache, j’écoute, à ne vous celer rien ;Mais j’entendais très mal et j’étouffais très bien.Et puis, je chiffonnais ma veste à la française.Ma foi, je sors !
Ma foi, je sors !Ma dague aussi n’est pas à l’aise,Et veut sortir.
Et veut sortir.Monsieur, c’est comme il vous plaira.
En garde !
En garde !Hernani ! ciel !
En garde ! Hernani ! ciel !Calmez-vous, señora.
Dites-moi votre nom.
Dites-moi votre nom.Hé ! dites-moi le vôtre !
Je le garde, secret et fatal, pour un autreQui doit un jour sentir, sous mon genou vainqueur,Mon nom à son oreille, et ma dague à son cœur !
Alors, quel est le nom de l’autre ?
Alors, quel est le nom de l’autre ?Que t’importe ?En garde ! Défends-toi !
En garde ! Défends-toi ! Ciel ! on frappe à la porte !
Qui frappe ainsi ?
Qui frappe ainsi ? Madame ! Un coup inattendu !C’est le duc qui revient !
C’est le duc qui revient ! Le duc ! Tout est perdu !Malheureuse !
Malheureuse !Mon dieu ! L’inconnu ! Des épées !On se battait. Voilà de belles équipées !
Que faire ?
Que faire ?Doña Sol, ouvrez-moi !
Que faire ?Doña Sol, ouvrez-moi !N’ouvrez pas.
Saint Jacques monseigneur ! tirez-nous de ce pas !
Cachons-nous.
Cachons-nous.Dans l’armoire ?
Cachons-nous.Dans l’armoire ?Entrez-y, je m’en charge.Nous y tiendrons tous deux.
Nous y tiendrons tous deux.Grand merci, c’est trop large.
Fuyons par là.
Fuyons par là.Bonsoir. Pour moi, je reste ici.
Ah ! Tête et sang ! Monsieur, vous me paierez ceci !À doña Sol.Si je barricadais l’entrée ?
Si je barricadais l’entrée ? Ouvrez la porte.
Que dit-il ?
Que dit-il ?Ouvrez donc, vous dis-je !
Que dit-il ?Ouvrez donc, vous dis-je !Je suis morte !
Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit !Venez tous ! Cela vaut la lumière et le bruit.À doña Sol.Par saint Jean d’Avila, je crois que, sur mon âme,Nous sommes trois chez vous ! C’est trop de deux, madame.Aux deux jeunes gens.Mes jeunes cavaliers, que faites-vous céans ? —Quand nous avions le Cid et Bernard, ces géantsDe l’Espagne et du monde allaient par les CastillesHonorant les vieillards et protégeant les filles.C’étaient des hommes forts et qui trouvaient moins lourdsLeur fer et leur acier, que vous votre velours.Ces hommes-là portaient respect aux barbes grises,Faisaient agenouiller leur amour aux églises,Ne trahissaient personne, et donnaient pour raisonQu’ils avaient à garder l’honneur de leur maison.S’ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache,En plein jour, devant tous, et l’épée, ou la hache,Ou la lance à la main. — Et quant à ces félonsQui le soir, et les yeux tournés vers leurs talons,Ne fiant qu’à la nuit leurs manœuvres infâmes,Par derrière aux maris vol l’honneur des femmes,J’affirme que le Cid, cet aïeul de nous tous,Les eût tenus pour vils et fait mettre à genoux,
Et qu’il eût, dégradant leur noblesse usurpée,Souffleté leur blason du plat de son épée !Voilà ce que feraient, j’y songe avec ennui,Les hommes d’autrefois aux hommes d’aujourd’hui.— Qu’êtes-vous venus faire ici ? C’est donc à direQue je ne suis qu’un vieux dont les jeunes vont rire ?On va rire de moi, soldat de Zamora ?Et quand je passerai, tête blanche, on rira ?Ce n’est pas vous du moins qui rirez !
Ce n’est pas vous du moins qui rirez !Duc…
Ce n’est pas vous du moins qui rirez !Duc…Silence !Quoi ! vous avez l’épée, et la dague, et la lance,La chasse, les festins, les meutes, les faucons,Les chansons à chanter le soir sous les balcons,Les plumes au chapeau, les casaques de soie,Les bals, les carrousels, la jeunesse, la joie,Enfants, l’ennui vous gagne ! À tout prix, au hasard,Il vous faut un hochet. Vous prenez un vieillard.Ah ! vous l’avez brisé, le hochet ! mais Dieu fasseQu’il vous puisse en éclats rejaillir à la face !Suivez-moi !
Suivez-moi !Seigneur duc…
Suivez-moi !Seigneur duc…Suivez-moi ! suivez-moi !Messieurs, avons-nous fait cela pour rire ? Quoi !Un trésor est chez moi. C’est l’honneur d’une fille,D’une femme, l’honneur de toute une famille,Cette fille, je l’aime, elle est ma nièce, et doitBientôt changer sa bague à l’anneau de mon doigt,Je la crois chaste et pure, et sacrée à tout homme,
Or il faut que je sorte une heure, et moi qu’on nommeRuy Gomez De Silva, je ne puis l’essayerSans qu’un larron d’honneur se glisse à mon foyer !Arrière ! lavez donc vos mains, hommes sans âmes,Car, rien qu’en y touchant, vous nous tachez nos femmes.Non. C’est bien. Poursuivez. Ai-je autre chose encor ?
Il arrache son collier.Tenez, foulez aux pieds, foulez ma toison d’or !Il jette son chapeau.Arrachez mes cheveux, faites-en chose vile !Et vous pourrez demain vous vanter par la villeQue jamais débauchés, dans leurs jeux insolents,N’ont sur plus noble front souillé cheveux plus blancs !
Monseigneur…
Monseigneur…Écuyers ! écuyers ! à mon aide !Ma hache, mon poignard, ma dague de Tolède !
Aux deux jeunes gens.Et suivez-moi tous deux !
Et suivez-moi tous deux !Duc, ce n’est pas d’abordDe cela qu’il s’agit. Il s’agit de la mortDe Maximilien, empereur d’Allemagne.
Raillez-vous ?… — Dieu ! le roi !
Raillez-vous ?… — Dieu ! le roi !Le roi !
Raillez-vous ?… — Dieu ! le roi !Le roi !Le roi d’Espagne !
Oui, Carlos. — Seigneur duc, es-tu donc insensé ?Mon aïeul l’empereur est mort. Je ne le saiQue de ce soir. Je viens, tout en hâte, et moi-même,Dire la chose à toi, féal sujet que j’aime,Te demander conseil, incognito, la nuit,Et l’affaire est bien simple, et voilà bien du bruit !
Mais pourquoi tarder tant à m’ouvrir cette porte ?
Belle raison ! tu viens avec toute une escorte !Quand un secret d’état m’amène en ton palais,Duc, est-ce pour l’aller dire à tous tes valets ?
Altesse, pardonnez ! l’apparence…
Altesse, pardonnez ! l’apparence…Bon père,Je t’ai fait gouverneur du château de Figuère,Mais qui dois-je à présent faire ton gouverneur ?
Pardonnez…
Pardonnez…Il suffit. N’en parlons plus, seigneur.Donc l’empereur est mort.
Donc l’empereur est mort.L’aïeul de votre altesseEst mort ?
Est mort ? Duc, tu m’en vois pénétré de tristesse.
Qui lui succède ?
Qui lui succède ? Un duc de Saxe est sur les rangs.François Premier, de France, est un des concurrents.
Où vont se rassembler les électeurs d’empire ?
Ils ont choisi, je crois, Aix-La-Chapelle, ou Spire,Ou Francfort.
Ou Francfort.Notre roi, dont Dieu garde les jours,N’a-t-il pensé jamais à l’empire ?
N’a-t-il pensé jamais à l’empire ? Toujours.
C’est à vous qu’il revient.
C’est à vous qu’il revient.Je le sais.
C’est à vous qu’il revient.Je le sais.Votre pèreFut archiduc d’Autriche, et l’empire, j’espère,Aura ceci présent, que c’était votre aïeul,Celui qui vient de choir de la pourpre au linceul.
Et puis, on est bourgeois de Gand.
Et puis, on est bourgeois de Gand.Dans mon jeune âgeJe le vis, votre aïeul. Hélas ! seul je surnageD’un siècle tout entier. Tout est mort à présent.C’était un empereur magnifique et puissant.
Rome est pour moi.
Rome est pour moi.Vaillant, ferme, point tyrannique.
Cette tête allait bien au vieux corps germanique.Il s’incline sur les mains du roi et les baise.Que je vous plains ! Si jeune, en un tel deuil plongé !
Le pape veut ravoir la Sicile, que j’ai,Un empereur ne peut posséder la Sicile,Il me fait empereur ; alors, en fils docile.Je lui rends Naple. Ayons l’aigle, et puis nous verronsSi je lui laisserai rogner les ailerons.
Qu’avec joie il verrait, ce vétéran du trône,Votre front déjà large aller à sa couronne !Ah ! seigneur, avec vous nous le pleurerons bien,Cet empereur très grand, très bon et très chrétien !
Le saint-père est adroit. — Qu’est-ce que la Sicile ?C’est une île qui pend à mon royaume, une île,Une pièce, un haillon, qui, tout déchiqueté,Tient à peine à l’Espagne et qui traîne à côté.— Que ferez-vous, mon fils, de cette île bossueAu monde impérial au bout d’un fil cousue ?Votre empire est mal fait ; vite, venez ici,Des ciseaux ! et coupons ! — Très saint-père, merci !
Car de ces pièces-là, si j’ai bonne fortune,Je compte au saint-empire en recoudre plus d’une,Et, si quelques lambeaux m’en étaient arrachés,Rapiécer mes états d’îles et de duchés !
Consolez-vous ! il est un empire des justesOù l’on revoit les morts plus saints et plus augustes !
Ce roi François Premier, c’est un ambitieux !Le vieil empereur mort, vite il fait les doux yeuxÀ l’empire ! A-t-il pas sa France très chrétienne ?Ah ! la part est pourtant belle, et vaut qu’on s’y tienne !L’empereur mon aïeul disait au roi Louis :— Si j’étais Dieu le père, et si j’avais deux fils,Je ferais l’aîné dieu, le second roi de France. —Au duc.Crois-tu que François puisse avoir quelque espérance ?
C’est un victorieux.
C’est un victorieux.Il faudrait tout changer.La bulle d’or défend d’élire un étranger.
À ce compte, seigneur, vous êtes roi d’Espagne ?
Je suis bourgeois de Gand.
Je suis bourgeois de Gand.La dernière campagneA fait monter bien haut le roi François premier.
L’aigle qui va peut-être éclore à mon cimierPeut aussi déployer ses ailes.
Peut aussi déployer ses ailes.Votre altesseSait-elle le latin ?
Sait-elle le latin ? Mal.
Sait-elle le latin ? Mal.Tant pis. La noblesseD’Allemagne aime fort qu’on lui parle latin.
Ils se contenteront d’un espagnol hautain ;Car il importe peu, croyez-en le roi Charles,Quand la voix parle haut, quelle langue elle parle.— Je vais en Flandre. Il faut que ton roi, cher Silva,Te revienne empereur. Le roi de France vaTout remuer. Je veux le gagner de vitesse.Je partirai sous peu.
Je partirai sous peu.Vous nous quittez, altesse,Sans purger l’Aragon de ces nouveaux banditsQui partout dans nos monts lèvent leurs fronts hardis ?
J’ordonne au duc d’Arcos d’exterminer la bande.
Donnez-vous aussi l’ordre au chef qui la commandeDe se laisser faire ?
De se laisser faire ? Eh ! quel est ce chef ? son nom ?
Je l’ignore. On le dit un rude compagnon.
Bah ! je sais que pour l’heure il se cache en Galice,Et j’en aurai raison avec quelque milice.
De faux avis alors le disaient près d’ici.
Faux avis ! — Cette nuit tu me loges.
Faux avis ! — Cette nuit tu me loges.Merci,Altesse !
Il appelle ses valets.Altesse ! Faites tous honneur au roi mon hôte.
Demain, sous ma fenêtre, à minuit, et sans faute.Vous frapperez des mains trois fois.
Vous frapperez des mains trois fois.Demain.
Vous frapperez des mains trois fois.Demain.Demain !
Haut à doña Sol vers laquelle il fait un pas avec Galanterie.Souffrez que pour rentrer je vous offre la main.
Mon bon poignard !
Mon bon poignard !Notre homme a la mine attrapée.
Il prend Hernani à part.Je vous ai fait l’honneur de toucher votre épée,Monsieur. Vous me seriez suspect pour cent raisons.Mais le roi don Carlos répugne aux trahisons.Allez. Je daigne encor protéger votre fuite.
Qu’est-ce seigneur ?
Qu’est-ce seigneur ? Il part. C’est quelqu’un de ma suite.
Oui, de ta suite, ô roi ! de ta suite ! — J’en suis !Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis.Un poignard à la main, l’œil fixé sur ta traceJe vais. Ma race en moi poursuit en toi ta race.Et puis, te voilà donc mon rival ! Un instantEntre aimer et haïr je suis resté flottant,Mon cœur pour elle et toi n’était point assez large,J’oubliais en l’aimant ta haine qui me charge ;Mais puisque tu le veux, puisque c’est toi qui viensMe faire souvenir, c’est bon, je me souviens !Mon amour fait pencher la balance incertaineEt tombe tout entier du côté de ma haine.Oui, je suis de ta suite, et c’est toi qui l’as dit !Va, jamais courtisan de ton lever maudit,Jamais seigneur baisant ton ombre, ou majordomeAyant à te servir abjuré son cœur d’homme,Jamais chiens de palais dressés à suivre un roiNe seront sur tes pas plus assidus que moi !Ce qu’ils veulent de toi, tous ces grands de Castille,C’est quelque titre creux, quelque hochet qui brille,C’est quelque mouton d’or qu’on se va pendre au cou ;Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou !Ce que je veux de toi, ce n’est point faveurs vaines,C’est l’âme de ton corps, c’est le sang de tes veines,C’est tout ce qu’un poignard, furieux et vainqueur,En y fouillant longtemps peut prendre au fond d’un cœur.Va devant ! je te suis. Ma vengeance qui veille
Avec moi toujours marche et me parle à l’oreille.Va ! je suis là, j’épie et j’écoute, et sans bruitMon pas cherche ton pas et le presse et le suit.Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la têteSans me voir immobile et sombre dans ta fête ;La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi,Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi !
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