Hernani — Acte IV

C’est ici.

C’est ici.C’est ici que la ligue s’assemble !Que je vais dans ma main les tenir tous ensemble !Ah ! monsieur l’électeur de Trèves, c’est ici !

Vous leur prêtez ce lieu ? Certe, il est bien choisi !Un noir complot prospère à l’air des catacombes.Il est bon d’aiguiser les stylets sur des tombes.Pourtant, c’est jouer gros. La tête est de l’enjeu,Messieurs les assassins ! et nous verrons. — Pardieu !Ils font bien de choisir pour une telle affaireUn sépulcre, — ils auront moins de chemin à faire.À don Ricardo.Ces caveaux sous le sol s’étendent-ils bien loin ?

Jusques au château fort.

Jusques au château fort.C’est plus qu’il n’est besoin.

D’autres, de ce côté, vont jusqu’au monastèreD’Altenheim…

D’Altenheim…Où Rodolphe extermina Lothaire.Bien. — Une fois encor, comte, redites-moiLes noms etles griefs, où, comment, et pourquoi.

Gotha.

Gotha.Je sais pourquoi le brave duc conspire.Il veut un allemand d’Allemagne à l’Empire.

Hohenbourg.

Hohenbourg.Hohenbourg aimerait mieux, je croi,L’enfer avec François que le ciel avec moi.

Don Gil Tellez Giron.

Don Gil Tellez Giron.Castille et Notre-Dame !Il se révolte donc contre son roi, l’infâme !

On dit qu’il vous trouva chez Madame GironUn soir que vous veniez de le faire baron.Il veut venger l’honneur de sa tendre compagne.

C’est donc qu’il se révolte alors contre l’Espagne.— Qui nomme-t-on encore ?

— Qui nomme-t-on encore ?On cite avec ceux-làLe révérend Vasquez, évêque d’Avila.

Est-ce aussi pour venger la vertu de sa femme ?

Puis Guzman De Lara, mécontent, qui réclameLe collier de votre ordre.

Le collier de votre ordre.Ah ! Guzman de Lara !Si ce n’est qu’un collier qu’il lui faut, il l’aura.

Le duc de Lutzelbourg. Quant aux plans qu’on lui prête…

Le duc de Lutzelbourg est trop grand de la tête.

Juan de Haro, qui veut Astorga.

Juan de Haro, qui veut Astorga.Ces HaroOnt toujours fait doubler la solde du bourreau.

C’est tout.

C'est tout.Ce ne sont pas toutes mes têtes. Comte,Cela ne fait que sept, et je n’ai pas mon compte.

Ah ! je ne nomme pas quelques bandits, gagésPar Trève ou par la France…

Par Trève ou par la France…Hommes sans préjugésDont le poignard, toujours prêt à jouer son rôle,Tourne aux plus gros écus, comme l’aiguille au pôle !

Pourtant j’ai distingué deux hardis compagnons,Tous deux nouveaux venus. Un jeune, un vieux.

Tous deux nouveaux venus. Un jeune, un vieux.Leurs noms ?

Don Ricardo lève les épaules en signe d’ignorance.Leur âge ?

Leur âge ?Le plus jeune a vingt ans.

Leur âge ? Le plus jeune a vingt ans.C’est dommage.

Le vieux, soixante au moins.

Le vieux, soixante au moins.L’un n’a pas encor l’âge,Et l’autre ne l’a plus. Tant pis. J’en prendrai soin.Le bourreau peut compter sur mon aide au besoin.Ah ! loin que mon épée aux factions soit douce,Je la lui prêterai si sa hache s’émousse,Comte, et pour l’élargir, je coudrai, s’il le faut,Ma pourpre impériale au drap de l’échafaud.— Mais serai-je empereur seulement ?

— Mais serai-je empereur seulement ? Le collége,À cette heure assemblé, délibère.

À cette heure assemblé, délibère.Que sais-je ?Ils nommeront François premier, ou leur Saxon,Leur Frédéric le Sage ! — Ah ! Luther a raison,Tout va mal ! — Beaux faiseurs de majestés sacrées !N’acceptant pour raisons que les raisons dorées !Un Saxon hérétique ! un comte palatinImbécile ! un primat de Trèves libertin !— Quant au roi de Bohême, il est pour moi. — Des princesDe Hesse, plus petits encor que leurs provinces !De jeunes idiots ! des vieillards débauchés !Des couronnes, fort bien ! mais des têtes ? cherchez !Des nains ! que je pourrais, concile ridicule,Dans ma peau de lion emporter comme Hercule !Et qui, démaillotés du manteau violet,Auraient la tête encor de moins que Triboulet !— Il me manque trois voix, Ricardo ! tout me manque !Oh ! je donnerais Gand, Tolède et Salamanque,Mon ami Ricardo, trois villes à leur choix,

Pour trois voix, s’ils voulaient ! Vois-tu pour ces trois voixOui, trois de mes cités de Castille ou de Flandre,Je les donnerais ! — sauf, plus tard, à les reprendre !Don Ricardo salue profondément le roi et met son chapeau sur sa tête.— Vous vous couvrez ?

Vous vous couvrez ?Seigneur, vous m’avez tutoyé,

Saluant de nouveau.Me voilà grand d’Espagne.

Me voilà grand d’Espagne.Ah ! Tu me fais pitié,Ambitieux de rien ! — Engeance intéressée !Comme à travers la nôtre ils suivent leur pensée !Basse-cour où le roi, mendié sans pudeur,À tous ces affamés émiette la grandeur !

Rêvant.Dieu seul et l’empereur sont grands ! — et le saint-père !Le reste, rois et ducs ! qu’est cela ?

Le reste, rois et ducs ! qu’est cela ?Moi, j’espèreQu’ils prendront votre altesse.

Qu’ils prendront votre altesse.Altesse ! Altesse, moi !J’ai du malheur en tout. — S’il fallait rester roi !

Bast ! empereur ou non, me voilà grand d’Espagne.

Sitôt qu’ils auront fait l’empereur d’Allemagne,Quel signal à la ville annoncera son nom ?

Si c’est le duc de Saxe, un seul coup de canon.Deux, si c’est le français. Trois, si c’est votre altesse.

Et cette doña Sol ! Tout m’irrite et me blesse !Comte, si je suis fait empereur, par hasard,Cours la chercher. Peut-être on voudra d’un césar !

Votre altesse est bien bonne !

Votre altesse est bien bonne !Ah ! Là-dessus, silence !Je n’ai point dit encor ce que je veux qu’on pense.— Quand saura-t-on le nom de l’élu ?

Quand saura-t-on le nom de l’élu ?Mais, je crois,Dans une heure au plus tard.

Dans une heure au plus tard.Oh ! trois voix ! rien que trois !— Mais écrasons d’abord ce ramas qui conspire,Et nous verrons après à qui sera l’empire.

Il compte sur ses doigts et frappe du pied.Toujours trois voix de moins ! Ah ! ce sont eux qui l’ont !— Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long !Dans l’océan céleste il a vu treize étoilesVers la mienne du nord venir à pleines voiles.J’aurai l’empire, allons ! — Mais d’autre part on ditQue l’abbé Jean Trithème à François l’a prédit.— J’aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie,Avec quelque armement aider la prophétie !Toutes prédictions du sorcier le plus finViennent bien mieux à terme et font meilleure finQuand une bonne armée, avec canons et piques,Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques,Prête à montrer la route au sort qui veut broncher,Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.Lequel vaut mieux, Corneille Agrippa ? Jean Trithème ?

Celui dont une armée explique le système,Qui met un fer de lance au bout de ce qu’il dit,Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit,Dont l’estoc, refaisant la fortune imparfaite,Taille l’événement au plaisir du prophète.— Pauvres fous ! qui, l’œil fier, le front haut, visent droitÀ l’empire du monde et disent : J’ai mon droit.Ils ont force canons, rangés en longues files,Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes,Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyezQu’ils vont marcher au but sur les peuples broyés…Bast ! au grand carrefour de la fortune humaine,Qui mieux encor qu’au trône à l’abîme nous mène,À peine ils font trois pas, qu’indécis, incertains,Tâchant en vain de lire au livre des destins,Ils hésitent, peu sûrs d’eux-même, et dans le douteAu nécromant du coin vont demander leur route !À don Ricardo.— Va-t’en. C’est l’heure où vont venir les conjurés.Ah ! la clef du tombeau ?

Ah ! la clef du tombeau ?Seigneur, vous songerezAu comte de Limbourg, gardien capitulaire,Qui me l’a confiée et fait tout pour vous plaire.

Fais tout ce que j’ai dit ! tout !

Fais tout ce que j’ai dit ! tout !J’y vais de ce pas,Altesse !

Il faut trois coups de canon, n’est-ce pas ?

Charlemagne, pardon ! ces voûtes solitairesNe devraient répéter que paroles austères.Tu t’indignes sans doute à ce bourdonnementQue nos ambitions font sur ton monument.— Charlemagne est ici ! Comment, sépulcre sombre,Peux-tu sans éclater contenir si grande ombre ?Es-tu bien là, géant d’un monde créateur,Et t’y peux-tu coucher de toute ta hauteur ?— Ah ! c’est un beau spectacle à ravir la pensée,Que l’Europe, ainsi faite, et comme il l’a laissée !Un édifice, avec deux hommes au sommet,Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet.Presque tous les états, duchés, fiefs militaires,Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires,Mais le peuple a parfois son pape ou son césar,Tout marche, et le hasard corrige le hasard.De là vient l’équilibre, et toujours l’ordre éclate.Électeurs de drap d’or, cardinaux d’écarlate,Double sénat sacré, dont la terre s’émeut,Ne sont là qu’en parade, et Dieu veut ce qu’il veut.Qu’une idée, au besoin des temps, un jour éclose,Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose,Se fait homme, saisit les cœurs, creuse un sillon ;Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ;Mais qu’elle entre un matin à la diète, au conclave,Et tous les rois soudain verront l’idée esclave,Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont,

Surgir, le globe en main, ou la tiare au front.Le pape et l’empereur sont tout. Rien n’est sur terreQue pour eux et par eux. Un suprême mystèreVit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits,Leur fait un grand festin des peuples et des rois,Et les tient sous sa nue, où son tonnerre gronde,Seuls, assis à la table où Dieu leur sert de monde.Tête à tête ils sont là, réglant et retranchant,Arrangeant l’univers comme un faucheur son champ.Tout se passe entre eux deux. Les rois sont à la porte,Respirant la vapeur des mets que l’on apporte,Regardant à la vitre, attentifs, ennuyés,Et se haussant, pour voir, sur la pointe des pieds.Le monde au-dessous d’eux s’échelonne et se groupe.Ils font et défont. L’un délie et l’autre coupe.L’un est la vérité, l’autre est la force. Ils ontLeur raison en eux-même, et sont parce qu’ils sont.Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,L’un dans sa pourpre, et l’autre avec son blanc suaire,L’univers ébloui contemple avec terreurCes deux moitiés de Dieu, le pape et l’empereur !— L’empereur ! l’empereur ! être empereur ! — Ô rage,Ne pas l’être — et sentir son cœur plein de courage ! —Qu’il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau !Qu’il fut grand ! De son temps c’était encor plus beau.Le pape et l’empereur ! ce n’était plus deux hommes.Pierre et César ! en eux accouplant les deux Romes,Fécondant l’une et l’autre en un mystique hymen,Redonnant une forme, une âme au genre humain,Faisant refondre en bloc peuples et pêle-mêleRoyaumes, pour en faire une Europe nouvelle,Et tous deux remettant au moule de leur mainLe bronze qui restait au vieux monde romain !Oh ! quel destin ! — Pourtant cette tombe est la sienne !Tout est-il donc si peu que ce soit là qu’on vienne ?Quoi donc, avoir été prince, empereur et roi !

Avoir été l’épée, avoir été la loi !Géant, pour piédestal avoir eu l’Allemagne !Quoi ! pour titre césar et pour nom Charlemagne !Avoir été plus grand qu’Annibal, qu’Attila,Aussi grand que le monde !… et que tout tienne là !Ah ! briguez donc l’empire, et voyez la poussièreQue fait un empereur ! Couvrez la terre entièreDe bruit et de tumulte ; élevez, bâtissezVotre empire, et jamais ne dites : C’est assez !Taillez à larges pans un édifice immense !Savez-vous ce qu’un jour il en reste ? ô démence !Cette pierre ! Et du titre et du nom triomphants ?Quelques lettres à faire épeler des enfants !Si haut que soit le but où votre orgueil aspire,Voilà le dernier terme !… — Oh ! l’empire ! l’empire !Que m’importe ? j’y touche, et le trouve à mon gré.Quelque chose me dit : Tu l’auras ! — Je l’aurai. —Si je l’avais !… — Ô ciel ! être ce qui commence !Seul, debout, au plus haut de la spirale immense !D’une foule d’états l’un sur l’autre étagésÊtre la clef de voûte, et voir sous soi rangésLes rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ;Voir au-dessous des rois les maisons féodales,Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ;Puis, évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons ;Puis, clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes,Dans l’ombre, tout au fond de l’abîme, — les hommes.— Les hommes ! c’est-à-dire une foule, une mer,Un grand bruit, pleurs et cris, parfois un rire amer,Plainte qui, réveillant la terre qui s’effare,À travers tant d’écho nous arrive fanfare !Les hommes ! — Des cités, des tours, un vaste essaim,De hauts clochers d’église à sonner le tocsin ! —

Rêvant.Base de nations portant sur leurs épaules

La pyramide énorme appuyée aux deux pôles,Flots vivants, qui toujours l’étreignant de leurs plis,La balancent, branlante, à leur vaste roulis,Font tout changer de place et, sur ses hautes zones,Comme des escabeaux font chanceler les trônes,Si bien que tous les rois, cessant leurs vains débats,Lèvent les yeux au ciel… Rois ! regardez en bas !— Ah ! le peuple ! — océan ! — onde sans cesse émue,Où l’on ne jette rien sans que tout ne remue !Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau !Miroir où rarement un roi se voit en beau !Ah ! si l’on regardait parfois dans ce flot sombre,On y verrait au fond des empires sans nombre,Grands vaisseaux naufragés, que son flux et refluxRoule, et qui le gênaient, et qu’il ne connaît plus !— Gouverner tout cela ! — Monter, si l’on vous nomme,À ce faîte ! Y monter, sachant qu’on n’est qu’un homme !Avoir l’abîme là !… — Pourvu qu’en ce momentIl n’aille pas me prendre un éblouissement !Oh ! d’états et de rois mouvante pyramide,Ton faîte est bien étroit ! Malheur au pied timide !À qui me retiendrais-je ? Oh ! si j’allais faillirEn sentant sous mes pieds le monde tressaillir !En sentant vivre, sourdre et palpiter la terre !— Puis, quand j’aurai ce globe entre mes mains, qu’en faire ?Le pourrai-je porter seulement ? Qu’ai-je en moi ?Être empereur, mon Dieu ! j’avais trop d’être roi !Certe, il n’est qu’un mortel de race peu communeDont puisse s’élargir l’âme avec la fortune.Mais, moi ! qui me fera grand ? qui sera ma loi ?Qui me conseillera ?

Il tombe à genoux devant le tombeau.Qui me conseillera ? Charlemagne ! c’est toi !Ah ! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s’efface,Prend nos deux majestés et les met face à face,

Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau,Quelque chose de grand, de sublime et de beau !Oh ! par tous ses côtés fais-moi voir toute chose.Montre-moi que le monde est petit, car je n’oseY toucher. Montre-moi que sur cette BabelQui du pâtre à César va montant jusqu’au ciel,Chacun en son degré se complaît et s’admire,Voit l’autre par-dessous et se retient d’en rire.Apprends-moi tes secrets de vaincre et de régner,Et dis-moi qu’il vaut mieux punir que pardonner !— N’est-ce pas ? — S’il est vrai qu’en son lit solitaireParfois une grande ombre au bruit que fait la terreS’éveille, et que soudain son tombeau large et clairS’entr’ouvre, et dans la nuit jette au monde un éclair.Si cette chose est vraie, empereur d’Allemagne,Oh ! dis-moi ce qu’on peut faire après Charlemagne !Parle ! dût en parlant ton souffle souverainMe briser sur le front cette porte d’airain !Ou plutôt, laisse-moi seul dans ton sanctuaireEntrer, laisse-moi voir ta face mortuaire,Ne me repousse pas d’un souffle d’aquilons,Sur ton chevet de pierre accoude-toi. Parlons.Oui, dusses-tu me dire, avec ta voix fatale,De ces choses qui font l’œil sombre et le front pâle !Parle, et n’aveugle pas ton fils épouvanté,Car ta tombe sans doute est pleine de clarté !Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profondeCarlos étudier ta tête comme un monde ;Laisse qu’il te mesure à loisir, ô géant.Car rien n’est ici-bas si grand que ton néant !Que la cendre, à défaut de l’ombre, me conseille !

Il approche la clef de la serrure.Entrons.Il recule.Entrons.Dieu ! s’il allait me parler à l’oreille !S’il était là, debout et marchant à pas lents !

Si j’allais ressortir avec des cheveux blancs !Entrons toujours !

Bruit de pas.Entrons toujours !On vient. Qui donc ose à cette heure,Hors moi, d’un pareil mort éveiller la demeure ?Qui donc ?

Le bruit s’approche.Qui donc ?Ah ! j’oubliais ! ce sont mes assassins.Entrons !

Entrons ! Ad augusta.

Entrons ! Ad augusta.Per angusta.

Entrons ! Ad augusta. Per angusta.Les saintsNous protègent.

Nous protègent.Les morts nous servent.

Nous protègent. Les morts nous servent.Dieu nous garde.

Qui vive ?

Qui vive ? Ad augusta.

Qui vive ? Ad augusta.Per angusta.

Qui vive ? Ad augusta. Per angusta.Regarde ;Il vient encor quelqu’un.

Il vient encor quelqu’un.Qui vive ?

Il vient encor quelqu’un. Qui vive ? Ad augusta.

Per angusta.

Per angusta.C’est bien, nous voilà tous. — Gotha,Fais le rapport. — Amis, l’ombre attend la lumière.

Amis, Charles D’Espagne, étranger par sa mère,Prétend au saint-empire.

Prétend au saint empire.Il aura le tombeau.

Qu’il en soit de son front comme de ce flambeau !

Que ce soit !

Que ce soit !Mort à lui !

Que ce soit ! Mort à lui !Qu’il meure !

Que ce soit ! Mort à lui ! Qu’il meure !Qu’on l’immole !

Son père est allemand.

Son père est allemand.Sa mère est espagnole.

Il n’est plus espagnol et n’est pas allemand.Mort !

Mort !Si les électeurs allaient en ce momentLe nommer empereur ?

Le nommer empereur ?Eux ! lui ! jamais !

Le nommer empereur ? Eux ! lui ! jamais !Qu’importeAmis ! frappons la tête et la couronne est morte !

S’il a le saint empire, il devient, quel qu’il soit,Très auguste, et Dieu seul peut le toucher du doigt.

Le plus sûr, c’est qu’avant d’être auguste il expire.

On ne l’élira point !

On ne l’élira point !Il n’aura pas l’empire !

Combien faut-il de bras pour le mettre au linceul ?

Un seul.

Un seul.Combien faut-il de coups au cœur ?

Un seul. Combien faut-il de coups au cœur ? Un seul.

Qui frappera ?

Qui frappera ? Nous tous.

Qui frappera ? Nous tous.La victime est un traître.Ils font un empereur ; nous, faisons un grand-prêtre.Tirons au sort.

Tirons au sort.Prions.

Tous s’agenouillent. Le premier conjuré se lève et dit : Tirons au sort. Prions.Que l’élu croie en Dieu,Frappe comme un romain, meure comme un hébreu !Il faut qu’il brave roue et tenailles mordantes,Qu’il chante aux chevalets, rie aux lampes ardentes,Enfin que pour tuer et mourir, résigné,Il fasse tout !

Il fasse tout !Quel nom ?

Il fasse tout ! Quel nom ?Hernani.

Il fasse tout ! Quel nom ? Hernani.J’ai gagné !— Je te tiens, toi que j’ai si longtemps poursuivie,Vengeance !

Vengeance !Oh ! cède-moi ce coup !

Vengeance ! Oh ! cède-moi ce coup !Non, sur ma vie !Oh ! ne m’enviez pas ma fortune, seigneur !C’est la première fois qu’il m’arrive bonheur.

Tu n’as rien. Eh bien, tout, fiefs, châteaux, vasselages,Cent mille paysans dans mes trois cents villages,Pour ce coup à frapper, je te les donne, ami !

Non !

Non !Ton bras porterait un coup moins affermi,Vieillard !

Vieillard !Arrière, vous ! sinon le bras, j’ai l’âme.Aux rouilles du fourreau ne jugez point la lame.À Hernani.Tu m’appartiens !

Tu m’appartiens !Ma vie à vous ! la sienne à moi.

Eh bien, écoute, ami. Je te rends ce cor.

Eh bien, écoute, ami. Je te rends ce cor.Quoi !La vie ? — Eh, que m’importe ? Ah ! je tiens ma vengeance !Avec Dieu dans ceci je suis d’intelligence.J’ai mon père à venger… peut être plus encor !— Elle, me la rends-tu ?

Elle, me la rends-tu ?Jamais ! Je rends ce cor.

Non !

Non !Réfléchis, enfant !

Non ! Réfléchis, enfant !Duc ! laisse-moi ma proie.

Eh bien ! maudit sois-tu de m’ôter cette joie !

Frère ! avant qu’on ait pu l’élire, il serait bienD’attendre dès ce soir Carlos…

D’attendre dès ce soir Carlos…Ne craignez rien !Je sais comment on pousse un homme dans la tombe.

Que toute trahison sur le traître retombe,Et Dieu soit avec vous ! — Nous, comtes et barons,

S’il périt sans tuer, continuons ! JuronsDe frapper tour à tour et sans nous y soustraire,Carlos qui doit mourir.

Carlos qui doit mourir.Jurons !

Carlos qui doit mourir. Jurons !Sur quoi, mon frère ?

Jurons sur cette croix !Qu’il meure impénitent !

Messieurs, allez plus loin ! L’empereur vous entend.

Silence et nuit ! l’essaim en sort et s’y replonge.Croyez-vous que ceci va passer comme un songe,Et que je vous prendrai, n’ayant plus vos flambeaux,Pour des hommes de pierre assis sur leurs tombeaux ?Vous parliez tout à l’heure assez haut, mes statues !Allons ! relevez donc vos têtes abattues,Car voici Charles-Quint ! Frappez, faites un pas !Voyons, oserez-vous ? — Non, vous n’oserez pas.Vos torches flamboyaient sanglantes sous ces voûtes.Mon souffle a donc suffi pour les éteindre toutes !Mais voyez, et tournez vos yeux irrésolus,Si j’en éteins beaucoup, j’en allume encor plus.

Accourez, mes faucons, j’ai le nid, j’ai la proie !Aux conjurés.J’illumine à mon tour. Le sépulcre flamboie,Regardez !Aux soldats.Regardez ! Venez tous, car le crime est flagrant.

À la bonne heure ! Seul il me semblait trop grand.C’est bien. J’ai cru d’abord que c’était Charlemagne,Ce n’est que Charles-Quint.

Ce n’est que Charles-Quint !Connétable d’Espagne !Au marquis d’Almuñan.Amiral de Castille, ici ! — Désarmez-les.

Majesté !

Majesté !Je te fais alcade du palais.

Deux électeurs, au nom de la chambre dorée,Viennent complimenter la majesté sacrée.

Qu’ils entrent.Bas à Ricardo.Qu’ils entrent.Doña Sol.

Qu’ils entrent. Doña Sol.Charles ! roi des romains,Majesté très sacrée, empereur ! dans vos mainsLe monde est maintenant, car vous avez l’empire.Il est à vous, ce trône où tout monarque aspire !Frédéric, duc de Saxe, y fut d’abord élu,Mais, vous jugeant plus digne, il n’en a pas voulu.

Venez donc recevoir la couronne et le globe.Le saint empire, ô roi, vous revêt de la robe,Il vous arme du glaive, et vous êtes très grand.

J’irai remercier le collège en rentrant.Allez, messieurs. Merci, mon frère de Bohême,Mon cousin de Bavière. Allez. J’irai moi-même.

Charles, du nom d’amis nos aïeux se nommaient,Mon père aimait ton père, et leurs pères s’aimaient.Charles, si jeune en butte aux fortunes contraires,Dis, veux-tu que je sois ton frère entre tes frères ?Je t’ai vu tout enfant, et ne puis oublier…

Roi de Bohême ! eh bien, vous êtes familier !

Il lui présente sa main à baiser, ainsi qu’au duc de Bavière, puis congédie les deux électeurs, qui le saluent profondément.Allez !

Allez !Vivat !

Allez ! Vivat !J’y suis ! et tout m’a fait passage !Empereur ! au refus de Frédéric le Sage !

Des soldats ! l’empereur ! Ô ciel ! coup imprévu !Hernani !

Hernani !Doña Sol !

Hernani ! Doña Sol !Elle ne m’a point vu !

Madame !…

Madame !…J’ai toujours son poignard !

Madame !… J’ai toujours son poignard !Mon amie !

Silence, tous !Aux conjurés.Silence tous.Votre âme est-elle raffermie ?Il convient que je donne au monde une leçon.Lara le castillan et Gotha le saxon,Vous tous ! que venait-on faire ici ? parlez.

Vous tous ! Que venait-on faire ici ? Parlez.Sire,La chose est toute simple, et l’on peut vous la dire.Nous gravions la sentence au mur de Balthazar.

Il tire un poignard et l’agite.Nous rendions à César ce qu’on doit à César.

Paix !À don Ruy Gomez.Paix !Vous traître, Silva !

Paix ! Vous traître, Silva !Lequel de nous deux, sire ?

Nos têtes et l’empire ! il a ce qu’il désire.À l’empereur.Le manteau bleu des rois pouvait gêner vos pas.Le pourpre vous va mieux. Le sang n’y paraît pas.

Mon cousin de Silva, c’est une félonieÀ faire du blason rayer ta baronnie !C’est haute trahison, don Ruy, songes-y bien.

Les rois Rodrigue font les comtes Julien.

Ne prenez que ce qui peut être duc ou comte.Le reste…

Le reste…Il est sauvé !

Le reste… Il est sauvé ! Je prétends qu’on me compte !À don Carlos.Puisqu’il s’agit de hache ici, que Hernani,Pâtre obscur, sous tes pieds passerait impuni,Puisque son front n’est plus au niveau de ton glaive,Puisqu’il faut être grand pour mourir, je me lève.Dieu qui donne le sceptre et qui te le donnaM’a fait duc de Segorbe et duc de Cardona,Marquis de Monroy, comte Albatera, vicomteDe Gor, seigneur de lieux dont j’ignore le compte.Je suis Jean D’Aragon, grand-maître d’Avis, né

Dans l’exil, fils proscrit d’un père assassinéPar sentence du tien, roi Carlos de Castille !Le meurtre est entre nous affaire de famille.Vous avez l’échafaud, nous avons le poignard.Donc le ciel m’a fait duc, et l’exil montagnard.Mais puisque j’ai sans fruit aiguisé mon épéeSur les monts et dans l’eau des torrents retrempée,

Couvrons-nous, grands d’Espagne !

Couvrons-nous, grands d’Espagne !Oui, nos têtes, ô roi,Ont le droit de tomber couvertes devant toi !Aux prisonniers.— Silva, Haro, Lara, gens de titre et de race,Place à Jean d’Aragon ! ducs et comtes, ma place !Aux courtisans et aux gardes.Je suis Jean d’Aragon, roi, bourreaux et valets !Et si vos échafauds sont petits, changez-les !

Ciel !

Ciel !En effet, j’avais oublié cette histoire.

Celui dont le flanc saigne a meilleure mémoire.L’affront que l’offenseur oublie en insensé,Vit, et toujours remue au cœur de l’offensé.

Donc je suis, c’est un titre à n’en point vouloir d’autres,Fils de pères qui font choir la tête des vôtres !

Sire, pardon ! pitié ! Sire, soyez clément !Ou frappez-nous tous deux, car il est mon amant,Mon époux ! En lui seul je respire. Oh ! je tremble.Sire, ayez la pitié de nous tuer ensemble !Majesté ! je me traîne à vos sacrés genoux !Je l’aime ! Il est à moi comme l’empire à vous !Oh ! grâce !Don Carlos la regarde immobile.Oh ! grâce !Quel penser sinistre vous absorbe ?

Allons, relevez-vous, duchesse de Segorbe,Comtesse Albatera, marquise de Monroy…À Hernani.— Tes autres noms, don Juan ?

— Tes autres noms, don Juan ?Qui parle ainsi ? le roi ?

Non, l’empereur.

Non, l’empereur.Grand Dieu !

Non, l’empereur. Grand Dieu !Duc, voilà ton épouse.

Juste Dieu !

Juste Dieu !Mon cousin, ta noblesse est jalouse,Je sais. Mais Aragon peut épouser Silva.

Ce n’est pas ma noblesse.

Ce n’est pas ma noblesse.Oh ! ma haine s’en va !

Éclaterai-je ? oh ! non ! Fol amour ! douleur folle !Tu leur ferais pitié, vieille tête espagnole !Vieillard, brûle sans flamme, aime et souffre en secret,Laisse ronger ton cœur. Pas un cri. L’on rirait.

Ô mon duc !

Ô mon duc !Je n’ai plus que de l’amour dans l’âme.

Ô bonheur !

Ô bonheur !Éteins-toi, cœur jeune et plein de flamme !Laisse régner l’esprit, que longtemps tu troublas.Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas !C’est l’Allemagne, c’est la Flandre, c’est l’Espagne.

L’œil fixé sur sa bannière.L’empereur est pareil à l’aigle, sa compagne.À la place du cœur il n’a qu’un écusson.

Ah ! vous êtes César !

Ah ! vous êtes César De ta noble maison,Don Juan, ton cœur est digne.

Don Juan, ton cœur est digne.Montrant doña Sol.Don Juan, ton cœur est digne.Il est digne aussi d’elle.— À genoux, duc !

Hernani s’agenouille. Don Carlos détache sa toison d’or et la lui passe au cou.A genoux, duc !Reçois ce collier.Don Carlos tire son épée et l’en frappe trois fois sur l’épaule.A genoux, duc ! Reçois ce collier.Sois fidèle !Par saint Étienne, duc, je te fais chevalier.

Il le relève et l’embrasse.Mais tu l’as, le plus doux et le plus beau collier,Celui que je n’ai pas, qui manque au rang suprême,Les deux bras d’une femme aimée et qui vous aime !Ah ! tu vas être heureux ; moi, je suis empereur.Aux conjurés.Je ne sais plus vos noms, messieurs. Haine et fureur,Je veux tout oublier. Allez, je vous pardonne !C’est la leçon qu’au monde il convient que je donne.Ce n’est pas vainement qu’à Charles premier, roi,L’empereur Charles-Quint succède, et qu’une loiChange, aux yeux de l’Europe, orpheline éplorée,L’altesse catholique en majesté sacrée.

Gloire à Carlos !

Gloire à Carlos !Moi seul je reste condamné.

Et moi !

Et moi !Mais, comme lui, je n’ai point pardonné !

Qui donc nous change tous ainsi ?

Qui donc nous change tous ainsi ?Vive Allemagne !Honneur à Charles-Quint !

Honneur à Charles-Quint !Honneur à Charlemagne !Laissez-nous seuls tous deux.

Laissez-nous seuls tous deux.Il s’incline vers le tombeau.Laissez-nous seuls tous deux.Es-tu content de moi ?Ai-je bien dépouillé les misères du roi,Charlemagne ? Empereur, suis-je bien un autre homme ?Puis-je accoupler mon casque à la mitre de Rome ?Aux fortunes du monde ai-je droit de toucher ?Ai-je un pied sûr et ferme, et qui puisse marcherDans ce sentier, semé des ruines vandales,Que tu nous as battu de tes larges sandales ?Ai-je bien à ta flamme allumé mon flambeau ?Ai-je compris la voix qui parle en ton tombeau ?— Ah ! j’étais seul, perdu, seul devant un empire,Tout un monde qui hurle, et menace, et conspire,Le danois à punir, le saint père à payer,Venise, Soliman, Luther, François premier,Mille poignards jaloux, luisant déjà dans l’ombre,Des pièges, des écueils, des menaces sans nombre,Vingt peuples dont un seul ferait peur à vingt rois,Tout pressé, tout pressant, tout à faire à la fois,Je t’ai crié : — Par où faut-il que je commence ?Et tu m’as répondu : — Mon fils, par la clémence !

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