Hernani — Acte V

Ma foi, vive la joie et vive l’épousée !

Saragosse ce soir se met à la croisée.

Et fait bien ! on ne vit jamais noce aux flambeauxPlus gaie, et nuit plus douce, et mariés plus beaux !

Bon empereur !

Bon empereur !Marquis, certain soir qu’à la bruneNous allions avec lui tous deux cherchant fortune,Qui nous eût dit qu’un jour tout finirait ainsi ?

J’en étais.Aux autres.J’en étais.Écoutez l’histoire que voici.Trois galants, un bandit que l’échafaud réclame,Puis un duc, puis un roi, d’un même cœur de femmeFont le siège à la fois. L’assaut donné, qui l’a ?C’est le bandit.

C’est le bandit.Mais rien que de simple en cela.L’amour et la fortune, ailleurs comme en Espagne,Sont jeux de dés pipés. C’est le voleur qui gagne !

Moi, j’ai fait ma fortune à voir faire l’amour.D’abord comte, puis grand, puis alcade de cour,J’ai fort bien employé mon temps, sans qu’on s’en doute.

Le secret de monsieur, c’est d’être sur la routeDu roi…

Du roi…Faisant valoir mes droits, mes actions.

Vous avez profité de ses distractions.

Que devient le vieux duc ? Fait-il clouer sa bière ?

Marquis, ne riez pas ! car c’est une âme fière.Il aimait doña Sol, ce vieillard. Soixante ansOnt fait ses cheveux gris, un jour les a faits blancs.

Il n’a pas reparu, dit-on, à Saragosse.

Vouliez-vous pas qu’il mît son cercueil de la noce ?

Et que fait l’empereur ?

Et que fait l’empereur ?L’empereur aujourd’huiEst triste. Le Luther lui donne de l’ennui.

Ce Luther, beau sujet de soucis et d’alarmes !Que j’en finirais vite avec quatre gendarmes !

Le Soliman aussi lui fait ombre.

Le Soliman aussi lui fait ombre.Ah ! Luther,Soliman, Neptunus, le diable et Jupiter,Que me font ces gens là ? Les femmes sont jolies,La mascarade est rare, et j’ai dit cent folies !

Voilà l’essentiel.

Voilà l’essentiel.Garci n’a point tort. Moi,Je ne suis plus le même un jour de fête, et croiQu’un masque que je mets me fait une autre tête,En vérité !

En vérité ! Que n’est-ce alors tous les jours fête ?

Messeigneurs, n’est-ce pas la chambre des époux ?

Nous les verrons venir dans l’instant.

Nous les verrons venir dans l’instant.Croyez-vous ?

Hé ! sans doute !

Hé ! sans doute !Tant mieux. L’épousée est si belle !

Que l’empereur est bon ! Hernani, ce rebelleAvoir la toison d’or ! marié ! pardonné !Loin de là, s’il m’eût cru, l’empereur eût donnéLit de pierre au galant, lit de plume à la dame.

Que je le crèverais volontiers de ma lame,Faux seigneur de clinquant recousu de gros fil !Pourpoint de comte, empli de conseils d’alguazil !

Que dites-vous là ?

Que dites-vous là ?Comte, ici pas de querelle !À don Ricardo.Il me chante un sonnet de Pétrarque à sa belle.

Avez-vous remarqué, messieurs, parmi les fleurs,Les femmes, les habits de toutes les couleurs,Ce spectre, qui, debout contre une balustrade,De son domino noir tachait la mascarade ?

Oui, pardieu !

Oui, pardieu !Qu’est-ce donc ?

Oui, pardieu ! Qu’est-ce donc ?Mais, sa taille, son air…C’est don Prancasio, général de la mer.

Non.

Non.Il n’a pas quitté son masque.

Non. Il n’a pas quitté son masque.Il n’avait garde.C’est le duc de Soma qui veut qu’on le regarde.Rien de plus.

Rien de plus.Non. Le duc m’a parlé.

Rien de plus. Non. Le duc m’a parlé.Qu’est-ce alorsQue ce masque ? — Tenez, le voilà.

Que ce masque ? — Tenez, le voilà.Si les mortsMarchent, voici leur pas.

Marchent, voici leur pas.Beau masque !…

Le domino noir se retourne et s’arrête. Garci recule.Marchent, voici leur pas. Beau masque !…Sur mon âme,Messeigneurs, dans ses yeux j’ai vu luire une flamme !

Si c’est le diable, il trouve à qui parler.

Il va au domino noir, toujours immobile.Si c’est le diable, il trouve à qui parler.Mauvais !Nous viens-tu de l’enfer ?

Nous viens-tu de l’enfer ? Je n’en viens pas, j’y vais.

La voix est sépulcrale autant qu’on le peut dire.

Baste ! ce qui fait peur ailleurs, au bal fait rire.

Quelque mauvais plaisant !

Quelque mauvais plaisant !Ou si c’est LuciferQui vient nous voir danser, en attendant l’enfer,Dansons !

Dansons !C’est à coup sûr quelque bouffonnerie.

Nous le saurons demain.

Nous le saurons demain.Regardez, je vous prie.Que devient-il ?

Que devient-il ?Il a descendu l’escalier.Plus rien.

Plus rien.C’est un plaisant drôle !Plus rien. C’est un plaisant drôle !Rêvant.Plus rien. C’est un plaisant drôle !C’est singulier.

Marquise, dansons-nous celle-ci ?

Marquise, dansons-nous celle-ci ? Mon cher comte,Vous savez, avec vous, que mon mari les compte.

Raison de plus. Cela l’amuse apparemment.C’est son plaisir. Il compte, et nous dansons.

C’est son plaisir. Il compte, et nous dansons.Vraiment,C’est singulier !

C’est singulier ! Voici les mariés. Silence !

Chers amis !

Chers amis !Ton bonheur fait le nôtre, excellence !

Saint Jacques, monseigneur ! C’est Vénus qu’il conduit !

D’honneur, on est heureux un pareil jour la nuit !

Qu’il va se passer là de gracieuses choses !Être fée, et tout voir, feux éteints, portes closes,Serait-ce charmant ?

Serait-ce charmant ? Il est tard. Partons-nous ?

Dieu vous garde !

Dieu vous garde !Soyez heureux !

Dieu vous garde ! Soyez heureux !Ils s’en vont tous,Enfin !

Enfin !Cher amour !

Enfin ! Cher amour !C’est… qu’il est tard, ce me semble.

Ange ! il est toujours tard pour être seuls ensemble.

Ce bruit me fatiguait. N’est-ce pas, cher seigneur,Que toute cette joie étourdit le bonheur ?

Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave.Il veut des cœurs de bronze et lentement s’y grave.Le plaisir l’effarouche en lui jetant des fleurs.Son sourire est moins près du rire que des pleurs.

Dans vos yeux, ce sourire est le jour.

Hernani cherche à l’entraîner vers la porte. Elle rougit.Dans vos yeux, ce sourire est le jour.Tout à l’heure.

Oh ! je suis ton esclave ! Oui, demeure, demeure !Fais ce que tu voudras. Je ne demande rien.Tu sais ce que tu fais ! ce que tu fais est bien !Je rirai si tu veux, je chanterai. Mon âmeBrûle. Eh ! dis au volcan qu’il étouffe sa flamme,Le volcan fermera ses gouffres entr’ouverts,Et n’aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts.Car le géant est pris, le Vésuve est esclave,Et que t’importe à toi son cœur rongé de lave ?Tu veux des fleurs ? c’est bien ! Il faut que de son mieuxLe volcan tout brûlé s’épanouisse aux yeux !

Oh ! que vous êtes bon pour une pauvre femme,Hernani de mon cœur !

Hernani de mon cœur !Quel est ce nom, madame ?Ah ! ne me nomme plus de ce nom, par pitié !Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié !Je sais qu’il existait autrefois, dans un rêve,Un Hernani dont l’œil avait l’éclair du glaive,Un homme de la nuit et des monts, un proscrit,Sur qui le mot vengeance était partout écrit,Un malheureux traînant après lui l’anathème !Mais je ne connais pas ce Hernani. — Moi, j’aimeLes prés, les fleurs, les bois, le chant du rossignol.Je suis Jean d’Aragon, mari de doña Sol !Je suis heureux !

Je suis heureux !Je suis heureuse !

Je suis heureux ! Je suis heureuse !Que m’importeLes haillons qu’en entrant j’ai laissés à la porte ?

Voici que je reviens à mon palais en deuil.Un ange du Seigneur m’attendait sur le seuil.J’entre, et remets debout les colonnes brisées,Je rallume les feux, je rouvre les croisées,Je fais arracher l’herbe au pavé de la cour,Je ne suis plus que joie, enchantement, amour.Qu’on me rende mes tours, mes donjons, mes bastilles,Mon panache, mon siège au conseil des Castilles,Vienne ma doña Sol rouge et le front baissé,Qu’on nous laisse tous deux, et le reste est passé !Je n’ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence,J’efface tout, j’oublie ! Ou sagesse ou démence,Je vous ai, je vous aime, et vous êtes mon bien !

Que sur ce velours noir ce collier d’or fait bien !

Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte.

Je n’ai pas remarqué. Tout autre, que m’importe ?Puis, est-ce le velours ou le satin encor ?Non, mon duc, c’est ton cou qui sied au collier d’or.Vous êtes noble et fier, monseigneur.

Il veut l’entraîner.Vous êtes noble et fier, monseigneur.Tout à l’heure !Un moment ! — Vois-tu bien, c’est la joie ! et je pleure !Viens voir la belle nuit.

Elle va à la balustrade.Viens voir la belle nuit.Mon duc, rien qu’un moment !Le temps de respirer et de voir seulement.Tout s’est éteint, flambeaux et musique de fête.Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite !Dis, ne le crois-tu pas ? sur nous, tout en dormant,La nature à demi veille amoureusement.Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose.

Viens, respire avec moi l’air embaumé de rose !Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.La lune tout à l’heure à l’horizon montaitTandis que tu parlais, sa lumière qui trembleEt ta voix, toutes deux m’allaient au cœur ensemble,Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant,Et j’aurais bien voulu mourir en ce moment !

Ah ! qui n’oublierait tout à cette voix céleste ?Ta parole est un chant où rien d’humain ne reste.Et, comme un voyageur, sur un fleuve emporté,Qui glisse sur les eaux par un beau soir d’étéEt voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries,Ma pensée entraînée erre en tes rêveries !

Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond.Dis, ne voudrais-tu point voir une étoile au fond ?Ou qu’une voix des nuits, tendre et délicieuse,S’élevant tout à coup, chantât ?…

S’élevant tout à coup, chantât ?…Capricieuse !Tout à l’heure on fuyait la lumière et les chants !

Le bal ! mais un oiseau qui chanterait aux champs !Un rossignol perdu dans l’ombre et dans la mousse,Ou quelque flûte au loin !… Car la musique est douce,Fait l’âme harmonieuse, et, comme un divin chœur,Éveille mille voix qui chantent dans le cœur !Ah ! Ce serait charmant !

On entend le bruit lointain d’un cor dans l’ombre.Ah ! Ce serait charmant !Dieu ! Je suis exaucée !

Ah ! malheureuse !

Ah ! malheureuse !Un ange a compris ma pensée, —Ton bon ange, sans doute !

Ton bon ange, sans doute !Oui, mon bon ange !

Le cor recommence. — À part.Ton bon ange, sans doute ! Oui, mon bon ange !Encor !

Don Juan, je reconnais le son de votre cor !

N’est-ce pas ?

N’est-ce pas ?Seriez-vous dans cette sérénadeDe moitié ?

De moitié ?De moitié, tu l’as dit.

De moitié ? De moitié, tu l’as dit.Bal maussade !Oh ! que j’aime bien mieux le cor au fond des bois !Et puis, c’est votre cor, c’est comme votre voix.

Ah ! le tigre est en bas qui hurle, et veut sa proie !

Don Juan, cette harmonie emplit le cœur de joie.

Nommez-moi Hernani ! nommez-moi Hernani !Avec ce nom fatal je n’en ai pas fini !

Qu’avez-vous ?

Qu’avez-vous ?Le vieillard !

Qu’avez-vous ? Le vieillard !Dieu ! quels regards funèbres !Qu’avez-vous ?

Qu’avez-vous ?Le vieillard, qui rit dans les ténèbres !— Ne le voyez-vous pas ?

Ne le voyez-vous pas ?Où vous égarez-vous ?Qu’est-ce que ce vieillard ?

Qu’est-ce que ce vieillard ?Le vieillard !

Qu’est-ce que ce vieillard ? Le vieillard !À genouxJe t’en supplie, oh ! dis, quel secret te déchire ?Qu’as-tu ?

Qu’as-tu ?Je l’ai juré !

Qu’as-tu ? Je l’ai juré !Juré ?

Qu’as-tu ? Je l’ai juré ! Juré ?Qu’allais-je dire ?Épargnons-la.Haut.Épargnons-la.Moi, rien. De quoi t’ai-je parlé ?

Vous avez dit…

Vous avez dit…Non. Non. J’avais l’esprit troublé…Je souffre un peu, vois-tu. N’en prends pas d’épouvante.

Te faut-il quelque chose ? ordonne à ta servante.

Il le veut ! il le veut ! Il a mon serment !

Cherchant à sa ceinture sans épée et sans poignard.Il le veut ! il le veut ! Il a mon serment ! — Rien !Ce devrait être fait ! — Ah !…

Ce devrait être fait ! — Ah !…Tu souffres donc bien ?

Une blessure ancienne, et qui semblait fermée,Se rouvre…À part.Se rouvre…Éloignons-la.

Haut.Se rouvre… Éloignons-la.Doña Sol, bien aimée,Écoute. Ce coffret qu’en des jours — moins heureux —Je portais avec moi…

Je portais avec moi…Je sais ce que tu veux.Eh bien, qu’en veux-tu faire ?

Eh bien, qu’en veux-tu faire ? Un flacon qu’il renferme

Contient un élixir qui pourra mettre un termeAu mal que je ressens. — Va !

Au mal que je ressens. — Va !J’y vais, mon seigneur.

Voilà donc ce qu’il vient faire de mon bonheur !Voici le doigt fatal qui luit sur la muraille !Oh ! Que la destinée amèrement me raille !

Hé bien ?… — Mais tout se tait. Je n’entends rien venir.Si je m’étais trompé ?…

Si je m’étais trompé !…« Quoi qu’il puisse advenir,« Quand tu voudras, vieillard, quel que soit le lieu, l’heure,« S’il te passe à l’esprit qu’il est temps que je meure,« Viens, sonne de ce cor, et ne prends d’autres soins.« Tout sera fait. » — Ce pacte eut les morts pour témoins.Eh bien, tout est-il fait ?

Hé bien ! Tout est-il fait ?C’est lui !

Hé bien ! Tout est-il fait ? C’est lui !Dans ta demeureJe viens, et je te dis qu’il est temps. C’est mon heure.Je te trouve en retard.

Je te trouve en retard.Bien. Quel est ton plaisir ?Que feras-tu de moi ? Parle.

Que feras-tu de moi ? Parle.Tu peux choisir.Du fer ou du poison. Ce qu’il faut, je l’apporte.Nous partirons tous deux.

Nous partirons tous deux.Soit.

Nous partirons tous deux. Soit.Prions-nous ?

Nous partirons tous deux. Soit. Prions-nous ?Qu’importe ?

Que prends-tu ?

Que prends-tu ?Le poison.

Que prends-tu ? Le poison.Bien ! — Donne-moi ta main.

Il présente une fiole à Hernani, qui la reçoit en pâlissant.Bois, — pour que je finisse.

Bois, — pour que je finisse.Oh ! par pitié, demain ! —Oh ! s’il te reste un cœur, duc, ou du moins une âme,Si tu n’es pas un spectre échappé de la flamme,Un mort damné, fantôme ou démon désormais,Si Dieu n’a point encor mis sur ton front : jamais !Si tu sais ce que c’est que ce bonheur suprêmeD’aimer, d’avoir vingt ans, d’épouser quand on aime,Si jamais femme aimée a tremblé dans tes bras,Attends jusqu’à demain ! Demain tu reviendras !

Simple qui parle ainsi ! Demain ! demain ! — Tu railles !Ta cloche a ce matin sonné tes funérailles !Et que ferais-je, moi, cette nuit ? J’en mourrais.Et qui viendrait te prendre et t’emporter après ?Seul descendre au tombeau ! Jeune homme, il faut me suivre !

Eh bien, non ! et de toi, démon, je me délivre !Je n’obéirai pas.

Je n’obéirai pas.Je m’en doutais. Fort bien.Sur quoi donc m’as-tu fait ce serment ? — Ah, sur rien.Peu de chose après tout ! La tête de ton père !Cela peut s’oublier. La jeunesse est légère.

Mon père ! Mon père !… — Ah ! j’en perdrai la raison !

Non, ce n’est qu’un parjure et qu’une trahison.

Duc !

Duc !Puisque les aînés des maisons espagnolesSe font jeu maintenant de fausser leurs paroles,Adieu !

Adieu !Ne t’en va pas.

Adieu ! Ne t’en va pas.Alors…

Adieu ! Ne t’en va pas. Alors…Vieillard cruel !

Il prend la fiole.Revenir sur mes pas à la porte du ciel !

Je n’ai pu le trouver, ce coffret.

Je n’ai pu le trouver, ce coffret.Dieu ! c’est elle !Dans quel moment !

Dans quel moment ! Qu’a-t-il ? je l’effraie, il chancelleÀ ma voix ! — Que tiens-tu dans ta main ? quel soupçon !Que tiens-tu dans ta main ? réponds.

Le domino s’est approché et se démasque. Elle pousse un cri, et reconnaît don Ruy.Que tiens-tu dans ta main ? réponds.C’est du poison !

Grand Dieu !

Grand Dieu !Que t’ai-je fait ? Quel horrible mystère !Vous me trompiez, don Juan !

Vous me trompiez, don Juan !Ah ! j’ai dû te le taire.J’ai promis de mourir au duc qui me sauva.Aragon doit payer cette dette à Silva.

Vous n’êtes pas à lui, mais à moi. Que m’importe

Tous vos autres serments ?Tous vos autres serments ?À don Ruy Gomez.Tous vos autres serments ?Duc, l’amour me rend forte.Contre vous, contre tous, duc, je le défendrai.

Défends-le, si tu peux, contre un serment juré.

Quel serment ?

Quel serment ?J’ai juré.

Quel serment ? J’ai juré.Non, non, rien ne te lie !Cela ne se peut pas ! Crime ! attentat ! folie !

Allons, duc !

Allons, duc !Laissez-moi, doña Sol, il le faut.Le duc a ma parole, et mon père est là-haut !

Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres mêmeArracher leurs petits qu’à moi celui que j’aime !Savez-vous ce que c’est que doña Sol ? Longtemps,Par pitié pour votre âge et pour vos soixante ans,J’ai fait la fille douce, innocente et timide,Mais voyez-vous cet œil de pleurs de rage humide ?

Elle tire un poignard de son sein.Voyez-vous ce poignard ? — Ah ! vieillard insensé,Craignez-vous pas le fer quand l’œil a menacé ?Prenez garde, don Ruy ! — Je suis de la famille,Mon oncle ! Écoutez-moi. Fussé-je votre fille,

Malheur si vous portez la main sur mon époux !

Elle jette le poignard, et tombe à genoux devant le duc.Ah ! je tombe à vos pieds ! Ayez pitié de nous !Grâce ! Hélas ! monseigneur, je ne suis qu’une femme,Je suis faible, ma force avorte dans mon âme,Je me brise aisément. Je tombe à vos genoux !Ah ! je vous en supplie, ayez pitié de nous !

Doña Sol !

Doña Sol !Pardonnez ! Nous autres espagnoles,Notre douleur s’emporte à de vives paroles,Vous le savez. Hélas ! vous n’étiez pas méchant !Pitié ! vous me tuez, mon oncle, en le touchant !Pitié ; je l’aime tant !

Pitié ; je l’aime tant !Vous l’aimez trop !

Pitié ; je l’aime tant ! Vous l’aimez trop !Tu pleures !

Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures !Non, je ne le veux pas.

À don Ruy.Non, je ne le veux pas.Faites grâce aujourd’hui !Je vous aimerai bien aussi, vous.

Je vous aimerai bien aussi, vous.Après lui !De ces restes d’amour, d’amitié, — moins encore,Croyez-vous apaiser la soif qui me dévore ?Montrant Hernani.Il est seul ! il est tout ! Mais moi, belle pitié !Qu’est-ce que je peux faire avec votre amitié ?

Ô rage ! il aurait, lui, le cœur, l’amour, le trône,Et d’un regard de vous il me ferait l’aumône !Et s’il fallait un mot à mes vœux insensés,C’est lui qui vous dirait : — Dis cela, c’est assez ! —En maudissant tout bas le mendiant avideAuquel il faut jeter le fond du verre vide !Honte ! dérision ! Non. Il faut en finir,Bois !

Bois !Il a ma parole, et je dois la tenir.

Allons !

Allons !Oh ! pas encor ! Daignez tous deux m’entendre.

Le sépulcre est ouvert, et je ne puis attendre.

Un instant ! — Mon seigneur ! Mon don Juan ! — Ah ! tous deux,Vous êtes bien cruels ! Qu’est-ce que je veux d’eux ?Un instant ! voilà tout, tout ce que je réclame ! —Enfin, on laisse dire à cette pauvre femmeCe qu’elle a dans le cœur !… — Oh ! laissez-moi parler !

J’ai hâte.

J’ai hâte.Messeigneurs, vous me faites trembler !Que vous ai-je donc fait ?

Que vous ai-je donc fait ?Ah ! son cri me déchire.

Vous voyez bien que j’ai mille choses à dire !

Il faut mourir.

Il faut mourir.Don Juan, lorsque j’aurai parlé,Tout ce que tu voudras, tu le feras.

Elle lui arrache la fiole.Tout ce que tu voudras, tu le feras.Je l’ai !

Puisque je n’ai céans affaire qu’à deux femmes,Don Juan, il faut qu’ailleurs j’aille chercher des âmes.Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors,Et je vais à ton père en parler chez les morts !— Adieu…

Adieu…Duc, arrêtez !

À doña Sol.Adieu… Duc, arrêtez !Hélas ! je t’en conjure,Veux-tu me voir faussaire, et félon, et parjure ?Veux-tu que partout j’aille avec la trahisonÉcrite sur le front ? Par pitié, ce poison.Rends-le-moi ! Par l’amour, par notre âme immortelle !…

Tu veux ?Elle boit.Tu veux ?Tiens, maintenant !

Tu veux ? Tiens maintenant !Ah ! c’était donc pour elle ?

Prends, te dis-je !

Prends, te dis-je !Vois-tu, misérable vieillard ?

Ne te plains pas de moi, je t’ai gardé ta part.

Dieu !

Dieu !Tu ne m’aurais pas ainsi laissé la mienne,Toi ! Tu n’as pas le cœur d’une épouse chrétienne.Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva.Mais j’ai bu la première et suis tranquille. — Va !Bois si tu veux !

Bois si tu veux !Hélas ! qu’as-tu fait, malheureuse ?

C’est toi qui l’as voulu.

C’est toi qui l’as voulu.C’est une mort affreuse !

Non. Pourquoi donc ?

Non. Pourquoi donc ?Ce philtre au sépulcre conduit.

Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ?Qu’importe dans quel lit ?

Qu’importe dans quel lit ?Mon père, tu te venges

Sur moi qui t’oubliais !

Sur moi qui t’oubliais !Ciel ! des douleurs étranges !…Ah ! jette loin de toi ce philtre ! — Ma raisonS’égare. Arrête ! Hélas ! mon don Juan, ce poisonEst vivant ! ce poison dans le cœur fait écloreUne hydre à mille dents qui ronge et qui dévore !Oh ! je ne savais pas qu’on souffrît à ce point !Qu’est-ce donc que cela ? c’est du feu ! Ne bois point !Oh ! tu souffrirais trop !

Oh ! tu souffrirais trop !Ah ! ton âme est cruelle !Pouvais-tu pas choisir d’autre poison pour elle ?

Que fais-tu ?

Que fais-tu ?Qu’as-tu fait ?

Que fais-tu ? Qu’as-tu fait ?Viens, ô mon jeune amant,Dans mes bras.

Ils s’asseyent l’un près de l’autre.Dans mes bras.N’est-ce pas qu’on souffre horriblement ?

Non.

Non.Voilà notre nuit de noce commencée !Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?

Ah !

Ah !La fatalité s’accomplit.

Ah ! La fatalité s’accomplit.Désespoir !Ô tourment ! doña Sol souffrir, et moi le voir !

Calme-toi. Je suis mieux. — Vers des clartés nouvellesNous allons tout à l’heure ensemble ouvrir nos ailes.Partons d’un vol égal vers un monde meilleur.Un baiser seulement, un baiser !

Un baiser seulement, un baiser !Ô douleur !

Oh ! béni soit le ciel qui m’a fait une vieD’abîmes entourée et de spectres suivie,Mais qui permet que, las d’un si rude chemin,Je puisse m’endormir, ma bouche sur ta main !

Qu’ils sont heureux !

Qu’ils sont heureux !Viens, viens… doña Sol… tout est sombre…Souffres-tu ?

Souffres-tu ?Rien, plus rien.

Souffres-tu ? Rien, plus rien.Vois-tu des feux dans l’ombre ?

Pas encor.

Pas encor.Voici…

Pas encor. Voici…Mort !

Pas encor. Voici… Mort !Mort ! non pas ! nous dormons.Il dort. C’est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons.Nous sommes couchés là. C’est notre nuit de noce.D’une voix qui s’éteint.Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce.Il est las.

Elle retourne la figure d’Hernani.Il est las.Mon amour, tiens-toi vers moi tourné.Plus près… plus près encor…

Plus près… plus près encor…Morte ! — Oh ! je suis damné !

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