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Hernani

HERNANI.DON CARLOS.DON RUY GOMEZ DE SILVA.DOÑA SOL DE SILVA.LE DUC DE BAVIÈRE.LE DUC DE GOTHA.LE DUC DE LUTZELBOURG.DON SANCHO.DON MATIAS.DON RICARDO.DON GARCI SUAREZ.DON FRANCISCO.DON JUAN DE HARO.DON GIL TELLEZ GIRON.Premier Conjuré.Un Montagnard.IAQUEZ.DOÑA JOSEFA DUARTE.Une Dame.

Serait-ce déjà lui.

Serait-ce déjà lui.C’est bien à l’escalierDérobé.

Dérobé.Vite, ouvrons.

Dérobé.Vite, ouvrons.Bonjour, beau cavalier.

Quoi ! Seigneur Hernani, ce n’est pas vous ! — Main-forte !Au feu !

Au feu !Deux mots de plus, duègne, vous êtes morte !

Suis-je chez doña Sol ? fiancée au vieux ducDe Pastraña, son oncle, un bon seigneur, caduc,Vénérable et jaloux ? dites ! La belle adoreUn cavalier sans barbe et sans moustache encore,Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux,Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.Suis-je bien informé ?Suis-je bien informé ?Elle se tait. Il la secoue par le bras.Suis-je bien informé ?Vous répondrez peut-être.

Vous m’avez défendu de dire deux mots, maître.

Aussi n’en veux-je qu’un. — Oui, — non. — Ta dame est bienDoña Sol De Silva ? Parle.

Doña Sol De Silva ? Parle.Oui. — Pourquoi ?

Doña Sol De Silva ? Parle. Oui. Pourquoi ?Pour rien.Le duc, son vieux futur, est absent à cette heure ?

Oui.

Oui.Sans doute elle attend son jeune ?

Oui. Sans doute elle attend son jeune ? Oui.

Oui. Sans doute elle attend son jeune ? Oui.Que je meure !

Oui.

Oui.Duègne, c’est ici qu’aura lieu l’entretien ?

Oui.

Oui.Cache-moi céans.

Oui. Cache-moi céans.Vous !

Oui. Cache-moi céans.Vous ! Moi.

Oui. Cache-moi céans.Vous ! Moi.Pourquoi ?

Oui. Cache-moi céans.Vous ! Moi.Pourquoi ? Pour rien.

Moi, vous cacher !

Moi, vous cacher ! Ici.

Moi, vous cacher ! Ici.Jamais.

Moi, vous cacher ! Ici. Jamais. — Daignez, madame,Choisir de cette bourse ou bien de cette lame.

Vous êtes donc le diable ?

Vous êtes donc le diable ? Oui, duègne.

Vous êtes donc le diable ? Oui, duègne.Entrez ici.

Cette boîte ?

Cette boîte ? Va-t’en, si tu n’en veux pas.

Cette boîte ? Va-t’en, si tu n’en veux pas.Si !

L’examinant encore.Serait-ce l’écurie où tu mets d’aventureLe manche du balai qui te sert de monture ?

Il s’y blottit avec peine.Ouf !

Ouf ! Un homme ici !

Ouf ! Un homme ici ! C’est une femme, est-ce pas,Qu’attendait ta maîtresse ?

Qu’attendait ta maîtresse ? Ô ciel ! j’entends le pasDe doña Sol. — Seigneur, fermez vite la porte.

Si vous dites un mot, duègne, vous êtes morte.

Qu’est cet homme ? Jésus mon Dieu ! si j’appelais ?…Qui ? Hors madame et moi, tout dort dans le palais.Bah ! l’autre va venir. La chose le regarde.Il a sa bonne épée, et que le ciel nous gardeDe l’enfer !Pesant la bourse.De l’enfer ! Après tout, ce n’est pas un voleur.

Josefa !

Josefa !Madame ?

Josefa ! Madame ? Ah ! je crains quelque malheur.Hernani devrait être ici.

Bruit de pas à la petite porte.Hernani devrait être ici.Voici qu’il monte.Ouvre avant qu’il ne frappe, et fais vite, et sois prompte.

Hernani !

Hernani !Doña Sol ! Ah ! c’est vous que je voisEnfin ! et cette voix qui parle est votre voix !Pourquoi le sort mit-il mes jours si loin des vôtres ?J’ai tant besoin de vous pour oublier les autres !

Jésus ! Votre manteau ruisselle ! Il pleut donc bien ?

Je ne sais.

Je ne sais.Vous devez avoir froid !

Je ne sais. Vous devez avoir froid ! Ce n’est rien.

Ôtez donc ce manteau.

Ôtez donc ce manteau.Doña Sol, mon amie,Dites-moi, quand la nuit vous êtes endormie,Calme, innocente et pure, et qu’un sommeil joyeuxEntr’ouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux,Un ange vous dit-il combien vous êtes douceAu malheureux que tout abandonne et repousse ?

Vous avez bien tardé, seigneur ! Mais dites-moiSi vous avez froid.

Si vous avez froid.Moi ! je brûle près de toi !Ah ! quand l’amour jaloux bouillonne dans nos têtes,Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes,Qu’importe ce que peut un nuage des airsNous jeter en passant de tempête et d’éclairs !

Allons ! donnez la cape, — et l’épée avec elle.

Non. C’est une autre amie, innocente et fidèle.— Doña Sol, le vieux duc, votre futur époux,Votre oncle, est donc absent ?

Votre oncle, est donc absent ?Oui, cette heure est à nous.

Cette heure ! et voilà tout. Pour nous, plus rien qu’une heureAprès, qu’importe ? il faut qu’on oublie ou qu’on meure.Ange ! une heure avec vous ! une heure, en véritéÀ qui voudrait la vie, et puis l’éternité !

Hernani !

Hernani !Que je suis heureux que le duc sorte !Comme un larron qui tremble et qui force une porte,Vite, j’entre, et vous vois, et dérobe au vieillardUne heure de vos chants et de votre regard ;Et je suis bien heureux, et sans doute on m’envieDe lui voler une heure, et lui me prend ma vie !

Calmez-vous.

Calmez-vous.Josefa, fais sécher le manteau.

Venez là.

Venez là.Donc le duc est absent du château ?

Comme vous êtes grand !

Comme vous êtes grand !Il est absent.

Comme vous êtes grand ! Il est absent.Chère âme.Ne pensons plus au duc.

Ne pensons plus au duc.Ah ! Pensons-y, madame !Ce vieillard ! Il vous aime, il va vous épouser !Quoi donc ! Vous prit-il pas l’autre jour un baiser ?N’y plus penser !

N’y plus penser !C’est là ce qui vous désespère !Un baiser d’oncle ! Au front ! Presque un baiser de père !

Non, un baiser d’amant, de mari, de jaloux.Ah ! Vous serez à lui, madame ! Y pensez-vous ?Ô l’insensé vieillard, qui, la tête inclinée,Pour achever sa route et finir sa journée,A besoin d’une femme, et va, spectre glacé,Prendre une jeune fille ! ô vieillard insensé !Pendant que d’une main il s’attache à la vôtre,Ne voit-il pas la mort qui l’épouse de l’autre ?Il vient dans nos amours se jeter sans frayeur !Vieillard, va-t’en donner mesure au fossoyeur !— Qui fait ce mariage ? On vous force, j’espère !

Le roi, dit-on, le veut.

Le roi, dit-on, le veut.Le roi ! Le roi ! Mon pèreEst mort sur l’échafaud, condamné par le sien.Or, quoiqu’on ait vieilli depuis ce fait ancien,Pour l’ombre du feu roi, pour son fils, pour sa veuve,Pour tous les siens, ma haine est encor toute neuve !Lui, mort, ne compte plus. Et tout enfant, je fisLe serment de venger mon père sur son fils.Je te cherchais partout, Carlos, roi des Castilles !

Car la haine est vivace entre nos deux familles.Les pères ont lutté sans pitié, sans remords,Trente ans ! Or, c’est en vain que les pères sont morts !Leur haine vit. Pour eux la paix n’est point venue,Car les fils sont debout, et le duel continue.Ah ! c’est donc toi qui veux cet exécrable hymen !Tant mieux. Je te cherchais, tu viens dans mon chemin !

Vous m’effrayez.

Vous m’effrayez.Chargé d’un mandat d’anathème,Il faut que j’en arrive à m’effrayer moi-même !Écoutez. L’homme auquel, jeune, on vous destina,Ruy de Silva, votre oncle, est duc de Pastraña,Riche-homme d’Aragon, comte et grand de Castille.À défaut de jeunesse, il peut, ô jeune fille,Vous apporter tant d’or, de bijoux, de joyaux,Que votre front reluise entre des fronts royaux,Et pour le rang, l’orgueil, la gloire et la richesse,Mainte reine peut-être envîra sa duchesse !Voilà donc ce qu’il est. Moi, je suis pauvre, et n’eus,Tout enfant, que les bois où je fuyais pieds nus.Peut-être aurais-je aussi quelque blason illustreQu’une rouille de sang à cette heure délustre ;Peut-être ai-je des droits, dans l’ombre ensevelis,Qu’un drap d’échafaud noir cache encor sous ses plisEt qui, si mon attente un jour n’est pas trompée,Pourront de ce fourreau sortir avec l’épée.En attendant, je n’ai reçu du ciel jalouxQue l’air, le jour et l’eau, la dot qu’il donne à tous.Ou du duc ou de moi souffrez qu’on vous délivre,Il faut choisir des deux, l’épouser, ou me suivre.

Je vous suivrai.

Je vous suivrai.Parmi mes rudes compagnons ?Proscrits dont le bourreau sait d’avance les noms,Gens dont jamais le fer ni le cœur ne s’émousse,Ayant tous quelque sang à venger qui les pousse ?Vous viendrez commander ma bande, comme on dit ?Car, vous ne savez pas, moi, je suis un bandit !Quand tout me poursuivait dans toutes les Espagnes,Seule, dans ses forêts, dans ses hautes montagnes,Dans ses rocs où l’on n’est que de l’aigle aperçu,La vieille Catalogne en mère m’a reçu.Parmi ses montagnards, libres, pauvres et graves,Je grandis, et demain, trois mille de ses braves,Si ma voix dans leurs monts fait résonner ce cor,Viendront… Vous frissonnez. Réfléchissez encor.Me suivre dans les bois, dans les monts, sur les grèves,Chez des hommes pareils aux démons de vos rêves,Soupçonner tout, les yeux, les voix, les pas, le bruit,Dormir sur l’herbe, boire au torrent, et la nuitEntendre, en allaitant quelque enfant qui s’éveille,Les balles des mousquets siffler à votre oreille.Être errante avec moi, proscrite, et, s’il le faut,Me suivre où je suivrai mon père, — à l’échafaud.

Je vous suivrai.

Je vous suivrai.Le duc est riche, grand, prospère.Le duc n’a pas de tache au vieux nom de son père.Le duc peut tout. Le duc vous offre avec sa mainTrésors, titres, bonheur…

Trésors, titres, bonheur…Nous partirons demain.Hernani, n’allez pas sur mon audace étrange

Me blâmer. Êtes-vous mon démon ou mon ange ?Je ne sais, mais je suis votre esclave. Écoutez.Allez où vous voudrez, j’irai. Restez, partez,Je suis à vous. Pourquoi fais-je ainsi ? je l’ignore.J’ai besoin de vous voir, et de vous voir encoreEt de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pasS’efface, alors je crois que mon cœur ne bat pas,Vous me manquez, je suis absente de moi-même ;Mais dès qu’enfin ce pas que j’attends et que j’aimeVient frapper mon oreille, alors il me souvientQue je vis, et je sens mon âme qui revient !

Ange !

Ange !À minuit. Demain. Amenez votre escorte,Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte.Vous frapperez trois coups.

Vous frapperez trois coups.Savez-vous qui je suis,Maintenant ?

Maintenant ?Monseigneur, qu’importe ? Je vous suis.

Non, puisque vous voulez me suivre, faible femme,Il faut que vous sachiez quel nom, quel rang, quelle âme,Quel destin est caché dans le pâtre Hernani.Vous vouliez d’un brigand, voulez-vous d’un banni ?

Quand aurez-vous fini de conter votre histoire ?Croyez-vous donc qu’on soit à l’aise en cette armoire ?

Quel est cet homme ?

Quel est cet homme ? Ô ciel ! Au secours !

Quel est cet homme ? Ô ciel ! Au secours ! Taisez-vous,Doña Sol ! Vous donnez l’éveil aux yeux jaloux.Quand je suis près de vous, veuillez, quoi qu’il advienne,Ne réclamer jamais d’autre aide que la mienne.À don Carlos.Que faisiez-vous là ?

Que faisiez-vous là ? Moi ? Mais, à ce qu’il paraît,Je ne chevauchais pas à travers la forêt.

Qui raille après l’affront s’expose à faire rireAussi son héritier.

Aussi son héritier.Chacun son tour ! — Messire,Parlons franc. Vous aimez madame et ses yeux noirs,Vous y venez mirer les vôtres tous les soirs,C’est fort bien. J’aime aussi madame, et veux connaîtreQui j’ai vu tant de fois entrer par la fenêtre,Tandis que je restais à la porte.

Tandis que je restais à la porte.En honneur,Je vous ferai sortir par où j’entre, seigneur.

Nous verrons. J’offre donc mon amour à madame.Partageons. Voulez-vous ? J’ai vu dans sa belle âme

Tant d’amour, de bonté, de tendres sentiments,Que madame, à coup sûr, en a pour deux amants.Or, ce soir, voulant mettre à fin mon entreprise,Pris, je pense, pour vous, j’entre ici par surprise,Je me cache, j’écoute, à ne vous celer rien ;Mais j’entendais très mal et j’étouffais très bien.Et puis, je chiffonnais ma veste à la française.Ma foi, je sors !

Ma foi, je sors !Ma dague aussi n’est pas à l’aise,Et veut sortir.

Et veut sortir.Monsieur, c’est comme il vous plaira.

En garde !

En garde !Hernani ! ciel !

En garde ! Hernani ! ciel !Calmez-vous, señora.

Dites-moi votre nom.

Dites-moi votre nom.Hé ! dites-moi le vôtre !

Je le garde, secret et fatal, pour un autreQui doit un jour sentir, sous mon genou vainqueur,Mon nom à son oreille, et ma dague à son cœur !

Alors, quel est le nom de l’autre ?

Alors, quel est le nom de l’autre ?Que t’importe ?En garde ! Défends-toi !

En garde ! Défends-toi ! Ciel ! on frappe à la porte !

Qui frappe ainsi ?

Qui frappe ainsi ? Madame ! Un coup inattendu !C’est le duc qui revient !

C’est le duc qui revient ! Le duc ! Tout est perdu !Malheureuse !

Malheureuse !Mon dieu ! L’inconnu ! Des épées !On se battait. Voilà de belles équipées !

Que faire ?

Que faire ?Doña Sol, ouvrez-moi !

Que faire ?Doña Sol, ouvrez-moi !N’ouvrez pas.

Saint Jacques monseigneur ! tirez-nous de ce pas !

Cachons-nous.

Cachons-nous.Dans l’armoire ?

Cachons-nous.Dans l’armoire ?Entrez-y, je m’en charge.Nous y tiendrons tous deux.

Nous y tiendrons tous deux.Grand merci, c’est trop large.

Fuyons par là.

Fuyons par là.Bonsoir. Pour moi, je reste ici.

Ah ! Tête et sang ! Monsieur, vous me paierez ceci !À doña Sol.Si je barricadais l’entrée ?

Si je barricadais l’entrée ? Ouvrez la porte.

Que dit-il ?

Que dit-il ?Ouvrez donc, vous dis-je !

Que dit-il ?Ouvrez donc, vous dis-je !Je suis morte !

Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit !Venez tous ! Cela vaut la lumière et le bruit.À doña Sol.Par saint Jean d’Avila, je crois que, sur mon âme,Nous sommes trois chez vous ! C’est trop de deux, madame.Aux deux jeunes gens.Mes jeunes cavaliers, que faites-vous céans ? —Quand nous avions le Cid et Bernard, ces géantsDe l’Espagne et du monde allaient par les CastillesHonorant les vieillards et protégeant les filles.C’étaient des hommes forts et qui trouvaient moins lourdsLeur fer et leur acier, que vous votre velours.Ces hommes-là portaient respect aux barbes grises,Faisaient agenouiller leur amour aux églises,Ne trahissaient personne, et donnaient pour raisonQu’ils avaient à garder l’honneur de leur maison.S’ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache,En plein jour, devant tous, et l’épée, ou la hache,Ou la lance à la main. — Et quant à ces félonsQui le soir, et les yeux tournés vers leurs talons,Ne fiant qu’à la nuit leurs manœuvres infâmes,Par derrière aux maris vol l’honneur des femmes,J’affirme que le Cid, cet aïeul de nous tous,Les eût tenus pour vils et fait mettre à genoux,

Et qu’il eût, dégradant leur noblesse usurpée,Souffleté leur blason du plat de son épée !Voilà ce que feraient, j’y songe avec ennui,Les hommes d’autrefois aux hommes d’aujourd’hui.— Qu’êtes-vous venus faire ici ? C’est donc à direQue je ne suis qu’un vieux dont les jeunes vont rire ?On va rire de moi, soldat de Zamora ?Et quand je passerai, tête blanche, on rira ?Ce n’est pas vous du moins qui rirez !

Ce n’est pas vous du moins qui rirez !Duc…

Ce n’est pas vous du moins qui rirez !Duc…Silence !Quoi ! vous avez l’épée, et la dague, et la lance,La chasse, les festins, les meutes, les faucons,Les chansons à chanter le soir sous les balcons,Les plumes au chapeau, les casaques de soie,Les bals, les carrousels, la jeunesse, la joie,Enfants, l’ennui vous gagne ! À tout prix, au hasard,Il vous faut un hochet. Vous prenez un vieillard.Ah ! vous l’avez brisé, le hochet ! mais Dieu fasseQu’il vous puisse en éclats rejaillir à la face !Suivez-moi !

Suivez-moi !Seigneur duc…

Suivez-moi !Seigneur duc…Suivez-moi ! suivez-moi !Messieurs, avons-nous fait cela pour rire ? Quoi !Un trésor est chez moi. C’est l’honneur d’une fille,D’une femme, l’honneur de toute une famille,Cette fille, je l’aime, elle est ma nièce, et doitBientôt changer sa bague à l’anneau de mon doigt,Je la crois chaste et pure, et sacrée à tout homme,

Or il faut que je sorte une heure, et moi qu’on nommeRuy Gomez De Silva, je ne puis l’essayerSans qu’un larron d’honneur se glisse à mon foyer !Arrière ! lavez donc vos mains, hommes sans âmes,Car, rien qu’en y touchant, vous nous tachez nos femmes.Non. C’est bien. Poursuivez. Ai-je autre chose encor ?

Il arrache son collier.Tenez, foulez aux pieds, foulez ma toison d’or !Il jette son chapeau.Arrachez mes cheveux, faites-en chose vile !Et vous pourrez demain vous vanter par la villeQue jamais débauchés, dans leurs jeux insolents,N’ont sur plus noble front souillé cheveux plus blancs !

Monseigneur…

Monseigneur…Écuyers ! écuyers ! à mon aide !Ma hache, mon poignard, ma dague de Tolède !

Aux deux jeunes gens.Et suivez-moi tous deux !

Et suivez-moi tous deux !Duc, ce n’est pas d’abordDe cela qu’il s’agit. Il s’agit de la mortDe Maximilien, empereur d’Allemagne.

Raillez-vous ?… — Dieu ! le roi !

Raillez-vous ?… — Dieu ! le roi !Le roi !

Raillez-vous ?… — Dieu ! le roi !Le roi !Le roi d’Espagne !

Oui, Carlos. — Seigneur duc, es-tu donc insensé ?Mon aïeul l’empereur est mort. Je ne le saiQue de ce soir. Je viens, tout en hâte, et moi-même,Dire la chose à toi, féal sujet que j’aime,Te demander conseil, incognito, la nuit,Et l’affaire est bien simple, et voilà bien du bruit !

Mais pourquoi tarder tant à m’ouvrir cette porte ?

Belle raison ! tu viens avec toute une escorte !Quand un secret d’état m’amène en ton palais,Duc, est-ce pour l’aller dire à tous tes valets ?

Altesse, pardonnez ! l’apparence…

Altesse, pardonnez ! l’apparence…Bon père,Je t’ai fait gouverneur du château de Figuère,Mais qui dois-je à présent faire ton gouverneur ?

Pardonnez…

Pardonnez…Il suffit. N’en parlons plus, seigneur.Donc l’empereur est mort.

Donc l’empereur est mort.L’aïeul de votre altesseEst mort ?

Est mort ? Duc, tu m’en vois pénétré de tristesse.

Qui lui succède ?

Qui lui succède ? Un duc de Saxe est sur les rangs.François Premier, de France, est un des concurrents.

Où vont se rassembler les électeurs d’empire ?

Ils ont choisi, je crois, Aix-La-Chapelle, ou Spire,Ou Francfort.

Ou Francfort.Notre roi, dont Dieu garde les jours,N’a-t-il pensé jamais à l’empire ?

N’a-t-il pensé jamais à l’empire ? Toujours.

C’est à vous qu’il revient.

C’est à vous qu’il revient.Je le sais.

C’est à vous qu’il revient.Je le sais.Votre pèreFut archiduc d’Autriche, et l’empire, j’espère,Aura ceci présent, que c’était votre aïeul,Celui qui vient de choir de la pourpre au linceul.

Et puis, on est bourgeois de Gand.

Et puis, on est bourgeois de Gand.Dans mon jeune âgeJe le vis, votre aïeul. Hélas ! seul je surnageD’un siècle tout entier. Tout est mort à présent.C’était un empereur magnifique et puissant.

Rome est pour moi.

Rome est pour moi.Vaillant, ferme, point tyrannique.

Cette tête allait bien au vieux corps germanique.Il s’incline sur les mains du roi et les baise.Que je vous plains ! Si jeune, en un tel deuil plongé !

Le pape veut ravoir la Sicile, que j’ai,Un empereur ne peut posséder la Sicile,Il me fait empereur ; alors, en fils docile.Je lui rends Naple. Ayons l’aigle, et puis nous verronsSi je lui laisserai rogner les ailerons.

Qu’avec joie il verrait, ce vétéran du trône,Votre front déjà large aller à sa couronne !Ah ! seigneur, avec vous nous le pleurerons bien,Cet empereur très grand, très bon et très chrétien !

Le saint-père est adroit. — Qu’est-ce que la Sicile ?C’est une île qui pend à mon royaume, une île,Une pièce, un haillon, qui, tout déchiqueté,Tient à peine à l’Espagne et qui traîne à côté.— Que ferez-vous, mon fils, de cette île bossueAu monde impérial au bout d’un fil cousue ?Votre empire est mal fait ; vite, venez ici,Des ciseaux ! et coupons ! — Très saint-père, merci !

Car de ces pièces-là, si j’ai bonne fortune,Je compte au saint-empire en recoudre plus d’une,Et, si quelques lambeaux m’en étaient arrachés,Rapiécer mes états d’îles et de duchés !

Consolez-vous ! il est un empire des justesOù l’on revoit les morts plus saints et plus augustes !

Ce roi François Premier, c’est un ambitieux !Le vieil empereur mort, vite il fait les doux yeuxÀ l’empire ! A-t-il pas sa France très chrétienne ?Ah ! la part est pourtant belle, et vaut qu’on s’y tienne !L’empereur mon aïeul disait au roi Louis :— Si j’étais Dieu le père, et si j’avais deux fils,Je ferais l’aîné dieu, le second roi de France. —Au duc.Crois-tu que François puisse avoir quelque espérance ?

C’est un victorieux.

C’est un victorieux.Il faudrait tout changer.La bulle d’or défend d’élire un étranger.

À ce compte, seigneur, vous êtes roi d’Espagne ?

Je suis bourgeois de Gand.

Je suis bourgeois de Gand.La dernière campagneA fait monter bien haut le roi François premier.

L’aigle qui va peut-être éclore à mon cimierPeut aussi déployer ses ailes.

Peut aussi déployer ses ailes.Votre altesseSait-elle le latin ?

Sait-elle le latin ? Mal.

Sait-elle le latin ? Mal.Tant pis. La noblesseD’Allemagne aime fort qu’on lui parle latin.

Ils se contenteront d’un espagnol hautain ;Car il importe peu, croyez-en le roi Charles,Quand la voix parle haut, quelle langue elle parle.— Je vais en Flandre. Il faut que ton roi, cher Silva,Te revienne empereur. Le roi de France vaTout remuer. Je veux le gagner de vitesse.Je partirai sous peu.

Je partirai sous peu.Vous nous quittez, altesse,Sans purger l’Aragon de ces nouveaux banditsQui partout dans nos monts lèvent leurs fronts hardis ?

J’ordonne au duc d’Arcos d’exterminer la bande.

Donnez-vous aussi l’ordre au chef qui la commandeDe se laisser faire ?

De se laisser faire ? Eh ! quel est ce chef ? son nom ?

Je l’ignore. On le dit un rude compagnon.

Bah ! je sais que pour l’heure il se cache en Galice,Et j’en aurai raison avec quelque milice.

De faux avis alors le disaient près d’ici.

Faux avis ! — Cette nuit tu me loges.

Faux avis ! — Cette nuit tu me loges.Merci,Altesse !

Il appelle ses valets.Altesse ! Faites tous honneur au roi mon hôte.

Demain, sous ma fenêtre, à minuit, et sans faute.Vous frapperez des mains trois fois.

Vous frapperez des mains trois fois.Demain.

Vous frapperez des mains trois fois.Demain.Demain !

Haut à doña Sol vers laquelle il fait un pas avec Galanterie.Souffrez que pour rentrer je vous offre la main.

Mon bon poignard !

Mon bon poignard !Notre homme a la mine attrapée.

Il prend Hernani à part.Je vous ai fait l’honneur de toucher votre épée,Monsieur. Vous me seriez suspect pour cent raisons.Mais le roi don Carlos répugne aux trahisons.Allez. Je daigne encor protéger votre fuite.

Qu’est-ce seigneur ?

Qu’est-ce seigneur ? Il part. C’est quelqu’un de ma suite.

Oui, de ta suite, ô roi ! de ta suite ! — J’en suis !Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis.Un poignard à la main, l’œil fixé sur ta traceJe vais. Ma race en moi poursuit en toi ta race.Et puis, te voilà donc mon rival ! Un instantEntre aimer et haïr je suis resté flottant,Mon cœur pour elle et toi n’était point assez large,J’oubliais en l’aimant ta haine qui me charge ;Mais puisque tu le veux, puisque c’est toi qui viensMe faire souvenir, c’est bon, je me souviens !Mon amour fait pencher la balance incertaineEt tombe tout entier du côté de ma haine.Oui, je suis de ta suite, et c’est toi qui l’as dit !Va, jamais courtisan de ton lever maudit,Jamais seigneur baisant ton ombre, ou majordomeAyant à te servir abjuré son cœur d’homme,Jamais chiens de palais dressés à suivre un roiNe seront sur tes pas plus assidus que moi !Ce qu’ils veulent de toi, tous ces grands de Castille,C’est quelque titre creux, quelque hochet qui brille,C’est quelque mouton d’or qu’on se va pendre au cou ;Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou !Ce que je veux de toi, ce n’est point faveurs vaines,C’est l’âme de ton corps, c’est le sang de tes veines,C’est tout ce qu’un poignard, furieux et vainqueur,En y fouillant longtemps peut prendre au fond d’un cœur.Va devant ! je te suis. Ma vengeance qui veille

Avec moi toujours marche et me parle à l’oreille.Va ! je suis là, j’épie et j’écoute, et sans bruitMon pas cherche ton pas et le presse et le suit.Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la têteSans me voir immobile et sombre dans ta fête ;La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi,Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi !

Voilà bien le balcon, la porte… mon sang bout.

Montrant la fenêtre qui n’est pas éclairée.Pas de lumière encor !Il promène ses yeux sur les croisées éclairées.Pas de lumière encor !Des lumières partout

Où je n’en voudrais pas, hors à cette fenêtreOù j’en voudrais !

Où j’en voudrais ! Seigneur, reparlons de ce traître.Et vous l’avez laissé partir !

Et vous l’avez laissé partir ! Comme tu dis.

Et peut-être c’était le major des bandits !

Qu’il en soit le major ou bien le capitaine,Jamais roi couronné n’eut mine plus hautaine.

Son nom, seigneur ?

Son nom, seigneur ?Muñoz… Fernan…

Avec le geste d’un homme qui se rappelle tout à coup.Son nom, seigneur ? Muñoz… Fernan…Un nom en I.

Hernani, peut-être ?

Hernani, peut-être ? Oui.

Hernani, peut-être ? Oui.C’est lui !

Hernani, peut-être ? Oui.C’est lui ! C’est Hernani ?Le chef !

Le chef ! De ses propos vous reste-t-il mémoire ?

Hé ! je n’entendais rien dans leur maudite armoire !

Mais pourquoi le lâcher lorsque vous le tenez ?

Comte de Monterey, vous me questionnez !

Les seigneurs reculent et se taisent.Et d’ailleurs ce n’est point le souci qui m’arrête.J’en veux à sa maîtresse et non point à sa tête.J’en suis amoureux fou ! Les yeux noirs les plus beaux,Mes amis ! deux miroirs ! deux rayons ! deux flambeaux !Je n’ai bien entendu de toute leur histoireQue ces trois mots : — Demain, venez à la nuit noire !Mais c’est l’essentiel. Est-ce pas excellent ?Pendant que ce bandit, à mine de galant,S’attarde à quelque meurtre, à creuser quelque tombe.Je viens tout doucement dénicher sa colombe.

Altesse, il eût fallu, pour compléter le tour,Dénicher la colombe en tuant le vautour.

Comte, un digne conseil ! vous avez la main prompte !

Sous quel titre plaît-il au roi que je sois comte ?

C’est méprise !

C’est méprise ! Le roi m’a nommé comte.

C’est méprise ! Le roi m’a nommé comte.Assez !Bien.À Ricardo.Bien.J’ai laissé tomber ce titre… Ramassez.

Merci, seigneur !

Merci, seigneur ! Beau comte ! un comte de surprise !

Mais que fera le roi, la belle une fois prise ?

Il la fera comtesse, et puis dame d’honneur.Puis, qu’il en ait un fils, il sera roi.

Puis, qu’il en ait un fils, il sera roi.Seigneur,Allons donc ! un bâtard ! Comte, fût-on altesse,On ne saurait tirer un roi d’une comtesse !

Il la fera marquise alors, mon cher marquis.

On garde les bâtards pour les pays conquis,On les fait vice-rois. C’est à cela qu’ils servent.

Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent ?…Enfin, en voilà deux qui s’éteignent ! allons !Messieurs, que les instants de l’attente sont longs !Qui fera marcher l’heure avec plus de vitesse ?

C’est ce que nous disons souvent chez votre altesse.

Cependant que chez vous mon peuple le redit.

La dernière fenêtre éclairée s’éteint.— La dernière est éteinte !Tourné vers le balcon de doña Sol, toujours noir.— La dernière est éteinte !Ô vitrage maudit !Quand t’allumeras-tu ? — Cette nuit est bien sombre.Doña Sol, viens briller comme un astre dans l’ombre !À don RicardoEst-il minuit ?

Est-il minuit ?Minuit bientôt.

Est-il minuit ?Minuit bientôt.Il faut finirPourtant ! À tout moment l’autre peut survenir.

Mes amis ! un flambeau ! son ombre à la fenêtre !Jamais jour ne me fut plus charmant à voir naître.Hâtons-nous ! faisons-lui le signal qu’elle attend :Il faut frapper des mains trois fois. Dans un instant,Mes amis, vous allez la voir ! — Mais notre nombreVa l’effrayer peut-être… Allez tous trois dans l’ombreLà-bas, épier l’autre. Amis, partageons-nous

Les deux amans ; tenez, à moi la dame, à vousLe brigand.

Le brigand.Grand merci !

Le brigand.Grand merci !S’il vient, de l’embuscadeSortez vite, et poussez au drôle une estocade.Pendant qu’il reprendra ses esprits sur le grès,J’emporterai la belle, et nous rirons après.N’allez pas cependant le tuer ! c’est un braveAprès tout, et la mort d’un homme est chose grave.

Est-ce vous, Hernani ?

Est-ce vous, Hernani ? Diable ! ne parlons pas !

Je descends.

Je descends.Hernani !

Je descends.Hernani ! Dieu ! ce n’est point son pas !

Doña Sol !

Doña Sol ! Ce n’est point sa voix ! Ah ! malheureuse !

Eh ! quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse ?C’est toujours un amant, et c’est un amant roi !

Le roi !

Le roi ! Souhaite, ordonne, un royaume est à toi !Car celui dont tu veux briser la douce entrave,C’est le roi ton seigneur, c’est Carlos ton esclave !

Au secours, Hernani !

Au secours, Hernani ! Le juste et digne effroi !Ce n’est pas ton bandit qui te tient, c’est le roi !

Non. Le bandit, c’est vous ! N’avez-vous pas de honte ?Ah ! pour vous à la face une rougeur me monte.Sont-ce là les exploits dont le roi fera bruit ?Venir ravir de force une femme la nuit !Que mon bandit vaut mieux cent fois ! Roi, je proclameQue si l’homme naissait où le place son âme,Si Dieu faisait le rang à la hauteur du cœur,Certe, il serait le roi, prince, et vous le voleur !

Madame…

Madame…Oubliez-vous que mon père était comte ?

Je vous ferai duchesse.

Je vous ferai duchesse.Allez ! c’est une honte !

Il ne peut être rien entre nous, don Carlos.Mon vieux père a pour vous versé son sang à flots.Moi, je suis fille noble, et de ce sang jalouse.Trop pour la favorite, et trop peu pour l’épouse !

Princesse ?

Princesse ? Roi Carlos, à des filles de rienPortez votre amourette, ou je pourrais fort bien,Si vous m’osez traiter d’une façon infâme,Vous montrer que je suis dame, et que je suis femme !

Eh bien, partagez donc et mon trône et mon nom.Venez, vous serez reine, impératrice !…

Venez, vous serez reine, impératrice !…Non.C’est un leurre. Et d’ailleurs, altesse, avec franchise,S’agit-il pas de vous, s’il faut que je le dise,J’aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi,Vivre errante, en dehors du monde et de la loi,Ayant faim, ayant soif, fuyant toute l’année,Partageant jour à jour sa pauvre destinée,Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur,Que d’être impératrice avec un empereur !

Que cet homme est heureux !

Que cet homme est heureux ! Quoi ! pauvre, proscrit même !

Qu’il fait bien d’être pauvre et proscrit, puisqu’on l’aime !

Moi je suis seul ! Un ange accompagne ses pas !— Donc vous me haïssez ?

Donc vous me haïssez ? Je ne vous aime pas.

Eh bien, que vous m’aimiez ou non, cela n’importe !Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte.Vous viendrez ! je vous veux ! Pardieu, nous verrons bienSi je suis roi d’Espagne et des Indes pour rien !

Seigneur ! oh ! par pitié ! — Quoi ! Vous êtes altesse,Vous êtes roi. Duchesse, ou marquise, ou comtesse,Vous n’avez qu’à choisir. Les femmes de la courOnt toujours un amour tout prêt pour votre amour.Mais mon proscrit, qu’a-t-il reçu du ciel avare ?Ah ! vous avez Castille, Aragon et Navarre,Et Murcie, et Léon, dix royaumes encor,Et les Flamands, et l’Inde avec les mines d’or !Vous avez un empire auquel nul roi ne touche,Si vaste que jamais le soleil ne s’y couche !Et quand vous avez tout, voudrez-vous, vous, le roi,Me prendre, pauvre fille, à lui qui n’a que moi ?…

Viens ! Je n’écoute rien. Viens ! Si tu m’accompagnes,Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes.Dis, lesquelles veux-tu ? Choisis !

Dis, lesquelles veux-tu ? Choisis ! Pour mon honneurJe ne veux rien de vous, que ce poignard, seigneur !

Avancez maintenant ! faites un pas !

Avancez maintenant ! faites un pas ! La belle !Je ne m’étonne plus si l’on aime un rebelle !

Pour un pas, je vous tue, et me tue…

Pour un pas, je vous tue, et me tue…Hernani !Hernani !

Hernani ! Taisez-vous !

Hernani ! Taisez-vous ! Un pas ! tout est fini.

Madame, à cet excès ma douceur est réduite !J’ai là pour vous forcer trois hommes de ma suite…

Vous en oubliez un !

Vous en oubliez un ! Ah ! le ciel m’est témoinQue volontiers je l’eusse été chercher plus loin !

Hernani, sauvez-moi de lui !

Hernani, sauvez-moi de lui ! Soyez tranquille,Mon amour !

Mon amour ! Que font donc mes amis par la ville ?Avoir laissé passer ce chef de bohémiens !Appelant.Monterey !

Monterey ! Vos amis sont au pouvoir des miens,Et ne réclamez pas leur épée impuissante.Pour trois qui vous viendraient, il m’en viendrait soixante.Soixante dont un seul vous vaut tous quatre. AinsiVidons entre nous deux notre querelle ici.Quoi ! vous portiez la main sur cette noble fille !C’était d’un imprudent, seigneur roi de Castille,Et d’un lâche !

Et d’un lâche ! Seigneur bandit, de vous à moi,Pas de reproche !

Pas de reproche ! Il raille !… Oh ! je ne suis pas roi ;Mais quand un roi m’insulte et pour surcroît me raille,Ma colère va haut et me monte à sa taille,Et, prenez garde, On craint, lorsqu’on me fait affront,Plus qu’un cimier de roi la rougeur de mon front !Vous êtes insensé si quelque espoir vous leurre.

Il lui saisit le bras.Savez-vous quelle main vous étreint à cette heure ?Écoutez. Votre père a fait mourir le mien,Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien,Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme,Je vous hais, je vous hais, — oui, je te hais dans l’âme.

C’est bien.

C’est bien.Ce soir pourtant ma haine était bien loin.Je n’avais qu’un désir, qu’une ardeur, qu’un besoin,Doña Sol ! — Plein d’amour, j’accourais… Sur mon âme !Je vous trouve essayant contre elle un rapt infâme !Quoi ! vous que j’oubliais, sur ma route placé !Seigneur, je vous le dis, vous êtes insensé !Don Carlos, te voilà pris dans ton propre piége,Ni fuite ni secours ! je te tiens et t’assiége !Seul, entouré partout d’ennemis acharnés,Que vas-tu faire ?

Que vas-tu faire ? Allons ! vous me questionnez !

Va, va ! Je ne veux pas qu’un bras obscur te frappe.

Il ne sied pas qu’ainsi ma vengeance m’échappe.Tu ne seras touché par un autre que moi.Défends-toi donc.

Défends-toi donc.Je suis votre seigneur le roi.Frappez. Mais pas de duel.

Frappez. Mais pas de duel.Seigneur, qu’il te souvienneQu’hier encor ta dague a rencontré la mienne.

Je le pouvais hier. J’ignorais votre nom,Vous ignoriez mon titre. Aujourd’hui, compagnon,Vous savez qui je suis et je sais qui vous êtes.

Peut-être.

Peut-être.Pas de duel. Assassinez-moi : faites !

Crois-tu donc que pour nous il soit des noms sacrés ?Çà, te défendras-tu ?

Çà, te défendras-tu ? Vous m’assassinerez !Hernani recule. Don Carlos fixe des yeux d’aigle sur lui.Ah ! vous croyez, bandits, que vos brigades vilesPourront impunément s’épandre dans les villes ?Que teint de sangs, chargés de meurtres, malheureux !Vous pourrez après tout faire les généreux,Et que nous daignerons, nous, victimes trompées,Anoblir vos poignards du choc de nos épées ?

Non, le crime vous tient. Partout vous le traînez.Nous, des duels avec vous ! arrière ! assassinez.

Va-t’en donc !Le roi se tourne à demi vers lui et le regarde avec hauteur.Va-t’en donc !Nous aurons des rencontres meilleures.Va-t’en.

Va-t’en.C’est bien, monsieur. Je vais dans quelques heuresJe serai, moi le roi, dans le palais ducal.Mon premier soin sera de mander le fiscal,A-t-on fait mettre à prix votre tête ?

A-t-on fait mettre à prix votre tête ? Oui.

A-t-on fait mettre à prix votre tête ? Oui.Maître,Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traître,Je vous en avertis. Partout je vous poursuis.Je vous fais mettre au ban du royaume.

Je vous fais mettre au ban du royaume.J’y suisDéjà.

Déjà.Bien !

Déjà.Bien ! Mais la France est auprès de l’Espagne,C’est un port.

C’est un port.Je vais être empereur d’Allemagne.Je vous fais mettre au ban de l’empire.

Je vous fais mettre au ban de l’empire.À ton gré.J’ai le reste du monde où je te braverai.Il est plus d’un asile où ta puissance tombe.

Et quand j’aurai le monde ?

Et quand j’aurai le monde ? Alors j’aurai la tombe.

Je saurai déjouer vos complots insolents.

La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents,Mais elle vient.

Mais elle vient.Toucher à la dame qu’adoreCe bandit !

Ce bandit !Songes-tu que je te tiens encore ?Ne me rappelle pas, futur césar romain,Que je t’ai là, chétif et petit dans ma main,Et que si je serrais cette main trop loyaleJ’écraserais dans l’œuf ton aigle impériale !

Faites.

Faites.Va-t’en ! va-t’en !

Il ôte son manteau et le jette sur les épaules du roi.Faites.Va-t’en ! va-t’en !Fuis, et prends ce manteau.Car dans nos rangs pour toi je crains quelque couteau.

Pars tranquille à présent. Ma vengeance altéréePour tout autre que moi fait ta tête sacrée.

Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi,Ne demandez un jour ni grâce ni merci !

Maintenant, fuyons vite.

Maintenant, fuyons vite.Il vous sied, mon amie,D’être dans mon malheur toujours plus raffermie,De n’y point renoncer, et de vouloir toujoursJusqu’au fond, jusqu’au bout, accompagner mes jours.C’est un noble dessein, digne d’un cœur fidèle !Mais, tu le vois, mon dieu, pour tant accepter d’elle,Pour emporter joyeux dans mon antre avec moiCe trésor de beauté qui rend jaloux un roi,Pour que ma doña Sol me suive et m’appartienne,Pour lui prendre sa vie et la joindre à la mienne,Pour l’entraîner sans honte encore et sans regrets,Il n’est plus temps ; je vois l’échafaud de trop près.

Que dites-vous ?

Que dites-vous ? Ce roi que je bravais en face,Va me punir d’avoir osé lui faire grâce.Il fuit ; déjà peut-être il est dans son palais.Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets,Ses seigneurs, ses bourreaux…

Ses seigneurs, ses bourreaux…Hernani ! Dieu ! Je tremble !Eh bien, hâtons-nous donc alors ! fuyons ensemble !

Ensemble ! non, non ; l’heure en est passée ! Hélas !Doña Sol, à mes yeux quand tu te révélas,Bonne, et daignant m’aimer d’un amour secourable,J’ai bien pu vous offrir, moi, pauvre misérable,Ma montagne, mon bois, mon torrent ; — ta pitiéM’enhardissait, — mon pain de proscrit, la moitiéDu lit vert et touffu que la forêt me donne ;Mais t’offrir la moitié de l’échafaud ! pardonne,Doña Sol ! l’échafaud, — c’est à moi seul !

Doña Sol ! l’échafaud, — c’est à moi seul ! PourtantVous me l’aviez promis !

Vous me l’aviez promis !Ange ! ah ! dans cet instantOù la mort vient peut-être, où s’approche dans l’ombreUn sombre dénoûment pour un destin bien sombre,Je le déclare ici, proscrit, traînant au flancUn souci profond, né dans un berceau sanglant,Si noir que soit le deuil qui s’épand sur ma vie,Je suis un homme heureux et je veux qu’on m’envie ;Car vous m’avez aimé ! car vous me l’avez dit !Car vous avez tout bas béni mon front maudit !

Hernani !

Hernani ! Loué soit le sort doux et propiceQui me mit cette fleur au bord du précipice !

Et ce n’est pas pour vous que je parle en ce lieu,Je parle pour le ciel qui m’écoute, et pour Dieu.

Souffre que je te suive.

Souffre que je te suive.Ah ! ce serait un crimeQue d’arracher la fleur en tombant dans l’abîme.Va, j’en ai respiré le parfum, c’est assez !Renoue à d’autres jours tes jours par moi froissés.épouse ce vieillard. C’est moi qui te délie ;Je rentre dans ma nuit. Toi, sois heureuse, oublie !

Non, je te suis, je veux ma part de ton linceul !Je m’attache à tes pas.

Je m’attache à tes pas.Oh ! Laisse-moi fuir seul.

Hernani ! tu me fuis. Ainsi donc, insensée,Avoir donné sa vie et se voir repoussée,Et n’avoir, après tant d’amour et tant d’ennui,Pas même le bonheur de mourir près de lui.

Je suis banni ! je suis proscrit ! je suis funeste !

Ah ! vous êtes ingrat !

Ah ! vous êtes ingrat ! Eh bien ! Non, non, je reste.Tu le veux, me voici. Viens, oh ! viens dans mes bras !

Je reste, et resterai tant que tu le voudras.Oublions-les : restons. —

Il l’assied sur un banc.Oublions-les : restons. —Sieds-toi sur cette pierre.Il se place à ses pieds.Des flammes de tes yeux inonde ma paupière,Chante-moi quelque chant comme parfois le soirTu m’en chantais, avec des pleurs dans ton œil noir.Soyons heureux ! buvons, car la coupe est remplie,Car cette heure est à nous et le reste est folie.Parle-moi, ravis-moi. N’est-ce pas qu’il est douxD’aimer et de sentir qu’on vous aime à genoux ?D’être deux ? d’être seuls ? et que c’est douce choseDe se parler d’amour la nuit quand tout repose ?Oh ! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein,Doña Sol ! mon amour ! ma beauté !

Doña Sol ! mon amour ! ma beauté ! Le tocsin !Entends-tu ? le tocsin !

Entends-tu ? le tocsin ! Eh non ! c’est notre noceQu’on sonne.

Qu’on sonne.Lève-toi ! fuis ! Grand Dieu ! SaragosseS’allume !

S’allume ! Nous aurons une noce aux flambeaux.

C’est la noce des morts ! La noce des tombeaux !

Rendormons-nous !

Rendormons-nous ! Seigneur, les sbires, les alcades,Débouchent dans la place en longues cavalcades !Alerte, monseigneur !

Alerte, monseigneur ! Ah ! tu l’avais bien dit !

Au secours !

Au secours ! Me voici. C’est bien !

Au secours ! Me voici. C’est bien ! Mort au bandit !

Ton épée…À doña Sol.Ton épée…Adieu donc !

Ton épée…Adieu donc ! C’est moi qui fais ta perte !Où vas-tu ?

Lui montrant la petite porte.Où vas-tu ? Viens ! Fuyons par cette porte ouverte !

Dieu ! laisser mes amis ! que dis-tu ?

Dieu ! laisser mes amis ! que dis-tu ? Ces clameursMe brisent.

Me brisent.Souviens-toi que si tu meurs, je meurs !

Un baiser !

Un baiser ! Mon époux ! mon Hernani ! mon maître !

Hélas ! c’est le premier !

Hélas ! c’est le premier ! C’est le dernier peut-être.

Enfin ! c’est aujourd’hui ! dans une heure on seraMa duchesse ! plus d’oncle ! et l’on m’embrassera !Mais m’as-tu pardonné ? J’avais tort, je l’avoue.J’ai fait rougir ton front, j’ai fait pâlir ta joue :J’ai soupçonné trop vite, et je n’aurais point dûTe condamner ainsi sans avoir entendu.Que l’apparence a tort ! Injustes que nous sommes !

Certes, ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommes !C’est égal. Je devais n’en pas croire mes yeux.Mais que veux-tu, ma pauvre enfant ? quand on est vieux !

Vous reparlez toujours de cela. Qui vous blâme ?

Moi ! J’eus tort. Je devais savoir qu’avec ton âmeOn n’a point de galants lorsqu’on est doña Sol,Et qu’on a dans le cœur de bon sang espagnol.

Certes, il est bon et pur, monseigneur, et peut-êtreOn le verra bientôt.

On le verra bientôt.Écoute, on n’est pas maîtreDe soi-même, amoureux comme je suis de toi,Et vieux. On est jaloux, on est méchant, pourquoi ?Parce que l’on est vieux. Parce que beauté, grâce,Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace.Parce qu’on est jaloux des autres, et honteuxDe soi. Dérision ! que cet amour boiteuxQui nous remet au cœur tant d’ivresse et de flamme,Ait oublié le corps en rajeunissant l’âme !— Quand passe un jeune pâtre, — oui, c’en est là ! — souvent,Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant,Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées,Souvent je dis tout bas : — Ô mes tours crénelées,Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais,Oh ! que je donnerais mes blés et mes forêts,Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines,Mon vieux nom, mon vieux titre et toutes mes ruines,Et tous mes vieux aïeux qui bientôt m’attendront,Pour sa chaumière neuve, et pour son jeune front ! —Car ses cheveux sont noirs ; car son œil reluit comme

Le tien, tu peux le voir et dire : Ce jeune homme !Et puis, penser à moi qui suis vieux. Je le sais !Pourtant j’ai nom Silva, mais ce n’est plus assez !Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t’aime !Le tout, pour être jeune et beau comme toi-même !Mais à quoi vais-je ici rêver ? Moi, jeune et beau !Qui te dois de si loin devancer au tombeau !

Qui sait ?

Qui sait ? Mais, va, crois-moi, ces cavaliers frivolesN’ont pas d’amour si grand qu’il ne s’use en paroles.Qu’une fille aime et croie un de ces jouvenceaux,Elle en meurt, il en rit. Tous ces jeunes oiseaux,À l’aile vive et peinte, au langoureux ramage,Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.Les vieux, dont l’âge éteint la voix et les couleurs,Ont l’aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs.Nous aimons bien. Nos pas sont lourds ? nos yeux arides ?Nos fronts ridés ? Au cœur on n’a jamais de rides.Hélas ! quand un vieillard aime, il faut l’épargner.Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner.Oh ! mon amour n’est point comme un jouet de verreQui brille et tremble ; oh ! non, c’est un amour sévère,Profond, solie, sûr, paternel, amical,De bois de chêne, ainsi que mon fauteuil ducal !Voilà comme je t’aime, et puis je t’aime encoreDe cent autres façons, comme on aime l’aurore,Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux !De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux,Ton front pur, le beau feu de ta douce prunelle,Je ris, et j’ai dans l’âme une fête éternelle.

Hélas !

Hélas ! Et puis, vois-tu, le monde trouve beau,Lorsqu’un homme s’éteint, et, lambeau par lambeau,S’en va, lorsqu’il trébuche au marbre de la tombe,Qu’une femme, ange pur, innocente colombe,Veille sur lui, l’abrite, et daigne encor souffrir.L’inutile vieillard qui n’est bon qu’à mourir.C’est une œuvre sacrée et qu’à bon droit on loueQue ce suprême effort d’un cœur qui se dévoue,Qui console un mourant jusqu’à la fin du jour,Et, sans aimer peut-être, a des semblants d’amour !Ah ! tu seras pour moi cet ange au cœur de femmeQui du pauvre vieillard réjouit encor l’âme,Et de ses derniers ans lui porte la moitié,Fille par le respect et sœur par la pitié.

Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre,Monseigneur. Ce n’est pas une raison pour vivreQue d’être jeune. Hélas ! je vous le dis, souventLes vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant,Et leurs yeux brusquement referment leur paupière,Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre.

Oh ! les sombres discours ! Mais je vous gronderai,Enfant ! un pareil jour est joyeux et sacré.Comment, à ce propos, quand l’heure nous appelle,N’êtes-vous pas encor prête pour la chapelle ?Mais, vite ! habillez-vous. Je compte les instants.La parure de noce !

La parure de noce !Il sera toujours temps.

Non pas.

Non pas.Que veut Iaquez ?

Non pas.Que veut laquez ? Monseigneur, à la porte,Un homme, un pèlerin, un mendiant, n’importe,Est là qui vous demande asile.

Est là qui vous demande asile.Quel qu’il soit,Le bonheur entre avec l’étranger qu’on reçoit.Qu’il vienne. — Du dehors a-t-on quelques nouvelles ?Que dit-on de ce chef de bandits infidèlesQui remplit nos forêts de sa rébellion ?

C’en est fait d’Hernani ; c’en est fait du lionDe la montagne.

De la montagne.Dieu !

De la montagne.Dieu ! Quoi ?

De la montagne.Dieu ! Quoi ? La troupe est détruite.Le roi, dit-on, s’est mis lui-même à leur poursuite.La tête d’Hernani vaut mille écus du roiPour l’instant ; mais on dit qu’il est mort.

Pour l’instant ; mais on dit qu’il est mort.Quoi ! sans moi,Hernani ?

Hernani ? Grâce au ciel ! il est mort, le rebelle !On peut se réjouir maintenant, chère belle !

Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil !Aujourd’hui, double fête !

Aujourd’hui, double fête !Oh ! Des habits de deuil.

Fais-lui vite porter l’écrin que je lui donne.

Il se rassied dans son fauteuil.Je veux la voir parée ainsi qu’une madone,Et grâce à ses doux yeux, et grâce à mon écrin,Belle à faire à genoux tomber un pèlerin.À propos, et celui qui nous demande un gîte ?Dis-lui d’entrer, fais-lui nos excuses, cours vite.

Le page salue et sort.Laisser son hôte attendre ! ah ! c’est mal !

Laisser son hôte attendre ! ah ! c’est mal ! Monseigneur,Paix et bonheur à vous !

Paix et bonheur à vous ! À toi paix et bonheur,Mon hôte !

Mon hôte ! N’es-tu pas pèlerin ?

Mon hôte ! N’es-tu pas pèlerin ? Oui.

Mon hôte ! N’es-tu pas pèlerin ? Oui.Sans douteTu viens d’Armillas ?

Tu viens d’Armillas ? Non, j’ai pris une autre route.On se battait par là.

On se battait par là.La troupe du banni,N’est-ce pas ?

N’est-ce pas ? Je ne sais.

N’est-ce pas ? Je ne sais.Le chef, le Hernani,Que devient-il ? sais-tu ?

Que devient-il ? sais-tu ? Seigneur, quel est cet homme ?

Tu ne le connais pas ? tant pis ! la grosse sommeNe sera point pour toi. Vois-tu, ce Hernani,C’est un rebelle au roi, trop longtemps impuni.Si tu vas à Madrid, tu le pourras voir pendre.

Je n’y vais pas.

Je n’y vais pas.Sa tête est à qui veut la prendre.

Qu’on y vienne !

Qu’on y vienne ! Où vas-tu, bon pèlerin ?

Qu’on y vienne ! Où vas-tu, bon pèlerin ? Seigneur,Je vais à Saragosse.

Je vais à Saragosse.Un vœu fait en l’honneurD’un saint ? de Notre-Dame ?

D’un saint ? de Notre-Dame ? Oui, duc, de Notre-Dame.

Del Pilar ?

Del Pilar ? Del Pilar.

Del Pilar ? Del Pilar.Il faut n’avoir point d’âmePour ne point acquitter les vœux qu’on fait aux saints.Mais, le tien accompli, n’as-tu d’autres desseins ?Voir le pilier, c’est là tout ce que tu désires ?

Oui, je veux voir brûler les flambeaux et les cires,Voir Notre-Dame au fond du sombre corridor,Luire en sa châsse ardente, avec sa chape d’or,Et puis m’en retourner.

Et puis m’en retourner.Fort bien. — Ton nom, mon frère ?Je suis Ruy De Silva.

Je suis Ruy De Silva.Mon nom ?…

Je suis Ruy De Silva.Mon nom ?…Tu peux le taireSi tu veux. Nul n’a droit de le savoir ici.Viens-tu pas demander asile ?

Viens-tu pas demander asile ? Oui, duc.

Viens-tu pas demander asile ? Oui, duc.Merci.Sois le bienvenu. Reste, ami, ne te fais fauteDe rien. Quant à ton nom, tu te nommes mon hôte.Qui que tu sois, c’est bien ! et, sans être inquiet,J’accueillerais Satan, si Dieu me l’envoyait.

Voici ma Notre-Dame à moi. L’avoir priéeTe portera bonheur.

Te portera bonheur.Ma belle mariée,Venez. — Quoi ! pas d’anneau ! pas de couronne encor !

Qui veut gagner ici mille carolus d’or ?

Je suis Hernani !

Je suis Hernani ! Ciel ! vivant !

Je suis Hernani ! Ciel ! vivant ! Je suis cet hommeQu’on cherche.Au duc.Qu’on chercheVous vouliez savoir si je me nommePerez ou Diego ? — Non ! je me nomme Hernani.C’est un bien plus beau nom, c’est un nom de banni,C’est un nom de proscrit ! Vous voyez cette tête ?Elle vaut assez d’or pour payer votre fête !Aux valets.Je vous la donne à tous. Vous serez bien payés !Prenez ! liez mes mains, liez mes pieds, liez !

Mais non, c’est inutile, une chaîne me lieQue je ne romprai point.

Que je ne romprai point.Malheureuse !

Que je ne romprai point. Malheureuse ! Folie !Çà, mon hôte est un fou !

Çà, mon hôte est un fou ! Votre hôte est un bandit.

Oh ! ne l’écoutez pas.

Oh ! Ne l’écoutez pas.J’ai dit ce que j’ai dit.

Mille carolus d’or ! monsieur, la somme est forte,Et je ne suis pas sûr de tous mes gens.

Et je ne suis pas sûr de tous mes gens.Qu’importe ?Tant mieux si dans le nombre il s’en trouve un qui veut.Aux valetsLivrez-moi ! vendez-moi !

Livrez-moi ! vendez-moi ! Taisez-vous donc ! on peutVous prendre au mot.

Vous prendre au mot.Amis, l’occasion est belle !Je vous dis que je suis le proscrit, le rebelle,Hernani !

Hernani ! Taisez-vous !

Hernani ! Taisez-vous ! Hernani !

Hernani ! Taisez-vous ! Hernani ! Oh ! tais-toi !

On se marie ici ! Je veux en être, moi !Mon épousée aussi m’attend.

Au duc.Mon épousée aussi m’attend.Elle est moins belleQue la vôtre, seigneur, mais n’est pas moins fidèle.C’est la mort !

Aux valets.C’est la mort ! Nul de vous ne fait un pas encor ?

Par pitié !

Par pitié ! Hernani ! mille carolus d’or !

C’est le démon !

C’est le démon.Viens, toi ; tu gagneras la somme.Riche alors, de valet tu redeviendras homme.

Aux valets qui restent immobiles.Vous aussi, vous tremblez ! ai-je assez de malheur !

Frère, à toucher ta tête ils risqueraient la leur.Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire,Pour ta vie au lieu d’or offrît-on un empire,

Mon hôte ! Je te dois protéger en ce lieu,Même contre le roi, car je te tiens de Dieu.S’il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure !À doña Sol.Ma nièce, vous serez ma femme dans une heure ;Rentrez chez vous. Je vais faire armer le château,J’en vais fermer la porte.

J’en vais fermer la porte.Oh ! Pas même un couteau !

Je vous fais compliment ! Plus que je ne puis direLa parure me charme et m’enchante, et j’admire !

Il s’approche de l’écrin.La bague est de bon goût, — la couronne me plaît, —Le collier est d’un beau travail, — le braceletEst rare, — mais cent fois, cent fois moins que la femmeQui sous un front si pur cache ce cœur infâme !

Examinant de nouveau le coffret.Et qu’avez-vous donné pour tout cela ? — Fort bien !Un peu de votre amour ? mais, vraiment, c’est pour rien !Grand Dieu ! trahir ainsi ! n’avoir pas honte, et vivre !

Examinant l’écrin.Mais peut-être après tout c’est perle fausse et cuivreAu lieu de l’or, verre et plomb, diamants déloyaux,Faux saphirs, faux bijoux, faux brillants, faux joyaux !Ah ! s’il en est ainsi, comme cette parure,Ton cœur est faux, duchesse, et tu n’es que dorure !

Il revient au coffret.— Mais non, non. Tout est vrai, tout est bon, tout est beauIl n’oserait tromper, lui, qui touche au tombeau.Rien n’y manque.

Il prend l’une après l’autre toutes les pièces de l’écrin.Rien n’y manque ! Colliers, brillants, pendants d’oreille,

Couronne de duchesse, anneau d’or… — À merveille !Grand merci de l’amour sûr, fidèle et profond !Le précieux écrin !

Le précieux écrin ! Vous n’allez pas au fond !— C’est le poignard, qu’avec l’aide de ma patronneJe pris au roi Carlos, lorsqu’il m’offrit un trôneEt que je refusai, pour vous qui m’outragez !

Oh ! laisse qu’à genoux dans tes yeux affligésJ’efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes,Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes !

Hernani ! je vous aime et vous pardonne, et n’aiQue de l’amour pour vous.

Que de l’amour pour vous.Elle m’a pardonné,Et m’aime ! Qui pourra faire aussi que moi-même,Après ce que j’ai dit, je me pardonne et m’aime ?Oh ! je voudrais savoir, ange au ciel réservé,Où vous avez marché, pour baiser le pavé !

Ami !

Ami ! Non, je dois t’être odieux ! Mais, écoute,Dis-moi : Je t’aime ! Hélas ! rassure un cœur qui doute,Dis-le moi ! car souvent avec ce peu de motsLa bouche d’une femme a guéri bien des maux.

Croire que mon amour eût si peu de mémoire !

Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire,Jusqu’à d’autres amours, plus nobles à leur gré,Rapetisser un cœur où son nom est entré !

Hélas ! j’ai blasphémé ! Si j’étais à ta place,Doña Sol, j’en aurais assez, je serais lasseDe ce fou furieux, de ce sombre insenséQui ne sait caresser qu’après qu’il a blessé.Je lui dirais : Va-t-en ! — Repousse-moi, repousse !Et je te bénirai, car tu fus bonne et douce,Car tu m’as supporté trop longtemps, car je suisMauvais, je noircirais tes jours avec mes nuits,Car c’en est trop enfin, ton âme est belle et hauteEt pure, et si je suis méchant, est-ce ta faute ?Épouse le vieux duc ! il est bon, noble, il aPar sa mère Olmedo, par son père Alcala.Encore un coup, sois riche avec lui, sois heureuse !Moi, sais-tu ce que peut cette main généreuseT’offrir de magnifique ? une dot de douleurs.Tu pourras y choisir ou du sang ou des pleurs.L’exil, les fers, la mort, l’effroi qui m’environne,C’est là ton collier d’or, c’est ta belle couronne,Et jamais à l’épouse un époux plein d’orgueilN’offrit plus riche écrin de misère et de deuil.Épouse le vieillard, te dis-je ; il te mérite !Eh ! qui jamais croira que ma tête proscriteAille avec ton front pur ? qui, nous voyant tous deux,Toi calme et belle, moi violent, hasardeux,Toi paisible et croissant comme une fleur à l’ombre,Moi heurté dans l’orage à des écueils sans nombre,Qui dira que nos sorts suivent la même loi ?Non. Dieu qui fait tout bien ne te fit pas pour moi.Je n’ai nul droit d’en haut sur toi, je me résigne.J’ai ton cœur, c’est un vol ! je le rends au plus digne.Jamais à nos amours le ciel n’a consenti.

Si j’ai dit que c’était ton destin, j’ai menti.D’ailleurs, vengeance, amour, adieu ! mon jour s’achève.Je m’en vais, inutile, avec mon double rêve,Honteux de n’avoir pu ni punir ni charmer,Qu’on m’ait fait pour haïr, moi qui n’ai su qu’aimer !Pardonne-moi ! fuis-moi ! ce sont mes deux prières ;Ne les rejette pas, car ce sont les dernières.Tu vis et je suis mort. Je ne vois pas pourquoiTu te ferais murer dans ma tombe avec moi.

Ingrat !

Ingrat !Monts d’Aragon ! Galice ! Estramadoure !— Oh ! je porte malheur à tout ce qui m’entoure ! —J’ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits, sans remordsJe les ai fait combattre, et voilà qu’ils sont morts !C’étaient les plus vaillants de la vaillante Espagne.Ils sont morts ! ils sont tous tombés dans la montagneTous sur le dos couchés, en justes, devant Dieu,Et, si leurs yeux s’ouvraient, ils verraient le ciel bleu !Voilà ce que je fais de tout ce qui m’épouse !Est-ce une destinée à te rendre jalouse ?Doña Sol, prends le duc, prends l’enfer, prends le roi !C’est bien. Tout ce qui n’est pas moi vaut mieux que moi !Je n’ai plus un ami qui de moi se souvienne,Tout me quitte, il est temps qu’à la fin ton tour vienne,Car je dois être seul. Fuis ma contagion.Ne te fais pas d’aimer une religion !Oh ! par pitié pour toi, fuis ! — Tu me crois peut-êtreUn homme comme sont tous les autres, un êtreIntelligent, qui court droit au but qu’il rêva.Détrompe-toi. Je suis une force qui va !Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !Une âme de malheur faite avec des ténèbres !Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé

D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.Je descends, je descends, et jamais ne m’arrête.Si parfois, haletant, j’ose tourner la tête,Une voix me dit : Marche ! et l’abîme et profond,Et de flamme et de sang je le vois rouge au fond !Cependant, à l’entour de ma course farouche,Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche !Oh ! fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal,Hélas ! sans le vouloir, je te ferais du mal !

Grand Dieu !

Grand Dieu !C’est un démon redoutable, te dis-je,Que le mien. Mon bonheur ! voilà le seul prodigeQui lui soit impossible. Et toi, c’est le bonheur !Tu n’es donc pas pour moi, cherche un autre seigneur,Va, si jamais le ciel à mon sort qu’il renieSouriait… n’y crois pas ! ce serait ironie !Épouse le duc !

Épouse le duc !Donc ce n’était pas assez !Vous aviez déchiré mon cœur, vous le brisez !Ah ! vous ne m’aimez plus !

Ah ! vous ne m’aimez plus !Oh ! mon cœur et mon âme,C’est toi ! l’ardent foyer d’où me vient toute flamme,C’est toi ! Ne m’en veux pas de fuir, être adoré !

Je ne vous en veux pas. Seulement j’en mourrai.

Mourir ! pour qui ? pour moi ? Se peut-il que tu meuresPour si peu ?

Pour si peu ?Voilà tout.

Pour si peu ? Voilà tout.Oh ! tu pleures ! tu pleures !Et c’est encor ma faute ! et qui me punira ?Car tu pardonneras encor ! Qui te diraCe que je souffre au moins lorsqu’une larme noieLa flamme de tes yeux dont l’éclair est ma joie !Oh ! mes amis sont morts ! Oh ! je suis insensé !Pardonne. Je voudrais aimer, je ne le sai.Hélas ! j’aime pourtant d’une amour bien profonde ! —Ne pleure pas ! mourons plutôt ! — Que n’ai-je un monde ?Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !

Vous êtes mon lion superbe et généreux !Je vous aime.

Je vous aime.Oh ! l’amour serait un bien suprêmeSi l’on pouvait mourir de trop aimer !

Si l’on pouvait mourir de trop aimer !Je t’aime !Monseigneur ! je vous aime, et je suis toute à vous.

Oh ! qu’un coup de poignard de toi me serait doux !

Ah ! ne craignez-vous pas que Dieu ne vous punisseDe parler de la sorte ?

De parler de la sorte ?Eh bien ! qu’il nous unisse !Tu le veux. Qu’il en soit ainsi ! — J’ai résisté.

Voilà donc le paîment de l’hospitalité !

Dieu ! le duc !Dieu ! le duc !Tous deux se détournent comme réveillés en sursaut.

Dieu ! le duc !C’est donc là mon salaire, mon hôte ?— Bon seigneur, va-t’en voir si ta muraille est haute,Si la porte est bien close et l’archer dans sa tour,De ton château pour nous fais et refais le tour,Cherche en ton arsenal une armure à ta taille,Ressaie à soixante ans ton harnais de bataille !Voici la loyauté dont nous paîrons ta foi !Tu fais cela pour nous, et nous ceci pour toi !Saints du ciel ! j’ai vécu plus de soixante années,J’ai vu bien des bandits aux âmes effrénées,J’ai souvent, en tirant ma dague du fourreauFait lever sur mes pas des gibiers de bourreau,J’ai vu des assassins, des monnayeurs, des traîtres,De faux valets à table empoisonnant leurs maîtres,J’en ai vu qui mouraient sans croix et sans pater,J’ai vu Sforce, j’ai vu Borgia, je vois Luther,Mais je n’ai jamais vu perversité si hauteQui n’eût craint le tonnerre en trahissant son hôte !

Ce n’est pas de mon temps. Si noire trahisonPétrifie un vieillard au seuil de sa maison,Et fait que le vieux maître, en attendant qu’il tombe,A l’air d’une statue à mettre sur sa tombe.Maures et castillans ! Quel est cet homme-ci ?Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle.Ô vous, tous les Silva qui m’écoutez ici,Pardon si devant vous, pardon si ma colèreDit l’hospitalité mauvaise conseillère !

Duc…

Duc…Tais-toi !

Il fait lentement trois pas dans la salle et promène de nouveau ses regards sur les portraits des Silva.Duc… Tais-toi !Morts sacrés ! aïeux ! hommes de fer !Qui voyez ce qui vient du ciel et de l’enfer,Dites-moi, messeigneurs, dites, quel est cet homme ?Ce n’est pas Hernani, c’est Judas qu’on le nomme !Oh ! tâchez de parler pour me dire son nom !

Croisant les bras.Avez-vous de vos jours vu rien de pareil ? Non !

Seigneur duc…

Seigneur duc…Voyez-vous ? il veut parler, l’infâme !Mais, mieux encor que moi, vous lisez dans son âme.Oh ! ne l’écoutez pas ! C’est un fourbe ! Il prévoitQue mon bras va sans doute ensanglanter mon toit,Que peut-être mon cœur couve dans ses tempêtesQuelque vengeance, sœur du festin des sept têtes,Il vous dira qu’il est proscrit, il vous diraQu’on va dire Silva comme l’on dit Lara,Et puis qu’il est mon hôte, et puis qu’il est votre hôte…

Mes aïeux, mes seigneurs, voyez, est-ce ma faute ?Jugez entre nous deux !

Jugez entre nous deux !Ruy Gomez De Silva,Si jamais vers le ciel noble front s’éleva,Si jamais cœur fut grand, si jamais âme haute,C’est la vôtre, seigneur ! c’est la tienne, ô mon hôte !Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n’aiRien à dire, sinon que je suis bien damné.Oui, j’ai voulu te prendre et t’enlever ta femme,Oui, j’ai voulu souiller ton lit, oui, c’est infâme !J’ai du sang. Tu feras très bien de le verser,D’essuyer ton épée, et de n’y plus penser.

Seigneur, ce n’est pas lui ! Ne frappez que moi-même !

Taisez-vous, doña Sol. Car cette heure est suprême.Cette heure m’appartient. Je n’ai plus qu’elle. AinsiLaissez-moi m’expliquer avec le duc ici.Duc, crois aux derniers mots de ma bouche ; j’en jure,Je suis coupable, mais sois tranquille, — elle est pure !C’est là tout. Moi coupable, elle pure ; ta foiPour elle, un coup d’épée ou de poignard pour moi.Voilà. — Puis fais jeter le cadavre à la porteEt laver le plancher, si tu veux, il n’importe !

Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l’aime.

Don Ruy se détourne à ce mot en tressaillant et fixe sur doña Sol un regard terrible. Elle se jette à ses genoux.Ah ! moi seule ai tout fait. Car je l’aime.Oui, pardon !Je l’aime, monseigneur !

Je l’aime, monseigneur !Vous l’aimez !

Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez !À Hernani.Je l’aime, monseigneur ! Vous l’aimez !Tremble donc !

Qu’est ce bruit ?

Qu’est ce bruit ?C’est le roi, monseigneur, en personne.Avec un gros d’archers et son héraut qui sonne.

Dieu ! le roi ! Dernier coup !

Dieu ! le roi ! Dernier coup !Il demande pourquoiLa porte est close, et veut qu’on ouvre.

La porte est close, et veut qu’on ouvre.Ouvrez au roi.

Il est perdu !

Il est perdu !Monsieur, venez ici.

Il est perdu ! Monsieur, venez ici.Ma têteEst à toi, livre-la, seigneur. Je la tiens prête.Je suis ton prisonnier.

Je suis ton prisonnier.Seigneur, pitié pour lui !

Son altesse le roi !

Son altesse le roi !D’où vient donc aujourd’hui,Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ?Par les saints ! je croyais ta dague plus rouillée !Et je ne savais pas qu’elle eût hâte à ce point,Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing !

Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux.C’est s’y prendre un peu tard pour faire le jeune homme !Avons-nous des turbans ? serait-ce qu’on me nommeBoabdil ou Mahom, et non Carlos, répond !Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ?

Seigneur…

Seigneur…Prenez les clés ! saisissez-vous des portes !

Ah ! vous réveillez donc les rébellions mortes ?Pardieu ! si vous prenez de ces airs avec moi,Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi,Et j’irai par les monts, de mes mains aguerries,Dans leurs nids crénelés, tuer les seigneuries !

Altesse, les Silva sont loyaux…

Altesse, les Silva sont loyaux…Sans détoursRéponds, duc, ou je fais raser tes onze tours !De l’incendie éteint il reste une étincelle,Des bandits morts il reste un chef. — Qui le recèle ?C’est toi ! Ce Hernani, rebelle empoisonneur,Ici, dans ton château, tu le caches !

Ici, dans ton château, tu le caches !Seigneur,C’est vrai.

C’est vrai.Fort bien. Je veux sa tête, — ou bien la tienne.Entends-tu, mon cousin ?

Entends-tu, mon cousin ?Mais qu’à cela ne tienne !Vous serez satisfait.

Vous serez satisfait.Ah ! Tu t’amendes. — VaChercher mon prisonnier.

Chercher mon prisonnier.Celui-ci des SilvaC’est l’aîné, c’est l’aïeul, l’ancêtre, le grand homme !Don Silvius, qui fut trois fois consul de Rome.

Passant au portrait suivant.Voici don Galceran de Silva, l’autre Cid !

On lui garde à Toro, près de Valladolid,Une châsse dorée où brûlent mille cierges.Il affranchit Léon du tribut des cent vierges.

Passant à un autre.— Don Blas, — qui, de lui-même et dans sa bonne foi,S’exila pour avoir mal conseillé le roi.

À un autre.— Christoval. — Au combat d’Escalona, don Sanche,Le roi, fuyait à pied, et sur sa plume blancheTous les coups s’acharnaient, il cria : Christoval !Christoval prit la plume et donna son cheval.

À un autre.— Don Jorge, qui paya la rançon de Ramire,Roi d’Aragon.

Roi d’Aragon.Pardieu, don Ruy, je vous admire !Continuez.

Continuez.Voici Ruy Gomez De Silva,Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava.Son armure géante irait mal à nos tailles.Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles,Conquit au roi Motril, Antequera, Suez,Nijar, et mourut pauvre. — Altesse, saluez.

Près de lui, Gil son fils, cher aux âmes loyales.

Sa main pour un serment valait les mains royales.À un autre.— Don Gaspar, de Mendoce et de Silva l’honneur !Toute noble maison tient à Silva, seigneur.Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse.Manrique nous envie et Lara nous jalouse.

Alencastre nous hait. Nous touchons à la foisDu pied à tous les ducs, du front à tous les rois !

Vous raillez-vous ?

Vous raillez-vous ? Voilà don Vasquez, dit le Sage,Don Jayme, dit le Fort. Un jour, sur son passage,Il arrêta Zamet et cent maures tout seul.— J’en passe, et des meilleurs. —

Sur un geste de colère du roi, il passe un grand nombre de tableaux, et vient tout de suite aux trois derniers portraits à gauche du spectateur.— J’en passe, et des meilleurs. —Voici mon noble aïeul.Il vécut soixante ans, gardant la foi jurée,Même aux juifs.À l’avant-dernier.Même aux juifs.Ce vieillard, cette tête sacrée,C’est mon père. Il fut grand, quoiqu’il vînt le dernier.Les maures de Grenade avaient fait prisonnierLe comte Alvar Giron son ami. Mais mon pèrePrit pour l’aller chercher six cents hommes de guerre,Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron,Qu’à sa suite il traîna, jurant par son patronDe ne point reculer que le comte de pierreNe tournât front lui-même et n’allât en arrière.Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.

Mon prisonnier !

Mon prisonnier ! C’était un Gomez De Silva.Voilà donc ce qu’on dit, quand dans cette demeureOn voit tous ces héros…

On voit tous ces héros…Mon prisonnier sur l’heure !

Ce portrait, c’est le mien. — Roi don Carlos, merci !Car vous voulez qu’on dise en le voyant ici :« Ce dernier, digne fils d’une race si haute,Fut un traître, et vendit la tête de son hôte ! »

Duc, ton château me gêne et je le mettrai bas !

Car vous me la paîriez, altesse, n’est-ce pas ?

Duc, j’en ferai raser les tours pour tant d’audace,Et je ferai semer du chanvre sur la place.

Mieux voir croître du chanvre où ma tour s’élevaQu’une tache ronger le vieux nom de Silva.Aux portraits.N’est-il pas vrai, vous tous ?

N’est-il pas vrai, vous tous ? Duc, cette tête est nôtre,Et tu m’avais promis…

Et tu m’avais promis…J’ai promis l’une ou l’autre.Aux portraits.N’est-il pas vrai, vous tous ?

N’est-il pas vrai, vous tous ? Montrant sa tête.N’est-il pas vrai, vous tous ? Je donne celle-ci.Au roi.Prenez-la.

Prenez-la.Duc, fort bien. Mais j’y perds, grand merci !La tête qu’il me faut est jeune, il faut que morteOn la prenne aux cheveux ? La tienne ! que m’importe ?Le bourreau la prendrait par les cheveux en vain.Tu n’en a pas assez pour lui remplir les mains.

Altesse, pas d’affront ! ma tête encore est belle,Et vaut bien, que je crois, la tête d’un rebelle.La tête d’un Silva, vous êtes dégoûté !

Livre-nous Hernani !

Livre-nous Hernani !Seigneur, en vérité,J’ai dit.

J’ai dit.Fouillez partout ! Et qu’il ne soit point d’aile,De cave, ni de tour…

De cave, ni de tour…Mon donjon est fidèleComme moi. Seul il sait le secret avec moi.Nous le garderons bien tous deux.

Nous le garderons bien tous deux.Je suis le roi !

Hors que de mon château démoli pierre à pierre,On ne fasse ma tombe, on n’aura rien.

On ne fasse ma tombe, on n’aura rien !Prière,Menace, tout est vain ! — Livre-moi le bandit,Duc ! ou tête et château, j’abattrai tout.

Duc ! ou tête et château, j’abattrai tout.J’ai dit.

Eh bien donc, au lieu d’une, alors j’aurai deux têtes.Au duc d’Alcala.Jorge, arrêtez le duc.

Jorge, arrêtez le duc.Roi don Carlos, vous êtesUn mauvais roi !

Un mauvais roi !Grand dieu ! que vois-je ? doña Sol !

Altesse, tu n’as pas le cœur d’un espagnol !

Madame, pour le roi, vous êtes bien sévère.

Il s’approche de doña Sol.Bas.C’est vous qui m’avez mis au cœur cette colère.Un homme devient ange ou monstre en vous touchant.Ah ! quand on est haï, que vite on est méchant !Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille,J’étais grand, j’eusse été le lion de Castille !Vous m’en faites le tigre avec votre courroux.Le voilà qui rugit, madame, taisez-vous !

Doña Sol lui jette un regard. Il s’incline.Pourtant, j’obéirai.Se tournant vers le duc.Pourtant, j’obéirai.Mon cousin, je t’estime.Ton scrupule après tout peut sembler légitime.

Sois fidèle à ton hôte, infidèle à ton roi,C’est bien, je te fais grâce et suis meilleur que toi.— J’emmène seulement ta nièce comme otage.

Seulement !

Seulement !Moi, Seigneur !

Seulement ! Moi, Seigneur !Oui, vous.

Seulement ! Moi, Seigneur ! Oui, vous.Pas davantage !Ô la grande clémence ! ô généreux vainqueur,Qui ménage la tête et torture le cœur !Belle grâce !

Belle grâce !Choisis. Doña Sol ou le traître.Il me faut l’un des deux.

Il me faut l’un des deux.Ah ! vous êtes le maître !

Sauvez-moi, monseigneur !

Elle s’arrête. — À part.Sauvez-moi, monseigneur !Malheureuse, il le faut !La tête de mon oncle ou l’autre !… moi plutôt !Au roi.Je vous suis.

Je vous suis.Par les saints ! l’idée est triomphante !Il faudra bien enfin s’adoucir, mon infante !

Qu’emportez-vous là ?

Qu’emportez-vous là ?Rien.

Qu’emportez-vous là ? Rien. Un joyau précieux ?

Oui.

Oui.Voyons !

Oui. Voyons !Vous verrez.

Oui. Voyons ! Vous verrez.Doña Sol ! — terre et cieux !Doña Sol ! — Puisque l’homme ici n’a point d’entrailles,À mon aide ! croulez, armures et murailles !

Il court au roi.Laisse-moi mon enfant ! je n’ai qu’elle, ô mon roi !

Alors, mon prisonnier !

Alors, mon prisonnier !Ayez pitié de moi,Vous tous !

Il fait un pas vers la cachette ; doña Sol le suit des yeux avec anxiété. Il se retourne vers les portraits.Vous tous ! Oh ! voilez-vous ! votre regard m’arrête.Il s’avance en chancelant jusqu’à son portrait, puis se retourne encore vers le roi.Tu le veux ?

Tu le veux ?Oui.

Tu le veux ? Oui.Dieu !

Tu le veux ? Oui. Dieu ! Non !

Il se jette aux genoux du roi.Tu le veux ? Oui. Dieu ! Non !Par pitié, prends ma tête !

Ta nièce !

Ta nièce !Prends-la donc ! et laisse-moi l’honneur !

Adieu, duc !

Adieu, duc !Au revoir !

Il suit de l’œil le roi, qui se retire lentement avec doña Sol ; puis il met la main sur son poignard.Adieu, duc ! Au revoir ! Dieu vous garde, seigneur !

Roi, pendant que tu sors joyeux de ma demeure,Ma vieille loyauté sort de mon cœur qui pleure.

Sors.

Hernani paraît à la porte de la cachette. Don Ruy lui montre les deux épées sur la table.Sors.Choisis. Don Carlos est hors de la maison,Il s’agit maintenant de me rendre raison.Choisis, et faisons vite. — Allons donc, ta main tremble !

Un duel ! Nous ne pouvons, vieillard, combattre ensemble.

Pourquoi donc ? As-tu peur ? N’es-tu point noble ? Enfer !Noble ou non, pour croiser le fer avec le fer,Tout homme qui m’outrage est assez gentilhomme !

Vieillard…

Vieillard…Viens me tuer ou viens mourir, jeune homme.

Mourir, oui. Vous m’avez sauvé malgré mes vœux.Donc, ma vie est à vous. Reprenez-la.

Donc, ma vie est à vous. Reprenez-la.Tu veux ?

Aux portraits.Vous voyez qu’il le veut.

À Hernani.Vous voyez ce qu’il veut.C’est bon. Fais ta prière.

Oh ! c’est à toi, seigneur, que je fais la dernière.

Parle à l’autre Seigneur.

Parle à l’autre Seigneur.Non, non, à toi ! Vieillard,Frappe-moi. Tout m’est bon, dague, épée ou poignard.Mais fais-moi, par pitié, cette suprême joie !Duc ! Avant de mourir, permets que je la voie !

La voir !

La voir !Au moins permets que j’entende sa voix,Une dernière fois ! rien qu’une seule fois !

L’entendre !

L’entendre !Oh ! je comprends, seigneur, ta jalousie.Mais déjà par la mort ma jeunesse est saisie,Pardonne-moi. Veux-tu, dis-moi, que, sans la voir,S’il le faut, je l’entende ? et je mourrai ce soir.L’entendre seulement ! contente mon envie !Mais, oh ! qu’avec douceur j’exhalerais ma vie,Si tu daignais vouloir qu’avant de fuir aux cieuxMon âme allât revoir la sienne dans ses yeux !— Je ne lui dirai rien. Tu seras là, mon père.Tu me prendras après.

Tu me prendras après.Saints du ciel ! ce repaireEst-il donc si profond, si sourd et si perdu,Qu’il n’ait entendu rien ?

Qu’il n’ait entendu rien ?Je n’ai rien entendu.

Il a fallu livrer doña Sol ou toi-même.

À qui, livrée ?

À qui, livrée ?Au roi.

A qui, livrée ? Au roi.Vieillard stupide ! il l’aime !

Il l’aime !

Il l’aime !Il nous l’enlève ! il est notre rival !

Ô malédiction ! — Mes vassaux ! À cheval !À cheval ! poursuivons le ravisseur !

À cheval ! poursuivons le ravisseur !Écoute.La vengeance au pied sûr fait moins de bruit en route.Je t’appartiens. Tu peux me tuer. Mais veux-tuM’employer à venger ta nièce et sa vertu ?Ma part dans ta vengeance ! oh ! fais-moi cette grâce,Et, s’il faut embrasser tes pieds, je les embrasse !Suivons le roi tous deux. Viens, je serai ton bras,Je te vengerai, duc. Après, tu me tueras.

Alors, comme aujourd’hui, te laisseras-tu faire ?

Oui, duc.

Oui, duc.Qu’en jures-tu ?

Oui, duc. Qu’en jures-tu ?La tête de mon père.

Voudras-tu de toi-même un jour t’en souvenir ?

Écoute, prends ce cor. — Quoi qu’il puisse advenir,Quand tu voudras, seigneur, quel que soit le lieu, l’heure,S’il te passe à l’esprit qu’il est temps que je meure,Viens, sonne de ce cor, et ne prends d’autres soins.Tout sera fait.

Tout sera fait.Ta main.

Ils se serrent la main. — Aux portraits.Tout sera fait. Ta main ? Vous tous, soyez témoins !

C’est ici.

C’est ici.C’est ici que la ligue s’assemble !Que je vais dans ma main les tenir tous ensemble !Ah ! monsieur l’électeur de Trèves, c’est ici !

Vous leur prêtez ce lieu ? Certe, il est bien choisi !Un noir complot prospère à l’air des catacombes.Il est bon d’aiguiser les stylets sur des tombes.Pourtant, c’est jouer gros. La tête est de l’enjeu,Messieurs les assassins ! et nous verrons. — Pardieu !Ils font bien de choisir pour une telle affaireUn sépulcre, — ils auront moins de chemin à faire.À don Ricardo.Ces caveaux sous le sol s’étendent-ils bien loin ?

Jusques au château fort.

Jusques au château fort.C’est plus qu’il n’est besoin.

D’autres, de ce côté, vont jusqu’au monastèreD’Altenheim…

D’Altenheim…Où Rodolphe extermina Lothaire.Bien. — Une fois encor, comte, redites-moiLes noms etles griefs, où, comment, et pourquoi.

Gotha.

Gotha.Je sais pourquoi le brave duc conspire.Il veut un allemand d’Allemagne à l’Empire.

Hohenbourg.

Hohenbourg.Hohenbourg aimerait mieux, je croi,L’enfer avec François que le ciel avec moi.

Don Gil Tellez Giron.

Don Gil Tellez Giron.Castille et Notre-Dame !Il se révolte donc contre son roi, l’infâme !

On dit qu’il vous trouva chez Madame GironUn soir que vous veniez de le faire baron.Il veut venger l’honneur de sa tendre compagne.

C’est donc qu’il se révolte alors contre l’Espagne.— Qui nomme-t-on encore ?

— Qui nomme-t-on encore ?On cite avec ceux-làLe révérend Vasquez, évêque d’Avila.

Est-ce aussi pour venger la vertu de sa femme ?

Puis Guzman De Lara, mécontent, qui réclameLe collier de votre ordre.

Le collier de votre ordre.Ah ! Guzman de Lara !Si ce n’est qu’un collier qu’il lui faut, il l’aura.

Le duc de Lutzelbourg. Quant aux plans qu’on lui prête…

Le duc de Lutzelbourg est trop grand de la tête.

Juan de Haro, qui veut Astorga.

Juan de Haro, qui veut Astorga.Ces HaroOnt toujours fait doubler la solde du bourreau.

C’est tout.

C'est tout.Ce ne sont pas toutes mes têtes. Comte,Cela ne fait que sept, et je n’ai pas mon compte.

Ah ! je ne nomme pas quelques bandits, gagésPar Trève ou par la France…

Par Trève ou par la France…Hommes sans préjugésDont le poignard, toujours prêt à jouer son rôle,Tourne aux plus gros écus, comme l’aiguille au pôle !

Pourtant j’ai distingué deux hardis compagnons,Tous deux nouveaux venus. Un jeune, un vieux.

Tous deux nouveaux venus. Un jeune, un vieux.Leurs noms ?

Don Ricardo lève les épaules en signe d’ignorance.Leur âge ?

Leur âge ?Le plus jeune a vingt ans.

Leur âge ? Le plus jeune a vingt ans.C’est dommage.

Le vieux, soixante au moins.

Le vieux, soixante au moins.L’un n’a pas encor l’âge,Et l’autre ne l’a plus. Tant pis. J’en prendrai soin.Le bourreau peut compter sur mon aide au besoin.Ah ! loin que mon épée aux factions soit douce,Je la lui prêterai si sa hache s’émousse,Comte, et pour l’élargir, je coudrai, s’il le faut,Ma pourpre impériale au drap de l’échafaud.— Mais serai-je empereur seulement ?

— Mais serai-je empereur seulement ? Le collége,À cette heure assemblé, délibère.

À cette heure assemblé, délibère.Que sais-je ?Ils nommeront François premier, ou leur Saxon,Leur Frédéric le Sage ! — Ah ! Luther a raison,Tout va mal ! — Beaux faiseurs de majestés sacrées !N’acceptant pour raisons que les raisons dorées !Un Saxon hérétique ! un comte palatinImbécile ! un primat de Trèves libertin !— Quant au roi de Bohême, il est pour moi. — Des princesDe Hesse, plus petits encor que leurs provinces !De jeunes idiots ! des vieillards débauchés !Des couronnes, fort bien ! mais des têtes ? cherchez !Des nains ! que je pourrais, concile ridicule,Dans ma peau de lion emporter comme Hercule !Et qui, démaillotés du manteau violet,Auraient la tête encor de moins que Triboulet !— Il me manque trois voix, Ricardo ! tout me manque !Oh ! je donnerais Gand, Tolède et Salamanque,Mon ami Ricardo, trois villes à leur choix,

Pour trois voix, s’ils voulaient ! Vois-tu pour ces trois voixOui, trois de mes cités de Castille ou de Flandre,Je les donnerais ! — sauf, plus tard, à les reprendre !Don Ricardo salue profondément le roi et met son chapeau sur sa tête.— Vous vous couvrez ?

Vous vous couvrez ?Seigneur, vous m’avez tutoyé,

Saluant de nouveau.Me voilà grand d’Espagne.

Me voilà grand d’Espagne.Ah ! Tu me fais pitié,Ambitieux de rien ! — Engeance intéressée !Comme à travers la nôtre ils suivent leur pensée !Basse-cour où le roi, mendié sans pudeur,À tous ces affamés émiette la grandeur !

Rêvant.Dieu seul et l’empereur sont grands ! — et le saint-père !Le reste, rois et ducs ! qu’est cela ?

Le reste, rois et ducs ! qu’est cela ?Moi, j’espèreQu’ils prendront votre altesse.

Qu’ils prendront votre altesse.Altesse ! Altesse, moi !J’ai du malheur en tout. — S’il fallait rester roi !

Bast ! empereur ou non, me voilà grand d’Espagne.

Sitôt qu’ils auront fait l’empereur d’Allemagne,Quel signal à la ville annoncera son nom ?

Si c’est le duc de Saxe, un seul coup de canon.Deux, si c’est le français. Trois, si c’est votre altesse.

Et cette doña Sol ! Tout m’irrite et me blesse !Comte, si je suis fait empereur, par hasard,Cours la chercher. Peut-être on voudra d’un césar !

Votre altesse est bien bonne !

Votre altesse est bien bonne !Ah ! Là-dessus, silence !Je n’ai point dit encor ce que je veux qu’on pense.— Quand saura-t-on le nom de l’élu ?

Quand saura-t-on le nom de l’élu ?Mais, je crois,Dans une heure au plus tard.

Dans une heure au plus tard.Oh ! trois voix ! rien que trois !— Mais écrasons d’abord ce ramas qui conspire,Et nous verrons après à qui sera l’empire.

Il compte sur ses doigts et frappe du pied.Toujours trois voix de moins ! Ah ! ce sont eux qui l’ont !— Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long !Dans l’océan céleste il a vu treize étoilesVers la mienne du nord venir à pleines voiles.J’aurai l’empire, allons ! — Mais d’autre part on ditQue l’abbé Jean Trithème à François l’a prédit.— J’aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie,Avec quelque armement aider la prophétie !Toutes prédictions du sorcier le plus finViennent bien mieux à terme et font meilleure finQuand une bonne armée, avec canons et piques,Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques,Prête à montrer la route au sort qui veut broncher,Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.Lequel vaut mieux, Corneille Agrippa ? Jean Trithème ?

Celui dont une armée explique le système,Qui met un fer de lance au bout de ce qu’il dit,Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit,Dont l’estoc, refaisant la fortune imparfaite,Taille l’événement au plaisir du prophète.— Pauvres fous ! qui, l’œil fier, le front haut, visent droitÀ l’empire du monde et disent : J’ai mon droit.Ils ont force canons, rangés en longues files,Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes,Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyezQu’ils vont marcher au but sur les peuples broyés…Bast ! au grand carrefour de la fortune humaine,Qui mieux encor qu’au trône à l’abîme nous mène,À peine ils font trois pas, qu’indécis, incertains,Tâchant en vain de lire au livre des destins,Ils hésitent, peu sûrs d’eux-même, et dans le douteAu nécromant du coin vont demander leur route !À don Ricardo.— Va-t’en. C’est l’heure où vont venir les conjurés.Ah ! la clef du tombeau ?

Ah ! la clef du tombeau ?Seigneur, vous songerezAu comte de Limbourg, gardien capitulaire,Qui me l’a confiée et fait tout pour vous plaire.

Fais tout ce que j’ai dit ! tout !

Fais tout ce que j’ai dit ! tout !J’y vais de ce pas,Altesse !

Il faut trois coups de canon, n’est-ce pas ?

Charlemagne, pardon ! ces voûtes solitairesNe devraient répéter que paroles austères.Tu t’indignes sans doute à ce bourdonnementQue nos ambitions font sur ton monument.— Charlemagne est ici ! Comment, sépulcre sombre,Peux-tu sans éclater contenir si grande ombre ?Es-tu bien là, géant d’un monde créateur,Et t’y peux-tu coucher de toute ta hauteur ?— Ah ! c’est un beau spectacle à ravir la pensée,Que l’Europe, ainsi faite, et comme il l’a laissée !Un édifice, avec deux hommes au sommet,Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet.Presque tous les états, duchés, fiefs militaires,Royaumes, marquisats, tous sont héréditaires,Mais le peuple a parfois son pape ou son césar,Tout marche, et le hasard corrige le hasard.De là vient l’équilibre, et toujours l’ordre éclate.Électeurs de drap d’or, cardinaux d’écarlate,Double sénat sacré, dont la terre s’émeut,Ne sont là qu’en parade, et Dieu veut ce qu’il veut.Qu’une idée, au besoin des temps, un jour éclose,Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose,Se fait homme, saisit les cœurs, creuse un sillon ;Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ;Mais qu’elle entre un matin à la diète, au conclave,Et tous les rois soudain verront l’idée esclave,Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont,

Surgir, le globe en main, ou la tiare au front.Le pape et l’empereur sont tout. Rien n’est sur terreQue pour eux et par eux. Un suprême mystèreVit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits,Leur fait un grand festin des peuples et des rois,Et les tient sous sa nue, où son tonnerre gronde,Seuls, assis à la table où Dieu leur sert de monde.Tête à tête ils sont là, réglant et retranchant,Arrangeant l’univers comme un faucheur son champ.Tout se passe entre eux deux. Les rois sont à la porte,Respirant la vapeur des mets que l’on apporte,Regardant à la vitre, attentifs, ennuyés,Et se haussant, pour voir, sur la pointe des pieds.Le monde au-dessous d’eux s’échelonne et se groupe.Ils font et défont. L’un délie et l’autre coupe.L’un est la vérité, l’autre est la force. Ils ontLeur raison en eux-même, et sont parce qu’ils sont.Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,L’un dans sa pourpre, et l’autre avec son blanc suaire,L’univers ébloui contemple avec terreurCes deux moitiés de Dieu, le pape et l’empereur !— L’empereur ! l’empereur ! être empereur ! — Ô rage,Ne pas l’être — et sentir son cœur plein de courage ! —Qu’il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau !Qu’il fut grand ! De son temps c’était encor plus beau.Le pape et l’empereur ! ce n’était plus deux hommes.Pierre et César ! en eux accouplant les deux Romes,Fécondant l’une et l’autre en un mystique hymen,Redonnant une forme, une âme au genre humain,Faisant refondre en bloc peuples et pêle-mêleRoyaumes, pour en faire une Europe nouvelle,Et tous deux remettant au moule de leur mainLe bronze qui restait au vieux monde romain !Oh ! quel destin ! — Pourtant cette tombe est la sienne !Tout est-il donc si peu que ce soit là qu’on vienne ?Quoi donc, avoir été prince, empereur et roi !

Avoir été l’épée, avoir été la loi !Géant, pour piédestal avoir eu l’Allemagne !Quoi ! pour titre césar et pour nom Charlemagne !Avoir été plus grand qu’Annibal, qu’Attila,Aussi grand que le monde !… et que tout tienne là !Ah ! briguez donc l’empire, et voyez la poussièreQue fait un empereur ! Couvrez la terre entièreDe bruit et de tumulte ; élevez, bâtissezVotre empire, et jamais ne dites : C’est assez !Taillez à larges pans un édifice immense !Savez-vous ce qu’un jour il en reste ? ô démence !Cette pierre ! Et du titre et du nom triomphants ?Quelques lettres à faire épeler des enfants !Si haut que soit le but où votre orgueil aspire,Voilà le dernier terme !… — Oh ! l’empire ! l’empire !Que m’importe ? j’y touche, et le trouve à mon gré.Quelque chose me dit : Tu l’auras ! — Je l’aurai. —Si je l’avais !… — Ô ciel ! être ce qui commence !Seul, debout, au plus haut de la spirale immense !D’une foule d’états l’un sur l’autre étagésÊtre la clef de voûte, et voir sous soi rangésLes rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ;Voir au-dessous des rois les maisons féodales,Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ;Puis, évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons ;Puis, clercs et soldats ; puis, loin du faîte où nous sommes,Dans l’ombre, tout au fond de l’abîme, — les hommes.— Les hommes ! c’est-à-dire une foule, une mer,Un grand bruit, pleurs et cris, parfois un rire amer,Plainte qui, réveillant la terre qui s’effare,À travers tant d’écho nous arrive fanfare !Les hommes ! — Des cités, des tours, un vaste essaim,De hauts clochers d’église à sonner le tocsin ! —

Rêvant.Base de nations portant sur leurs épaules

La pyramide énorme appuyée aux deux pôles,Flots vivants, qui toujours l’étreignant de leurs plis,La balancent, branlante, à leur vaste roulis,Font tout changer de place et, sur ses hautes zones,Comme des escabeaux font chanceler les trônes,Si bien que tous les rois, cessant leurs vains débats,Lèvent les yeux au ciel… Rois ! regardez en bas !— Ah ! le peuple ! — océan ! — onde sans cesse émue,Où l’on ne jette rien sans que tout ne remue !Vague qui broie un trône et qui berce un tombeau !Miroir où rarement un roi se voit en beau !Ah ! si l’on regardait parfois dans ce flot sombre,On y verrait au fond des empires sans nombre,Grands vaisseaux naufragés, que son flux et refluxRoule, et qui le gênaient, et qu’il ne connaît plus !— Gouverner tout cela ! — Monter, si l’on vous nomme,À ce faîte ! Y monter, sachant qu’on n’est qu’un homme !Avoir l’abîme là !… — Pourvu qu’en ce momentIl n’aille pas me prendre un éblouissement !Oh ! d’états et de rois mouvante pyramide,Ton faîte est bien étroit ! Malheur au pied timide !À qui me retiendrais-je ? Oh ! si j’allais faillirEn sentant sous mes pieds le monde tressaillir !En sentant vivre, sourdre et palpiter la terre !— Puis, quand j’aurai ce globe entre mes mains, qu’en faire ?Le pourrai-je porter seulement ? Qu’ai-je en moi ?Être empereur, mon Dieu ! j’avais trop d’être roi !Certe, il n’est qu’un mortel de race peu communeDont puisse s’élargir l’âme avec la fortune.Mais, moi ! qui me fera grand ? qui sera ma loi ?Qui me conseillera ?

Il tombe à genoux devant le tombeau.Qui me conseillera ? Charlemagne ! c’est toi !Ah ! puisque Dieu, pour qui tout obstacle s’efface,Prend nos deux majestés et les met face à face,

Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau,Quelque chose de grand, de sublime et de beau !Oh ! par tous ses côtés fais-moi voir toute chose.Montre-moi que le monde est petit, car je n’oseY toucher. Montre-moi que sur cette BabelQui du pâtre à César va montant jusqu’au ciel,Chacun en son degré se complaît et s’admire,Voit l’autre par-dessous et se retient d’en rire.Apprends-moi tes secrets de vaincre et de régner,Et dis-moi qu’il vaut mieux punir que pardonner !— N’est-ce pas ? — S’il est vrai qu’en son lit solitaireParfois une grande ombre au bruit que fait la terreS’éveille, et que soudain son tombeau large et clairS’entr’ouvre, et dans la nuit jette au monde un éclair.Si cette chose est vraie, empereur d’Allemagne,Oh ! dis-moi ce qu’on peut faire après Charlemagne !Parle ! dût en parlant ton souffle souverainMe briser sur le front cette porte d’airain !Ou plutôt, laisse-moi seul dans ton sanctuaireEntrer, laisse-moi voir ta face mortuaire,Ne me repousse pas d’un souffle d’aquilons,Sur ton chevet de pierre accoude-toi. Parlons.Oui, dusses-tu me dire, avec ta voix fatale,De ces choses qui font l’œil sombre et le front pâle !Parle, et n’aveugle pas ton fils épouvanté,Car ta tombe sans doute est pleine de clarté !Ou, si tu ne dis rien, laisse en ta paix profondeCarlos étudier ta tête comme un monde ;Laisse qu’il te mesure à loisir, ô géant.Car rien n’est ici-bas si grand que ton néant !Que la cendre, à défaut de l’ombre, me conseille !

Il approche la clef de la serrure.Entrons.Il recule.Entrons.Dieu ! s’il allait me parler à l’oreille !S’il était là, debout et marchant à pas lents !

Si j’allais ressortir avec des cheveux blancs !Entrons toujours !

Bruit de pas.Entrons toujours !On vient. Qui donc ose à cette heure,Hors moi, d’un pareil mort éveiller la demeure ?Qui donc ?

Le bruit s’approche.Qui donc ?Ah ! j’oubliais ! ce sont mes assassins.Entrons !

Entrons ! Ad augusta.

Entrons ! Ad augusta.Per angusta.

Entrons ! Ad augusta. Per angusta.Les saintsNous protègent.

Nous protègent.Les morts nous servent.

Nous protègent. Les morts nous servent.Dieu nous garde.

Qui vive ?

Qui vive ? Ad augusta.

Qui vive ? Ad augusta.Per angusta.

Qui vive ? Ad augusta. Per angusta.Regarde ;Il vient encor quelqu’un.

Il vient encor quelqu’un.Qui vive ?

Il vient encor quelqu’un. Qui vive ? Ad augusta.

Per angusta.

Per angusta.C’est bien, nous voilà tous. — Gotha,Fais le rapport. — Amis, l’ombre attend la lumière.

Amis, Charles D’Espagne, étranger par sa mère,Prétend au saint-empire.

Prétend au saint empire.Il aura le tombeau.

Qu’il en soit de son front comme de ce flambeau !

Que ce soit !

Que ce soit !Mort à lui !

Que ce soit ! Mort à lui !Qu’il meure !

Que ce soit ! Mort à lui ! Qu’il meure !Qu’on l’immole !

Son père est allemand.

Son père est allemand.Sa mère est espagnole.

Il n’est plus espagnol et n’est pas allemand.Mort !

Mort !Si les électeurs allaient en ce momentLe nommer empereur ?

Le nommer empereur ?Eux ! lui ! jamais !

Le nommer empereur ? Eux ! lui ! jamais !Qu’importeAmis ! frappons la tête et la couronne est morte !

S’il a le saint empire, il devient, quel qu’il soit,Très auguste, et Dieu seul peut le toucher du doigt.

Le plus sûr, c’est qu’avant d’être auguste il expire.

On ne l’élira point !

On ne l’élira point !Il n’aura pas l’empire !

Combien faut-il de bras pour le mettre au linceul ?

Un seul.

Un seul.Combien faut-il de coups au cœur ?

Un seul. Combien faut-il de coups au cœur ? Un seul.

Qui frappera ?

Qui frappera ? Nous tous.

Qui frappera ? Nous tous.La victime est un traître.Ils font un empereur ; nous, faisons un grand-prêtre.Tirons au sort.

Tirons au sort.Prions.

Tous s’agenouillent. Le premier conjuré se lève et dit : Tirons au sort. Prions.Que l’élu croie en Dieu,Frappe comme un romain, meure comme un hébreu !Il faut qu’il brave roue et tenailles mordantes,Qu’il chante aux chevalets, rie aux lampes ardentes,Enfin que pour tuer et mourir, résigné,Il fasse tout !

Il fasse tout !Quel nom ?

Il fasse tout ! Quel nom ?Hernani.

Il fasse tout ! Quel nom ? Hernani.J’ai gagné !— Je te tiens, toi que j’ai si longtemps poursuivie,Vengeance !

Vengeance !Oh ! cède-moi ce coup !

Vengeance ! Oh ! cède-moi ce coup !Non, sur ma vie !Oh ! ne m’enviez pas ma fortune, seigneur !C’est la première fois qu’il m’arrive bonheur.

Tu n’as rien. Eh bien, tout, fiefs, châteaux, vasselages,Cent mille paysans dans mes trois cents villages,Pour ce coup à frapper, je te les donne, ami !

Non !

Non !Ton bras porterait un coup moins affermi,Vieillard !

Vieillard !Arrière, vous ! sinon le bras, j’ai l’âme.Aux rouilles du fourreau ne jugez point la lame.À Hernani.Tu m’appartiens !

Tu m’appartiens !Ma vie à vous ! la sienne à moi.

Eh bien, écoute, ami. Je te rends ce cor.

Eh bien, écoute, ami. Je te rends ce cor.Quoi !La vie ? — Eh, que m’importe ? Ah ! je tiens ma vengeance !Avec Dieu dans ceci je suis d’intelligence.J’ai mon père à venger… peut être plus encor !— Elle, me la rends-tu ?

Elle, me la rends-tu ?Jamais ! Je rends ce cor.

Non !

Non !Réfléchis, enfant !

Non ! Réfléchis, enfant !Duc ! laisse-moi ma proie.

Eh bien ! maudit sois-tu de m’ôter cette joie !

Frère ! avant qu’on ait pu l’élire, il serait bienD’attendre dès ce soir Carlos…

D’attendre dès ce soir Carlos…Ne craignez rien !Je sais comment on pousse un homme dans la tombe.

Que toute trahison sur le traître retombe,Et Dieu soit avec vous ! — Nous, comtes et barons,

S’il périt sans tuer, continuons ! JuronsDe frapper tour à tour et sans nous y soustraire,Carlos qui doit mourir.

Carlos qui doit mourir.Jurons !

Carlos qui doit mourir. Jurons !Sur quoi, mon frère ?

Jurons sur cette croix !Qu’il meure impénitent !

Messieurs, allez plus loin ! L’empereur vous entend.

Silence et nuit ! l’essaim en sort et s’y replonge.Croyez-vous que ceci va passer comme un songe,Et que je vous prendrai, n’ayant plus vos flambeaux,Pour des hommes de pierre assis sur leurs tombeaux ?Vous parliez tout à l’heure assez haut, mes statues !Allons ! relevez donc vos têtes abattues,Car voici Charles-Quint ! Frappez, faites un pas !Voyons, oserez-vous ? — Non, vous n’oserez pas.Vos torches flamboyaient sanglantes sous ces voûtes.Mon souffle a donc suffi pour les éteindre toutes !Mais voyez, et tournez vos yeux irrésolus,Si j’en éteins beaucoup, j’en allume encor plus.

Accourez, mes faucons, j’ai le nid, j’ai la proie !Aux conjurés.J’illumine à mon tour. Le sépulcre flamboie,Regardez !Aux soldats.Regardez ! Venez tous, car le crime est flagrant.

À la bonne heure ! Seul il me semblait trop grand.C’est bien. J’ai cru d’abord que c’était Charlemagne,Ce n’est que Charles-Quint.

Ce n’est que Charles-Quint !Connétable d’Espagne !Au marquis d’Almuñan.Amiral de Castille, ici ! — Désarmez-les.

Majesté !

Majesté !Je te fais alcade du palais.

Deux électeurs, au nom de la chambre dorée,Viennent complimenter la majesté sacrée.

Qu’ils entrent.Bas à Ricardo.Qu’ils entrent.Doña Sol.

Qu’ils entrent. Doña Sol.Charles ! roi des romains,Majesté très sacrée, empereur ! dans vos mainsLe monde est maintenant, car vous avez l’empire.Il est à vous, ce trône où tout monarque aspire !Frédéric, duc de Saxe, y fut d’abord élu,Mais, vous jugeant plus digne, il n’en a pas voulu.

Venez donc recevoir la couronne et le globe.Le saint empire, ô roi, vous revêt de la robe,Il vous arme du glaive, et vous êtes très grand.

J’irai remercier le collège en rentrant.Allez, messieurs. Merci, mon frère de Bohême,Mon cousin de Bavière. Allez. J’irai moi-même.

Charles, du nom d’amis nos aïeux se nommaient,Mon père aimait ton père, et leurs pères s’aimaient.Charles, si jeune en butte aux fortunes contraires,Dis, veux-tu que je sois ton frère entre tes frères ?Je t’ai vu tout enfant, et ne puis oublier…

Roi de Bohême ! eh bien, vous êtes familier !

Il lui présente sa main à baiser, ainsi qu’au duc de Bavière, puis congédie les deux électeurs, qui le saluent profondément.Allez !

Allez !Vivat !

Allez ! Vivat !J’y suis ! et tout m’a fait passage !Empereur ! au refus de Frédéric le Sage !

Des soldats ! l’empereur ! Ô ciel ! coup imprévu !Hernani !

Hernani !Doña Sol !

Hernani ! Doña Sol !Elle ne m’a point vu !

Madame !…

Madame !…J’ai toujours son poignard !

Madame !… J’ai toujours son poignard !Mon amie !

Silence, tous !Aux conjurés.Silence tous.Votre âme est-elle raffermie ?Il convient que je donne au monde une leçon.Lara le castillan et Gotha le saxon,Vous tous ! que venait-on faire ici ? parlez.

Vous tous ! Que venait-on faire ici ? Parlez.Sire,La chose est toute simple, et l’on peut vous la dire.Nous gravions la sentence au mur de Balthazar.

Il tire un poignard et l’agite.Nous rendions à César ce qu’on doit à César.

Paix !À don Ruy Gomez.Paix !Vous traître, Silva !

Paix ! Vous traître, Silva !Lequel de nous deux, sire ?

Nos têtes et l’empire ! il a ce qu’il désire.À l’empereur.Le manteau bleu des rois pouvait gêner vos pas.Le pourpre vous va mieux. Le sang n’y paraît pas.

Mon cousin de Silva, c’est une félonieÀ faire du blason rayer ta baronnie !C’est haute trahison, don Ruy, songes-y bien.

Les rois Rodrigue font les comtes Julien.

Ne prenez que ce qui peut être duc ou comte.Le reste…

Le reste…Il est sauvé !

Le reste… Il est sauvé ! Je prétends qu’on me compte !À don Carlos.Puisqu’il s’agit de hache ici, que Hernani,Pâtre obscur, sous tes pieds passerait impuni,Puisque son front n’est plus au niveau de ton glaive,Puisqu’il faut être grand pour mourir, je me lève.Dieu qui donne le sceptre et qui te le donnaM’a fait duc de Segorbe et duc de Cardona,Marquis de Monroy, comte Albatera, vicomteDe Gor, seigneur de lieux dont j’ignore le compte.Je suis Jean D’Aragon, grand-maître d’Avis, né

Dans l’exil, fils proscrit d’un père assassinéPar sentence du tien, roi Carlos de Castille !Le meurtre est entre nous affaire de famille.Vous avez l’échafaud, nous avons le poignard.Donc le ciel m’a fait duc, et l’exil montagnard.Mais puisque j’ai sans fruit aiguisé mon épéeSur les monts et dans l’eau des torrents retrempée,

Couvrons-nous, grands d’Espagne !

Couvrons-nous, grands d’Espagne !Oui, nos têtes, ô roi,Ont le droit de tomber couvertes devant toi !Aux prisonniers.— Silva, Haro, Lara, gens de titre et de race,Place à Jean d’Aragon ! ducs et comtes, ma place !Aux courtisans et aux gardes.Je suis Jean d’Aragon, roi, bourreaux et valets !Et si vos échafauds sont petits, changez-les !

Ciel !

Ciel !En effet, j’avais oublié cette histoire.

Celui dont le flanc saigne a meilleure mémoire.L’affront que l’offenseur oublie en insensé,Vit, et toujours remue au cœur de l’offensé.

Donc je suis, c’est un titre à n’en point vouloir d’autres,Fils de pères qui font choir la tête des vôtres !

Sire, pardon ! pitié ! Sire, soyez clément !Ou frappez-nous tous deux, car il est mon amant,Mon époux ! En lui seul je respire. Oh ! je tremble.Sire, ayez la pitié de nous tuer ensemble !Majesté ! je me traîne à vos sacrés genoux !Je l’aime ! Il est à moi comme l’empire à vous !Oh ! grâce !Don Carlos la regarde immobile.Oh ! grâce !Quel penser sinistre vous absorbe ?

Allons, relevez-vous, duchesse de Segorbe,Comtesse Albatera, marquise de Monroy…À Hernani.— Tes autres noms, don Juan ?

— Tes autres noms, don Juan ?Qui parle ainsi ? le roi ?

Non, l’empereur.

Non, l’empereur.Grand Dieu !

Non, l’empereur. Grand Dieu !Duc, voilà ton épouse.

Juste Dieu !

Juste Dieu !Mon cousin, ta noblesse est jalouse,Je sais. Mais Aragon peut épouser Silva.

Ce n’est pas ma noblesse.

Ce n’est pas ma noblesse.Oh ! ma haine s’en va !

Éclaterai-je ? oh ! non ! Fol amour ! douleur folle !Tu leur ferais pitié, vieille tête espagnole !Vieillard, brûle sans flamme, aime et souffre en secret,Laisse ronger ton cœur. Pas un cri. L’on rirait.

Ô mon duc !

Ô mon duc !Je n’ai plus que de l’amour dans l’âme.

Ô bonheur !

Ô bonheur !Éteins-toi, cœur jeune et plein de flamme !Laisse régner l’esprit, que longtemps tu troublas.Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas !C’est l’Allemagne, c’est la Flandre, c’est l’Espagne.

L’œil fixé sur sa bannière.L’empereur est pareil à l’aigle, sa compagne.À la place du cœur il n’a qu’un écusson.

Ah ! vous êtes César !

Ah ! vous êtes César De ta noble maison,Don Juan, ton cœur est digne.

Don Juan, ton cœur est digne.Montrant doña Sol.Don Juan, ton cœur est digne.Il est digne aussi d’elle.— À genoux, duc !

Hernani s’agenouille. Don Carlos détache sa toison d’or et la lui passe au cou.A genoux, duc !Reçois ce collier.Don Carlos tire son épée et l’en frappe trois fois sur l’épaule.A genoux, duc ! Reçois ce collier.Sois fidèle !Par saint Étienne, duc, je te fais chevalier.

Il le relève et l’embrasse.Mais tu l’as, le plus doux et le plus beau collier,Celui que je n’ai pas, qui manque au rang suprême,Les deux bras d’une femme aimée et qui vous aime !Ah ! tu vas être heureux ; moi, je suis empereur.Aux conjurés.Je ne sais plus vos noms, messieurs. Haine et fureur,Je veux tout oublier. Allez, je vous pardonne !C’est la leçon qu’au monde il convient que je donne.Ce n’est pas vainement qu’à Charles premier, roi,L’empereur Charles-Quint succède, et qu’une loiChange, aux yeux de l’Europe, orpheline éplorée,L’altesse catholique en majesté sacrée.

Gloire à Carlos !

Gloire à Carlos !Moi seul je reste condamné.

Et moi !

Et moi !Mais, comme lui, je n’ai point pardonné !

Qui donc nous change tous ainsi ?

Qui donc nous change tous ainsi ?Vive Allemagne !Honneur à Charles-Quint !

Honneur à Charles-Quint !Honneur à Charlemagne !Laissez-nous seuls tous deux.

Laissez-nous seuls tous deux.Il s’incline vers le tombeau.Laissez-nous seuls tous deux.Es-tu content de moi ?Ai-je bien dépouillé les misères du roi,Charlemagne ? Empereur, suis-je bien un autre homme ?Puis-je accoupler mon casque à la mitre de Rome ?Aux fortunes du monde ai-je droit de toucher ?Ai-je un pied sûr et ferme, et qui puisse marcherDans ce sentier, semé des ruines vandales,Que tu nous as battu de tes larges sandales ?Ai-je bien à ta flamme allumé mon flambeau ?Ai-je compris la voix qui parle en ton tombeau ?— Ah ! j’étais seul, perdu, seul devant un empire,Tout un monde qui hurle, et menace, et conspire,Le danois à punir, le saint père à payer,Venise, Soliman, Luther, François premier,Mille poignards jaloux, luisant déjà dans l’ombre,Des pièges, des écueils, des menaces sans nombre,Vingt peuples dont un seul ferait peur à vingt rois,Tout pressé, tout pressant, tout à faire à la fois,Je t’ai crié : — Par où faut-il que je commence ?Et tu m’as répondu : — Mon fils, par la clémence !

Ma foi, vive la joie et vive l’épousée !

Saragosse ce soir se met à la croisée.

Et fait bien ! on ne vit jamais noce aux flambeauxPlus gaie, et nuit plus douce, et mariés plus beaux !

Bon empereur !

Bon empereur !Marquis, certain soir qu’à la bruneNous allions avec lui tous deux cherchant fortune,Qui nous eût dit qu’un jour tout finirait ainsi ?

J’en étais.Aux autres.J’en étais.Écoutez l’histoire que voici.Trois galants, un bandit que l’échafaud réclame,Puis un duc, puis un roi, d’un même cœur de femmeFont le siège à la fois. L’assaut donné, qui l’a ?C’est le bandit.

C’est le bandit.Mais rien que de simple en cela.L’amour et la fortune, ailleurs comme en Espagne,Sont jeux de dés pipés. C’est le voleur qui gagne !

Moi, j’ai fait ma fortune à voir faire l’amour.D’abord comte, puis grand, puis alcade de cour,J’ai fort bien employé mon temps, sans qu’on s’en doute.

Le secret de monsieur, c’est d’être sur la routeDu roi…

Du roi…Faisant valoir mes droits, mes actions.

Vous avez profité de ses distractions.

Que devient le vieux duc ? Fait-il clouer sa bière ?

Marquis, ne riez pas ! car c’est une âme fière.Il aimait doña Sol, ce vieillard. Soixante ansOnt fait ses cheveux gris, un jour les a faits blancs.

Il n’a pas reparu, dit-on, à Saragosse.

Vouliez-vous pas qu’il mît son cercueil de la noce ?

Et que fait l’empereur ?

Et que fait l’empereur ?L’empereur aujourd’huiEst triste. Le Luther lui donne de l’ennui.

Ce Luther, beau sujet de soucis et d’alarmes !Que j’en finirais vite avec quatre gendarmes !

Le Soliman aussi lui fait ombre.

Le Soliman aussi lui fait ombre.Ah ! Luther,Soliman, Neptunus, le diable et Jupiter,Que me font ces gens là ? Les femmes sont jolies,La mascarade est rare, et j’ai dit cent folies !

Voilà l’essentiel.

Voilà l’essentiel.Garci n’a point tort. Moi,Je ne suis plus le même un jour de fête, et croiQu’un masque que je mets me fait une autre tête,En vérité !

En vérité ! Que n’est-ce alors tous les jours fête ?

Messeigneurs, n’est-ce pas la chambre des époux ?

Nous les verrons venir dans l’instant.

Nous les verrons venir dans l’instant.Croyez-vous ?

Hé ! sans doute !

Hé ! sans doute !Tant mieux. L’épousée est si belle !

Que l’empereur est bon ! Hernani, ce rebelleAvoir la toison d’or ! marié ! pardonné !Loin de là, s’il m’eût cru, l’empereur eût donnéLit de pierre au galant, lit de plume à la dame.

Que je le crèverais volontiers de ma lame,Faux seigneur de clinquant recousu de gros fil !Pourpoint de comte, empli de conseils d’alguazil !

Que dites-vous là ?

Que dites-vous là ?Comte, ici pas de querelle !À don Ricardo.Il me chante un sonnet de Pétrarque à sa belle.

Avez-vous remarqué, messieurs, parmi les fleurs,Les femmes, les habits de toutes les couleurs,Ce spectre, qui, debout contre une balustrade,De son domino noir tachait la mascarade ?

Oui, pardieu !

Oui, pardieu !Qu’est-ce donc ?

Oui, pardieu ! Qu’est-ce donc ?Mais, sa taille, son air…C’est don Prancasio, général de la mer.

Non.

Non.Il n’a pas quitté son masque.

Non. Il n’a pas quitté son masque.Il n’avait garde.C’est le duc de Soma qui veut qu’on le regarde.Rien de plus.

Rien de plus.Non. Le duc m’a parlé.

Rien de plus. Non. Le duc m’a parlé.Qu’est-ce alorsQue ce masque ? — Tenez, le voilà.

Que ce masque ? — Tenez, le voilà.Si les mortsMarchent, voici leur pas.

Marchent, voici leur pas.Beau masque !…

Le domino noir se retourne et s’arrête. Garci recule.Marchent, voici leur pas. Beau masque !…Sur mon âme,Messeigneurs, dans ses yeux j’ai vu luire une flamme !

Si c’est le diable, il trouve à qui parler.

Il va au domino noir, toujours immobile.Si c’est le diable, il trouve à qui parler.Mauvais !Nous viens-tu de l’enfer ?

Nous viens-tu de l’enfer ? Je n’en viens pas, j’y vais.

La voix est sépulcrale autant qu’on le peut dire.

Baste ! ce qui fait peur ailleurs, au bal fait rire.

Quelque mauvais plaisant !

Quelque mauvais plaisant !Ou si c’est LuciferQui vient nous voir danser, en attendant l’enfer,Dansons !

Dansons !C’est à coup sûr quelque bouffonnerie.

Nous le saurons demain.

Nous le saurons demain.Regardez, je vous prie.Que devient-il ?

Que devient-il ?Il a descendu l’escalier.Plus rien.

Plus rien.C’est un plaisant drôle !Plus rien. C’est un plaisant drôle !Rêvant.Plus rien. C’est un plaisant drôle !C’est singulier.

Marquise, dansons-nous celle-ci ?

Marquise, dansons-nous celle-ci ? Mon cher comte,Vous savez, avec vous, que mon mari les compte.

Raison de plus. Cela l’amuse apparemment.C’est son plaisir. Il compte, et nous dansons.

C’est son plaisir. Il compte, et nous dansons.Vraiment,C’est singulier !

C’est singulier ! Voici les mariés. Silence !

Chers amis !

Chers amis !Ton bonheur fait le nôtre, excellence !

Saint Jacques, monseigneur ! C’est Vénus qu’il conduit !

D’honneur, on est heureux un pareil jour la nuit !

Qu’il va se passer là de gracieuses choses !Être fée, et tout voir, feux éteints, portes closes,Serait-ce charmant ?

Serait-ce charmant ? Il est tard. Partons-nous ?

Dieu vous garde !

Dieu vous garde !Soyez heureux !

Dieu vous garde ! Soyez heureux !Ils s’en vont tous,Enfin !

Enfin !Cher amour !

Enfin ! Cher amour !C’est… qu’il est tard, ce me semble.

Ange ! il est toujours tard pour être seuls ensemble.

Ce bruit me fatiguait. N’est-ce pas, cher seigneur,Que toute cette joie étourdit le bonheur ?

Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave.Il veut des cœurs de bronze et lentement s’y grave.Le plaisir l’effarouche en lui jetant des fleurs.Son sourire est moins près du rire que des pleurs.

Dans vos yeux, ce sourire est le jour.

Hernani cherche à l’entraîner vers la porte. Elle rougit.Dans vos yeux, ce sourire est le jour.Tout à l’heure.

Oh ! je suis ton esclave ! Oui, demeure, demeure !Fais ce que tu voudras. Je ne demande rien.Tu sais ce que tu fais ! ce que tu fais est bien !Je rirai si tu veux, je chanterai. Mon âmeBrûle. Eh ! dis au volcan qu’il étouffe sa flamme,Le volcan fermera ses gouffres entr’ouverts,Et n’aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts.Car le géant est pris, le Vésuve est esclave,Et que t’importe à toi son cœur rongé de lave ?Tu veux des fleurs ? c’est bien ! Il faut que de son mieuxLe volcan tout brûlé s’épanouisse aux yeux !

Oh ! que vous êtes bon pour une pauvre femme,Hernani de mon cœur !

Hernani de mon cœur !Quel est ce nom, madame ?Ah ! ne me nomme plus de ce nom, par pitié !Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié !Je sais qu’il existait autrefois, dans un rêve,Un Hernani dont l’œil avait l’éclair du glaive,Un homme de la nuit et des monts, un proscrit,Sur qui le mot vengeance était partout écrit,Un malheureux traînant après lui l’anathème !Mais je ne connais pas ce Hernani. — Moi, j’aimeLes prés, les fleurs, les bois, le chant du rossignol.Je suis Jean d’Aragon, mari de doña Sol !Je suis heureux !

Je suis heureux !Je suis heureuse !

Je suis heureux ! Je suis heureuse !Que m’importeLes haillons qu’en entrant j’ai laissés à la porte ?

Voici que je reviens à mon palais en deuil.Un ange du Seigneur m’attendait sur le seuil.J’entre, et remets debout les colonnes brisées,Je rallume les feux, je rouvre les croisées,Je fais arracher l’herbe au pavé de la cour,Je ne suis plus que joie, enchantement, amour.Qu’on me rende mes tours, mes donjons, mes bastilles,Mon panache, mon siège au conseil des Castilles,Vienne ma doña Sol rouge et le front baissé,Qu’on nous laisse tous deux, et le reste est passé !Je n’ai rien vu, rien dit, rien fait. Je recommence,J’efface tout, j’oublie ! Ou sagesse ou démence,Je vous ai, je vous aime, et vous êtes mon bien !

Que sur ce velours noir ce collier d’or fait bien !

Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte.

Je n’ai pas remarqué. Tout autre, que m’importe ?Puis, est-ce le velours ou le satin encor ?Non, mon duc, c’est ton cou qui sied au collier d’or.Vous êtes noble et fier, monseigneur.

Il veut l’entraîner.Vous êtes noble et fier, monseigneur.Tout à l’heure !Un moment ! — Vois-tu bien, c’est la joie ! et je pleure !Viens voir la belle nuit.

Elle va à la balustrade.Viens voir la belle nuit.Mon duc, rien qu’un moment !Le temps de respirer et de voir seulement.Tout s’est éteint, flambeaux et musique de fête.Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite !Dis, ne le crois-tu pas ? sur nous, tout en dormant,La nature à demi veille amoureusement.Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose.

Viens, respire avec moi l’air embaumé de rose !Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait.La lune tout à l’heure à l’horizon montaitTandis que tu parlais, sa lumière qui trembleEt ta voix, toutes deux m’allaient au cœur ensemble,Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant,Et j’aurais bien voulu mourir en ce moment !

Ah ! qui n’oublierait tout à cette voix céleste ?Ta parole est un chant où rien d’humain ne reste.Et, comme un voyageur, sur un fleuve emporté,Qui glisse sur les eaux par un beau soir d’étéEt voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries,Ma pensée entraînée erre en tes rêveries !

Ce silence est trop noir, ce calme est trop profond.Dis, ne voudrais-tu point voir une étoile au fond ?Ou qu’une voix des nuits, tendre et délicieuse,S’élevant tout à coup, chantât ?…

S’élevant tout à coup, chantât ?…Capricieuse !Tout à l’heure on fuyait la lumière et les chants !

Le bal ! mais un oiseau qui chanterait aux champs !Un rossignol perdu dans l’ombre et dans la mousse,Ou quelque flûte au loin !… Car la musique est douce,Fait l’âme harmonieuse, et, comme un divin chœur,Éveille mille voix qui chantent dans le cœur !Ah ! Ce serait charmant !

On entend le bruit lointain d’un cor dans l’ombre.Ah ! Ce serait charmant !Dieu ! Je suis exaucée !

Ah ! malheureuse !

Ah ! malheureuse !Un ange a compris ma pensée, —Ton bon ange, sans doute !

Ton bon ange, sans doute !Oui, mon bon ange !

Le cor recommence. — À part.Ton bon ange, sans doute ! Oui, mon bon ange !Encor !

Don Juan, je reconnais le son de votre cor !

N’est-ce pas ?

N’est-ce pas ?Seriez-vous dans cette sérénadeDe moitié ?

De moitié ?De moitié, tu l’as dit.

De moitié ? De moitié, tu l’as dit.Bal maussade !Oh ! que j’aime bien mieux le cor au fond des bois !Et puis, c’est votre cor, c’est comme votre voix.

Ah ! le tigre est en bas qui hurle, et veut sa proie !

Don Juan, cette harmonie emplit le cœur de joie.

Nommez-moi Hernani ! nommez-moi Hernani !Avec ce nom fatal je n’en ai pas fini !

Qu’avez-vous ?

Qu’avez-vous ?Le vieillard !

Qu’avez-vous ? Le vieillard !Dieu ! quels regards funèbres !Qu’avez-vous ?

Qu’avez-vous ?Le vieillard, qui rit dans les ténèbres !— Ne le voyez-vous pas ?

Ne le voyez-vous pas ?Où vous égarez-vous ?Qu’est-ce que ce vieillard ?

Qu’est-ce que ce vieillard ?Le vieillard !

Qu’est-ce que ce vieillard ? Le vieillard !À genouxJe t’en supplie, oh ! dis, quel secret te déchire ?Qu’as-tu ?

Qu’as-tu ?Je l’ai juré !

Qu’as-tu ? Je l’ai juré !Juré ?

Qu’as-tu ? Je l’ai juré ! Juré ?Qu’allais-je dire ?Épargnons-la.Haut.Épargnons-la.Moi, rien. De quoi t’ai-je parlé ?

Vous avez dit…

Vous avez dit…Non. Non. J’avais l’esprit troublé…Je souffre un peu, vois-tu. N’en prends pas d’épouvante.

Te faut-il quelque chose ? ordonne à ta servante.

Il le veut ! il le veut ! Il a mon serment !

Cherchant à sa ceinture sans épée et sans poignard.Il le veut ! il le veut ! Il a mon serment ! — Rien !Ce devrait être fait ! — Ah !…

Ce devrait être fait ! — Ah !…Tu souffres donc bien ?

Une blessure ancienne, et qui semblait fermée,Se rouvre…À part.Se rouvre…Éloignons-la.

Haut.Se rouvre… Éloignons-la.Doña Sol, bien aimée,Écoute. Ce coffret qu’en des jours — moins heureux —Je portais avec moi…

Je portais avec moi…Je sais ce que tu veux.Eh bien, qu’en veux-tu faire ?

Eh bien, qu’en veux-tu faire ? Un flacon qu’il renferme

Contient un élixir qui pourra mettre un termeAu mal que je ressens. — Va !

Au mal que je ressens. — Va !J’y vais, mon seigneur.

Voilà donc ce qu’il vient faire de mon bonheur !Voici le doigt fatal qui luit sur la muraille !Oh ! Que la destinée amèrement me raille !

Hé bien ?… — Mais tout se tait. Je n’entends rien venir.Si je m’étais trompé ?…

Si je m’étais trompé !…« Quoi qu’il puisse advenir,« Quand tu voudras, vieillard, quel que soit le lieu, l’heure,« S’il te passe à l’esprit qu’il est temps que je meure,« Viens, sonne de ce cor, et ne prends d’autres soins.« Tout sera fait. » — Ce pacte eut les morts pour témoins.Eh bien, tout est-il fait ?

Hé bien ! Tout est-il fait ?C’est lui !

Hé bien ! Tout est-il fait ? C’est lui !Dans ta demeureJe viens, et je te dis qu’il est temps. C’est mon heure.Je te trouve en retard.

Je te trouve en retard.Bien. Quel est ton plaisir ?Que feras-tu de moi ? Parle.

Que feras-tu de moi ? Parle.Tu peux choisir.Du fer ou du poison. Ce qu’il faut, je l’apporte.Nous partirons tous deux.

Nous partirons tous deux.Soit.

Nous partirons tous deux. Soit.Prions-nous ?

Nous partirons tous deux. Soit. Prions-nous ?Qu’importe ?

Que prends-tu ?

Que prends-tu ?Le poison.

Que prends-tu ? Le poison.Bien ! — Donne-moi ta main.

Il présente une fiole à Hernani, qui la reçoit en pâlissant.Bois, — pour que je finisse.

Bois, — pour que je finisse.Oh ! par pitié, demain ! —Oh ! s’il te reste un cœur, duc, ou du moins une âme,Si tu n’es pas un spectre échappé de la flamme,Un mort damné, fantôme ou démon désormais,Si Dieu n’a point encor mis sur ton front : jamais !Si tu sais ce que c’est que ce bonheur suprêmeD’aimer, d’avoir vingt ans, d’épouser quand on aime,Si jamais femme aimée a tremblé dans tes bras,Attends jusqu’à demain ! Demain tu reviendras !

Simple qui parle ainsi ! Demain ! demain ! — Tu railles !Ta cloche a ce matin sonné tes funérailles !Et que ferais-je, moi, cette nuit ? J’en mourrais.Et qui viendrait te prendre et t’emporter après ?Seul descendre au tombeau ! Jeune homme, il faut me suivre !

Eh bien, non ! et de toi, démon, je me délivre !Je n’obéirai pas.

Je n’obéirai pas.Je m’en doutais. Fort bien.Sur quoi donc m’as-tu fait ce serment ? — Ah, sur rien.Peu de chose après tout ! La tête de ton père !Cela peut s’oublier. La jeunesse est légère.

Mon père ! Mon père !… — Ah ! j’en perdrai la raison !

Non, ce n’est qu’un parjure et qu’une trahison.

Duc !

Duc !Puisque les aînés des maisons espagnolesSe font jeu maintenant de fausser leurs paroles,Adieu !

Adieu !Ne t’en va pas.

Adieu ! Ne t’en va pas.Alors…

Adieu ! Ne t’en va pas. Alors…Vieillard cruel !

Il prend la fiole.Revenir sur mes pas à la porte du ciel !

Je n’ai pu le trouver, ce coffret.

Je n’ai pu le trouver, ce coffret.Dieu ! c’est elle !Dans quel moment !

Dans quel moment ! Qu’a-t-il ? je l’effraie, il chancelleÀ ma voix ! — Que tiens-tu dans ta main ? quel soupçon !Que tiens-tu dans ta main ? réponds.

Le domino s’est approché et se démasque. Elle pousse un cri, et reconnaît don Ruy.Que tiens-tu dans ta main ? réponds.C’est du poison !

Grand Dieu !

Grand Dieu !Que t’ai-je fait ? Quel horrible mystère !Vous me trompiez, don Juan !

Vous me trompiez, don Juan !Ah ! j’ai dû te le taire.J’ai promis de mourir au duc qui me sauva.Aragon doit payer cette dette à Silva.

Vous n’êtes pas à lui, mais à moi. Que m’importe

Tous vos autres serments ?Tous vos autres serments ?À don Ruy Gomez.Tous vos autres serments ?Duc, l’amour me rend forte.Contre vous, contre tous, duc, je le défendrai.

Défends-le, si tu peux, contre un serment juré.

Quel serment ?

Quel serment ?J’ai juré.

Quel serment ? J’ai juré.Non, non, rien ne te lie !Cela ne se peut pas ! Crime ! attentat ! folie !

Allons, duc !

Allons, duc !Laissez-moi, doña Sol, il le faut.Le duc a ma parole, et mon père est là-haut !

Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres mêmeArracher leurs petits qu’à moi celui que j’aime !Savez-vous ce que c’est que doña Sol ? Longtemps,Par pitié pour votre âge et pour vos soixante ans,J’ai fait la fille douce, innocente et timide,Mais voyez-vous cet œil de pleurs de rage humide ?

Elle tire un poignard de son sein.Voyez-vous ce poignard ? — Ah ! vieillard insensé,Craignez-vous pas le fer quand l’œil a menacé ?Prenez garde, don Ruy ! — Je suis de la famille,Mon oncle ! Écoutez-moi. Fussé-je votre fille,

Malheur si vous portez la main sur mon époux !

Elle jette le poignard, et tombe à genoux devant le duc.Ah ! je tombe à vos pieds ! Ayez pitié de nous !Grâce ! Hélas ! monseigneur, je ne suis qu’une femme,Je suis faible, ma force avorte dans mon âme,Je me brise aisément. Je tombe à vos genoux !Ah ! je vous en supplie, ayez pitié de nous !

Doña Sol !

Doña Sol !Pardonnez ! Nous autres espagnoles,Notre douleur s’emporte à de vives paroles,Vous le savez. Hélas ! vous n’étiez pas méchant !Pitié ! vous me tuez, mon oncle, en le touchant !Pitié ; je l’aime tant !

Pitié ; je l’aime tant !Vous l’aimez trop !

Pitié ; je l’aime tant ! Vous l’aimez trop !Tu pleures !

Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures !Non, je ne le veux pas.

À don Ruy.Non, je ne le veux pas.Faites grâce aujourd’hui !Je vous aimerai bien aussi, vous.

Je vous aimerai bien aussi, vous.Après lui !De ces restes d’amour, d’amitié, — moins encore,Croyez-vous apaiser la soif qui me dévore ?Montrant Hernani.Il est seul ! il est tout ! Mais moi, belle pitié !Qu’est-ce que je peux faire avec votre amitié ?

Ô rage ! il aurait, lui, le cœur, l’amour, le trône,Et d’un regard de vous il me ferait l’aumône !Et s’il fallait un mot à mes vœux insensés,C’est lui qui vous dirait : — Dis cela, c’est assez ! —En maudissant tout bas le mendiant avideAuquel il faut jeter le fond du verre vide !Honte ! dérision ! Non. Il faut en finir,Bois !

Bois !Il a ma parole, et je dois la tenir.

Allons !

Allons !Oh ! pas encor ! Daignez tous deux m’entendre.

Le sépulcre est ouvert, et je ne puis attendre.

Un instant ! — Mon seigneur ! Mon don Juan ! — Ah ! tous deux,Vous êtes bien cruels ! Qu’est-ce que je veux d’eux ?Un instant ! voilà tout, tout ce que je réclame ! —Enfin, on laisse dire à cette pauvre femmeCe qu’elle a dans le cœur !… — Oh ! laissez-moi parler !

J’ai hâte.

J’ai hâte.Messeigneurs, vous me faites trembler !Que vous ai-je donc fait ?

Que vous ai-je donc fait ?Ah ! son cri me déchire.

Vous voyez bien que j’ai mille choses à dire !

Il faut mourir.

Il faut mourir.Don Juan, lorsque j’aurai parlé,Tout ce que tu voudras, tu le feras.

Elle lui arrache la fiole.Tout ce que tu voudras, tu le feras.Je l’ai !

Puisque je n’ai céans affaire qu’à deux femmes,Don Juan, il faut qu’ailleurs j’aille chercher des âmes.Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors,Et je vais à ton père en parler chez les morts !— Adieu…

Adieu…Duc, arrêtez !

À doña Sol.Adieu… Duc, arrêtez !Hélas ! je t’en conjure,Veux-tu me voir faussaire, et félon, et parjure ?Veux-tu que partout j’aille avec la trahisonÉcrite sur le front ? Par pitié, ce poison.Rends-le-moi ! Par l’amour, par notre âme immortelle !…

Tu veux ?Elle boit.Tu veux ?Tiens, maintenant !

Tu veux ? Tiens maintenant !Ah ! c’était donc pour elle ?

Prends, te dis-je !

Prends, te dis-je !Vois-tu, misérable vieillard ?

Ne te plains pas de moi, je t’ai gardé ta part.

Dieu !

Dieu !Tu ne m’aurais pas ainsi laissé la mienne,Toi ! Tu n’as pas le cœur d’une épouse chrétienne.Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva.Mais j’ai bu la première et suis tranquille. — Va !Bois si tu veux !

Bois si tu veux !Hélas ! qu’as-tu fait, malheureuse ?

C’est toi qui l’as voulu.

C’est toi qui l’as voulu.C’est une mort affreuse !

Non. Pourquoi donc ?

Non. Pourquoi donc ?Ce philtre au sépulcre conduit.

Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ?Qu’importe dans quel lit ?

Qu’importe dans quel lit ?Mon père, tu te venges

Sur moi qui t’oubliais !

Sur moi qui t’oubliais !Ciel ! des douleurs étranges !…Ah ! jette loin de toi ce philtre ! — Ma raisonS’égare. Arrête ! Hélas ! mon don Juan, ce poisonEst vivant ! ce poison dans le cœur fait écloreUne hydre à mille dents qui ronge et qui dévore !Oh ! je ne savais pas qu’on souffrît à ce point !Qu’est-ce donc que cela ? c’est du feu ! Ne bois point !Oh ! tu souffrirais trop !

Oh ! tu souffrirais trop !Ah ! ton âme est cruelle !Pouvais-tu pas choisir d’autre poison pour elle ?

Que fais-tu ?

Que fais-tu ?Qu’as-tu fait ?

Que fais-tu ? Qu’as-tu fait ?Viens, ô mon jeune amant,Dans mes bras.

Ils s’asseyent l’un près de l’autre.Dans mes bras.N’est-ce pas qu’on souffre horriblement ?

Non.

Non.Voilà notre nuit de noce commencée !Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?

Ah !

Ah !La fatalité s’accomplit.

Ah ! La fatalité s’accomplit.Désespoir !Ô tourment ! doña Sol souffrir, et moi le voir !

Calme-toi. Je suis mieux. — Vers des clartés nouvellesNous allons tout à l’heure ensemble ouvrir nos ailes.Partons d’un vol égal vers un monde meilleur.Un baiser seulement, un baiser !

Un baiser seulement, un baiser !Ô douleur !

Oh ! béni soit le ciel qui m’a fait une vieD’abîmes entourée et de spectres suivie,Mais qui permet que, las d’un si rude chemin,Je puisse m’endormir, ma bouche sur ta main !

Qu’ils sont heureux !

Qu’ils sont heureux !Viens, viens… doña Sol… tout est sombre…Souffres-tu ?

Souffres-tu ?Rien, plus rien.

Souffres-tu ? Rien, plus rien.Vois-tu des feux dans l’ombre ?

Pas encor.

Pas encor.Voici…

Pas encor. Voici…Mort !

Pas encor. Voici… Mort !Mort ! non pas ! nous dormons.Il dort. C’est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons.Nous sommes couchés là. C’est notre nuit de noce.D’une voix qui s’éteint.Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce.Il est las.

Elle retourne la figure d’Hernani.Il est las.Mon amour, tiens-toi vers moi tourné.Plus près… plus près encor…

Plus près… plus près encor…Morte ! — Oh ! je suis damné !

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