Hors de la terre II

La plume, seul débris qui restât des deux ailesDe l’archange englouti dans les nuits éternelles,Etait toujours au bord du gouffre ténébreux.Les morts laissent ainsi quelquefois derrière euxQuelque chose d’eux-mêmes au seuil de la nuit triste,Sorte de lueur vague et sombre, qui persiste.

Cette plume avait-elle une âme ? qui le sait ?Elle avait un aspect étrange ; elle gisaitEt rayonnait ; c’était de la clarté tombée.

Les anges la venaient voir à la dérobée.Elle leur rappelait le grand Porte-Flambeau ;

Ils l’admiraient, pensant à cet être si beauPlus hideux maintenant que l’hydre et le crotale ;Ils songeaient à Satan dont la blancheur fatale,D’abord ravissement, puis terreur du ciel bleu,Fut monstrueuse au point de s’égaler à Dieu.Cette plume faisait revivre l’envergureDe l’Ange, colossale et hautaine figure ;Elle couvrait d’éclairs splendides le rocher ;Parfois les séraphins, effarés d’approcherDe ces bas-fonds où l’âme en dragon se transforme,Reculaient, aveuglés par sa lumière énorme ;Une flamme semblait flotter dans son duvet ;On sentait, à la voir frissonner, qu’elle avaitFait partie autrefois d’une aile révoltée ;Le jour, la nuit, la foi tendre, l’audace athée,La curiosité des gouffres, les essorsDémesurés, bravant les hasards et les sorts,L’onde et l’air, la sagesse auguste, la démence,Palpitaient vaguement dans cette plume immense ;Mais dans son ineffable et sourd frémissement,Au souffle de l’abîme, au vent du firmament,On sentait plus d’amour encor que de tempête.

Et sans cesse, tandis que sur l’éternel faîteCelui qui songe à tous pensait dans sa bonté,La plume du plus grand des anges, rejetéHors de la conscience et hors de l’harmonie,Frissonnait, près du puits de la chute infinie,Entre l’abîme plein de noirceur et les cieux.

Tout à coup un rayon de l’œil prodigieuxQui fit le monde avec du jour, tomba sur elle.Sous ce rayon, lueur douce et surnaturelle,La plume tressaillit, brilla, vibra, grandit,Prit une forme et fut vivante, et l’on eût ditUn éblouissement qui devient une femme.Avec le glissement mystérieux d’une âme,Elle se souleva debout, et, se dressant,Eclaira l’infini d’un sourire innocent.Et les anges tremblants d’amour la regardèrent.Les chérubins jumeaux qui l’un à l’autre adhèrent,Les groupes constellés du matin et du soir,Les Vertus, les Esprits, se penchèrent pour voirCette sœur de l’enfer et du paradis naître.Jamais le ciel sacré n’avait contemplé d’êtrePlus sublime au milieu des souffles et des voix.En la voyant si fière et si pure à la fois,La pensée hésitait entre l’aigle et la vierge ;Sa face, défiant le gouffre qui submerge,Mêlant l’embrasement et le rayonnement,Flamboyait, et c’était, sous un sourcil charmant,Le regard de la foudre avec l’œil de l’aurore.

L’archange du soleil, qu’un feu céleste dore,Dit : — De quel nom faut-il nommer cet ange, ô Dieu ?

Alors, dans l’absolu que l’Etre a pour milieu,On entendit sortir des profondeurs du VerbeCe mot qui, sur le front du jeune ange superbeEncor vague et flottant dans la vaste clarté,Fit tout à coup éclore un astre : — Liberté.

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