Réaction de la création sur l’homme
L’Âne
XRÉACTION DE LA CRÉATION SUR L’HOMME.
L’âne fit un silence, et, murmurant : — Voilà !C’est ainsi. Je n’y puis que faire ! — il grommela :— Se contredire un peu, Kant, c’est le droit des gloses ;Quand on veut tout peser, on rencontre des chosesQui semblent l’opposé de ce qu’on avait dit ;Non aux basques de Oui toujours se suspendit,Riant de la logique et narguant les méthodes ;Qui tourne autour d’un monde arrive aux antipodes ;Kant, je n’userai point de ce droit ; seulementAprès t’avoir montré les hommes blasphémant,Niant, méconnaissant et méprisant la Chose,Cet océan où l’Être insondable repose,Il faut bien te montrer la Chose enveloppantLes hommes submergés dans Dieu qui se répandEt qui sur eux se verse et qui se verse encore,Tantôt en flots de nuit, tantôt en flots d’aurore ;Après t’avoir montré l’atome outrageant Tout,Il faut bien te montrer la grande ombre debout.Homme, ce monde est vaste, obscur, crépusculaire ;L’immuable l’habite et l’imprévu l’éclaire ;Ce monde est éclatant, clair, ténébreux, mêléDe miracle orageux, de miracle étoilé ;Il est souffle, âme, esprit, lit, chaos, cimetière ;Dès qu’on veut essayer d’en trouver la frontièreEt de voir par-dessus la terrestre cloison,À chaque pas que fait le marcheur, l’horizonSe prolonge, toujours plus noir, toujours plus large ;
Or, et je dis ceci, passant, à ta décharge,Qu’es-tu dans cet ensemble avec ton code, avecTon koran turc, ton tsin chinois, ton phédron grec,Avec tes lumignons que tu nommes lumières,Avec tes passions basses et coutumièresDe tous les faits malsains, équivoques, pervers ?Les blés sont d’or, les flots sont bleus, les bois sont verts,L’être fourmille et luit dans les métempsycoses,Juin sourit, couronné du prodige des roses,L’univers resplendit, ivre et comme écumantD’un vertige de vie et de rayonnement,L’aurore chaque jour bâtit la galerieDes heures dont le luxe à chaque pas varie,Et le couchant construit au bout du corridorDes montagnes de pourpre et des portiques d’or ;Tout déborde ; une sève ardente et décuplanteDu rocher au rocher, de la plante à la plante,Court, traverse la brute, et, sous le firmament,Le grand amour s’accouple avec le grand aimant ;Toi l’homme, en tout cela tu sens ton indigence ;Tes besoins sont posés sur ton intelligence,Et comme tu ne vois Dieu, soleil de l’esprit,Qu’à travers cette chair qui sur toi se flétrit,L’ombre de tes haillons se découpe en ton âme ;Ta difformité raille, attaque, hait, diffame ;L’homme au besoin, funèbre et lamentable jeu,Fait de son ineptie une ironie à Dieu ;Il rit : — Hein, créateur, dit-il, sommes-nous bêtes ! —Tu te tiens à l’écart des cieux et de leurs fêtes ;Ton exiguïté te rend hargneux, boudeur,Mauvais ; car, la bonté n’étant rien que grandeur,Toute méchanceté s’explique en petitesse.Donc je te plains, sentant ta profonde tristesse.Les faits autour de toi, graves et recueillis,Vivent, et le mystère épaissit son taillis,Et laisse à ton regard juste assez d’ouverture
Pour entrevoir leur vague et sévère stature.Averti dans ton flegme et dans ta passion,Sans cesse tu subis l’austère obsessionDes êtres te montrant Dieu sous leur transparenceEt l’espèce d’auguste et calme remontranceQue te fait, selon l’heure et selon la saison,Rien qu’en se déployant sur le vaste horizon,La majesté profonde éparse en la nature ;Tu dis : La loi passée et présente et future,C’est moi ; je viens punir, damner, supplicier !Tu te déclares juste et juge et justicier ;Tu mets ta toge et prends la plus fière attitude,Tu fais de l’évidence et de la certitude,Résolvant tout, flétrissant ; au bagne celui-ci,Au gibet celui-là ; c’est bien, voici les astres !Autour de tes bonheurs, autour de tes désastres,Autour de tes serments à bras tendus prêtés,Et de tes jugements et de tes vérités,Les constellations colossales se lèvent ;Les dragons sidéraux s’accroupissent et rêventSur toi, muets, fatals, sourds, et tu te sens nuSous la prunelle d’ombre et sous l’œil inconnu ;Toutes ces hydres ont des soleils sur leurs croupes,Et chacune est un monde, et chacun de ces groupesS’offre à toi, triste Œdipe, et ces sphinx du cosmosOnt leurs énigmes tous dont ils savent les mots ;La création vit, stable, auguste, sacrée,Et fait en même temps dans le vague empyréeUn bruit d’inquiétude et de fragilité ;Un long tressaillement glisse dans la clarté,Un frisson dans la nuit court sous la voûte ignée ;Homme, au-dessus de toi, quoique la destinéeSemble avoir l’épaisseur du bronze par instant,Ton oreille, écoutant les ténèbres, entendTous les frémissements d’une maison de verre.Homme, pour t’empêcher d’oublier Dieu, pour faire
Par moments se dresser en sursaut ton sommeil,L’univers met sur toi, dans l’espace vermeil,La nuit, ce va-et-vient mystérieux et sombreDe flambeaux descendant, montant, marchant dans l’ombre ;Ce voyage des feux dans l’océan d’en hautS’accomplit sur ton front, et, toi, dans ton cachot,L’araignée homme, ayant ton égoïsme au centreDe ton œuvre, et caché dans l’intérêt ton antre,Inquiet malgré toi de la splendeur des cieux,Tu regardes, pendant ton guet silencieux,À travers les fils noirs de tes hideuses toiles,Ces navigations sublimes des étoiles.Tout en te disant chef de la création,Tu la vois, elle est là, la grande vision,Elle monte, elle passe, elle emplit l’étendue ;La chose incontestable, inexplicable, ardue,T’environne, entr’ouvrant ses flamboyants secrets,Pendant que des arrêts, des dogmes, des décretsSortent d’entre tes dents qui claquent d’épouvante ;Tu coupes, souverain, dans de la chair vivante,Tu vas criant : Je suis très haut, je suis le roi !Tu proclames qu’au gré de ton caprice à toiTelle action sera mérite ou forfaiture,Tu prends la plume et fais au droit une rature ;Voilà qu’une blancheur pénètre la forêtEt que la lune pâle et sinistre apparaît ;Le spectre du réel traverse ta pensée ;La loi vraie, immuable et jamais effacée,Passe appuyant sur toi son œil fixe et pensif.Sur tes deuils, sur ton rire obscur et convulsif,Sur ta raison souvent folle, toujours hautaine,Sur ton temple, qu’il soit de Solime ou d’Athène,Sur tes religions, dieux, enfers, paradis,Sur ce que tu bénis, sur ce que tu maudis,Tu sens la pression du monde formidable ;Ton âme, atome d’ombre, et ta chair, grain de sable,Ont sur elles les blocs, les abîmes, les nœuds,
Les énigmes du Tout lugubre et lumineux,Et sentent, feuilletant vainement quelque bible,Rouler sur leur néant l’immensité terrible.Le zodiaque énorme, effrayant de clarté,Éternel, tourne autour de ta brièveté.Tu le vois, et tu dis, l’épiant de la terre :— Qu’est-ce donc qu’il me veut, ce fauve sagittaire ?Qu’ai-je fait au loin qu’il me regarde ainsi ? —Et tu frémis. —Et tu frémis Hélas ! rien n’est par toi saisi ;Tu ne tiens pas le temps, tu ne tiens pas l’espace ;Tous les faux biens, rêvés par ton instinct rapace,S’en vont ; derrière tous la tombe, âpre fossé,Se creuse ; et chacun d’eux, après t’avoir blessé,Passe à travers les doigts de ton poignet tenace ;La minute elle-même en fuyant te menaceEt, mouche au dard vibrant, se débat dans ta main.L’aile d’un scarabée et l’odeur d’un jasmin,Si tu veux en sonder le fond, sont des abîmes.Derrière toute cime on trouve d’autres cimes.La présence invisible et sensible de Dieu,L’influence de l’ombre, à toute heure, en tout lieu,Certaine, incorruptible, inexprimable, occulte,Dérange ton calcul, ton optique, ton culte,Ta morale, tes lois, ton doute, et par instantTe pousse dans le rêve autour de toi flottant,Et te fait osciller et perdre l’équilibre ;Tu te sens garrotté tout aussi bien que libre ;Comment dire : La vie est cela ; la vertuEst cela ; le malheur est ceci ; — qu’en sais-tu ?Où sont tes poids ? Comment peser des phénomènesDont les deux bouts s’en vont bien loin des mains humaines,Perdus, l’un dans la nuit et l’autre dans le jour ?
Avec quel diagraphe en prendre le contourEt la dimension, n’ayant, dans ta masure,Ni le mètre réel, ni l’exacte mesure ?Qu’est le bien ? qu’est le mal ? Tel fait est constaté ;Soit ; il faut maintenant voir l’autre extrémité ;Où donc est-elle ? Allez la chercher dans les sphères.Toutes les questions sont d’obscures affairesQue tu te fais avec les cieux illuminés ;Le grand Tout intervient, toujours, partout ; prenezL’existence la plus misérable, n’importe !L’énigme de moi l’âne ou de toi le cloporte ;Qu’on la presse, on la voit subitement grandirEt pendre du zénith ou monter du nadir.Rien n’est indifférent au gouffre ; le blasphèmeQu’on jette au firmament tombe dans le problème ;Qui sait si l’on n’a pas blessé quelque rayon ?Mettre un pied sur un ver est une question ;Ce ver ne tient-il pas à Dieu ? La sauterelleQu’il écrase en marchant fait songer Marc-Aurèle ;Sur un moucheron mort Pascal est accoudé.Quel est le point connu, clair, épuisé, vidé ?Que sais-tu ? Que veux-tu décidément conclure ?L’ombre fouette ta face avec sa chevelure,Et, t’effarant avec le ciel prodigieux,T’aveugle en te jetant les soleils dans les yeux ;Il te suffit un soir, fusses-tu Prométhée,Ou Timon l’androphobe ou Constantin l’athée,De voir les globes d’or au fond des noirs azursFlamboyer, affirmant le fait dont ils sont sûrs,Pour que, devant l’horreur constellée et sereine,Un éblouissement pontifical te prenne ;Alors tu sens en toi l’homme en prêtre finir ;Tu ne peux plus lever les mains que pour bénir ;Sous tes pieds chancelants tu sens vibrer la base,Et tu t’évanouis dans la sinistre extase ;Tu t’engloutis dans l’être ineffable, insondé ;Tu regardes rouler le monde comme un dé,
Et ta propre figure, ombre et nuit, t’importune,Mêlée à cette vaste et fatale fortune ;Tu perds le sentiment et la proportionDe ton idée ainsi que de ton action,Voyant de toutes parts, dans l’azur, dans les nues,Monter autour de toi des lueurs inconnues ;Tu te penches, ému d’un frisson sépulcral,Sur l’étrange et tragique horizon sidéral ;Tu tombes éperdu dans les mélancoliesDes éclipses, des nuits sans fond, des parhélies,Des astres, des éthers et des espaces bleus ;Qu’es-tu, toi le terrestre, en ce tout merveilleuxOù gravitent les Mars, les Vénus, les Mercures ?Tu tressailles d’un flot d’impulsions obscures ;Tout se creuse sitôt que tu tâches de voir ;Le ciel est le puits clair, la tombe est le puits noir,Mais la clarté de l’un, même aux yeux de l’apôtre,N’a pas moins de terreur que la noirceur de l’autre ;Tu dis à ton évêque : Homme, où donc est Sion ?Tu fais sa crosse en point d’interrogation ;Tu charges la science infirme qui laboure,D’instruire ton procès avec ce qui t’entoure ;Mais qui donc osera balbutier l’arrêt ?Informer, à quoi bon ? juger, qui l’essaierait ?Tu ne connais de rien le dernier mot ; tu posesDes arguments aux faits, des dilemmes aux choses ;Mais comment décider ? Tout est mêlé de tout ;La neige froide touche à la lave qui bout ;La composition du destin, quelle est-elle ?L’être est-il un hasard ? l’homme est-il en tutelle ?Quel est le bon ? quel est le mauvais ? que doit-onAjouter à Dracon pour en faire Caton ?D’où vient qu’on se dévore et d’où vient qu’on se tue ?Est-ce qu’au papillon la fleur se prostitue ?Le fumier est-il saint et frère du parfum ?Tout vit-il ? quelque chose, ô nuit, est-ce quelqu’un ?D’où vient qu’on naît ? d’où vient qu’on meurt ? d’où vient qu’on souffre ?
Par l’haleine qui sort de la bouche du gouffreTon miroir de l’injuste et du juste est terni,Et ta balance tremble au vent de l’infini.Pour te tirer d’affaire étant si misérable,Devant l’inaccessible et dans l’impénétrable,Devant l’éblouissant et splendide secret,Pour être quelque chose et compter, il faudraitÊtre saint, être pur, intègre avec l’abîme,Offrir à l’absolu l’attention sublime,Et savoir distinguer la véritable voix ;Il faudrait s’écrier : J’aime, je veux, je crois !Sur l’énigme en travers de ton destin poséeCe ne serait pas trop de faire une peséeAvec toute ta force et toute ta vertu ;Il ne faudrait pas être inepte, ingrat, têtu ;Recevoir du bedeau qui sur vos berceaux veilleUne éducation annulante et pareilleÀ celle qu’aux matous font les tondeurs du quai,Être un esprit métis, être un lion manquéQu’un cuistre abâtardit, qu’un marguillier mâtine ;Hélas ! il ne faudrait pas être la routine,Sourde, engrenant, toujours avec le même ennui,Aujourd’hui dans hier, demain dans aujourd’hui ;Il ne faudrait pas croire aux empiriques, vivreComme le chien, ayant pour grand talent de suivre ;Te repaître d’exploits, de combats, d’échafauds,D’esclavages, de verbe obscur, de savoir faux ;T’en aller digérer bêtement dans ton gîteTout ce qu’un sacristain de force t’ingurgite ;Te plaire dans l’absurde et t’y dénaturer ;Opprimer l’homme utile, — éclatant, l’abhorrer ;Et le servir méchant, et l’admirer vulgaire ;Il ne faudrait pas faire à tes flambeaux la guerre,Adorer tes bandeaux, tes jougs ; haïr tes yeux ;Être l’adulateur en étant l’envieux ;Et, lâche, appartenir aux deux puissances viles,
Par un point aux Nérons et par l’autre aux Zoïles.Ce monde est un brouillard, presque un rêve ; et commentTrouver la certitude en ce gouffre où tout ment ?Oui, Kant, après un long acharnement d’étude,Quand vous avez enfin un peu de plénitude,Un résultat quelconque à grands frais obtenu,Vous vous sentez vider par quelqu’un d’inconnu.Le mystère, l’énigme, aucune chose sûre,Voilà ce qui vous boit la pensée, à mesureQue la science y verse un élément nouveau ;Et vous vous retrouvez avec votre cerveauToujours à sec au fond des problèmes funèbres,Comme si quelque ivrogne effrayant des ténèbresVidait ce verre sombre aussitôt qu’il s’emplit.Ô vain travail ! science, ignorance, conflit !Noir spectacle ! un chaos auquel l’aurore assiste !L’effort toujours sans but, et l’homme toujours tristeDe ce qu’est le sommet auquel il est monté,Comparant sa chimère à la réalité,Fou de ce qu’il rêvait, pâle de ce qu’il trouve !
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