Un jour je vis le sang couler de toutes parts

L’Année terrible

I

Un jour je vis le sang couler de toutes parts ;Un immense massacre était dans l’ombre épars ;Et l’on tuait. Pourquoi ? Pour tuer. Ô misère !Voyant cela, je crus qu’il était nécessaireQue quelqu’un élevât la voix, et je parlai.Je dis que Montrevel et Bâville et HarlayN’étaient point de ce siècle, et qu’en des jours de troublePar la noirceur de tous l’obscurité redouble ;J’affirmai qu’il est bon d’examiner un peuAvant de dire En joue et de commander Feu !

Car épargner les fous, même les téméraires,A ceux qu’on a vaincus montrer qu’on est leurs frères,Est juste et sage ; il faut s’entendre, il faut s’unir ;Je rappelai qu’un Dieu nous voit, que l’avenir,Sombre lorsqu’on se hait, s’éclaire quand on s’aime,Et que le malheur croît pour celui qui le sème ;Je déclarai qu’on peut tout calmer par degrés ;Que des assassinats ne sont point réparésPar un crime nouveau que sur l’autre on enfonce ;Qu’on ne fait pas au meurtre une bonne réponseEn mitraillant des tas de femmes et d’enfants ;Que changer en bourreaux des soldats triomphants,C’est leur faire une gloire où la honte surnage ;Et, pensif, je me mis en travers du carnage.Triste, n’approuvant pas la grandeur du linceul,Estimant que la peine est au coupable seul,Pensant qu’il ne faut point, hélas ! jeter le crimeDe quelques-uns sur tous, et punir par l’abîmeParis, un peuple, un monde, au hasard châtié,Je dis : Faites justice, oui, mais ayez pitié !Alors je fus l’objet de la haine publique.L’église m’a lancé l’anathème biblique,Les rois l’expulsion, les passants des cailloux ;Quiconque a de la boue en a jeté ; les loups,Les chiens, ont aboyé derrière moi ; la fouleM’a hué presque autant qu’un tyran qui s’écroule ;On m’a montré le poing dans la rue ; et j’ai dûVoir plus d’un vieil ami m’éviter éperdu.

Les tueurs souriants et les viveurs féroces,Ceux qui d’un tombereau font suivre leurs carrosses,Les danseurs d’autrefois, égorgeurs d’à présent,Ceux qui boivent du vin de Champagne et du sang,Ceux qui sont élégants tout en étant farouches,Les Haynau, les Tavanne, ayant d’étranges mouches,Noires, que le charnier connaît, sur leur bâton,Les improvisateurs des feux de peloton,Le juge Lynch, le roi Bomba, Mingrat le prétre,M’ont crié : Meurtrier ! et Judas m’a dit : Traître !

Comentarios

Cargando comentarios…