L’Ascension humaine
V
« Tandis qu’au loin les nuées,Qui semblent des paradis,Dans le bleu sont remuées,Je t’écoute, et tu me dis :« — Quelle idée as-tu de l’homme,De croire qu’il aide Dieu ?L’homme est-il donc l’économeDe l’eau, de l’air et du feu ?« Est-ce que, dans son armoire,Tu l’aurais vu de tes yeuxSerrer les rouleaux de moireQue l’aube déploie aux cieux ?« Est-ce lui qui gonfle et rideLa vague, et lui dit : Assez !Est-ce lui qui tient la brideDes éléments hérissés ?« Sait-il le secret de l’herbe ?Parle-t-il au nid vivant ?Met-il sa note superbeDans le noir clairon du vent ?
« La marée âpre et sonoreCraint-elle son éperon ?Connaît-il le météore ?Comprend-il le moucheron ?« L’homme aider Dieu ! lui, ce songe,Ce spectre en fuite et tremblant !Est-ce grâce à son épongeQue le cygne reste blanc ?« Le fait veut, l’homme acquiesce.Je ne vois pas que sa mainDécoupe à l’emporte-pièceLes pétales du jasmin.« Donne-t-il l’odeur aux sauges,Parce qu’il sait faire un trouPour mêler le grès des VosgesAu salpêtre du Pérou ?« Règle-t-il l’onde et la brise,Parce qu’il disséqueraDe l’argile qu’il a prisePrès de Rio-Madera ?« Ôte Dieu ; puis imagine,Essaie, invente ; épaissisL’idéal subtil d’ÉginePar les dogmes d’Éleusis ;« Soude Orphée à Lamettrie ;Joins, pour ne pas être à court,L’école d’AlexandrieÀ l’école d’Édimbourg ;
« Va du conclave au concile,D’Anaximandre à Destutt ;Dans quelque cuve fossileExprime tout l’Institut ;« Démaillote la momie ;Presse Œdipe et Montyon ;Mets en pleine académieLe sphinx à la question ;« Fouille le doute et la grâce ;Amalgame en ton guanoÀ la Sybaris d’HoraceLes chartreux de saint Bruno ;« Combine Genève et Rome ;Fais mettre par ton fermierToutes les vertus de l’hommeDans une fosse à fumier ;« Travaille avec patienceEn puisant au monde entier ;Prends pour pilon la scienceEt l’abîme pour mortier ;« Va, forge ! je te défieDe faire de ton savoirEt de ta philosophieSortir un grain de blé noir !« Dieu, de sa droite, étreint, fauche,Sème, et tout est rajeuni ;L’homme n’est qu’une main gaucheTâtonnant dans l’infini.
« Aux heures mystérieuses,Quand l’eau se change en miroir,Rôdes-tu sous les yeuses,L’esprit plongé dans le soir ?« Te dis-tu : — Qu’est-ce que l’homme ? —Sonde, ami, sa nullité ;Cherche de quel chiffre, en somme,Il accroît l’éternité !« L’homme est vain. Pourquoi, poëte,Ne pas le voir tel qu’il est,Dans le sépulcre squelette,Et sur la terre valet !« L’homme est nu, stérile, blême,Plus frêle qu’un passereau ;C’est le puits du néant mêmeQui s’ouvre dans ce zéro.« Va, Dieu crée et développeUn lion très réussi,Un bélier, une antilope,Sans le concours de Poissy.« Il fait l’aile de la moucheDu doigt dont il façonnaL’immense taureau faroucheDe la Sierra Morena ;« Et dans l’herbe et la roséeSa génisse au fier sabotRègne, et n’est point éclipséePar la vache Sarlabot.
« Oui, la graine dans l’espaceVole à travers le brouillard,Et de toi le vent se passe.Semoir Jacquet-Robillard !« Ce laboureur, la tempête,N’a pas, dans les gouffres noirs,Besoin que Grignon lui prêteSa charrue à trois versoirs.« Germinal, dans l’atmosphère,Soufflant sur les prés fleuris,Sait encor mieux son affaireQu’un maraîcher de Paris.« Quand Dieu veut teindre de flammeLe scarabée ou la fleur,Je ne vois point qu’il réclameLa lampe de l’émailleur.« L’homme peut se croire prêtre,L’homme peut se dire roi,Je lui laisse son peut-être,Mais je doute, quant à moi,« Que Dieu, qui met mon imageAu lac où je prends mon bain,Fasse faire l’étamageDes étangs à Saint-Gobain.« Quand Dieu pose sur l’eau sombreL’arc-en-ciel comme un siphon,Quand au tourbillon plein d’ombreIl attelle le typhon,
« Quand il maintient d’âge en âgeL’hiver, l’été, mai vermeil,Janvier triste, et l’engrenageDe l’astre autour du soleil,« Quand les zodiaques roulent,Amarrés solidement,Sans que jamais elles croulent,Aux poutres du firmament,« Quand tournent, rentrent et sortentCes effrayants cabestansDont les extrémités portentLe ciel, les saisons, le temps ;« Pour combiner ces rouagesPrécis comme l’absolu,Pour que l’urne des nuagesBascule au moment voulu,« Pour que la planète passe,Tel jour, au point indiqué,Pour que la mer ne s’amasseQue jusqu’à l’ourlet du quai,« Pour que jamais la comèteNe rencontre un univers,Pour que l’essaim sur l’HymèteTrouve en juin les lys ouverts,« Pour que jamais, quand approcheL’heure obscure où l’azur luit,Une étoile ne s’accrocheÀ quelque angle de la nuit,
« Pour que jamais les effluves,Les forces, le gaz, l’aimant,Ne manquent aux vastes cuvesDe l’éternel mouvement,« Pour régler ce jeu sublime,Cet équilibre béni,Ces balancements d’abîme,Ces écluses d’infini,« Pour que, courbée ou grandie,L’œuvre marche sans un pli,Je crois peu qu’il étudieLa machine de Marly ! » —Ton ironie est amère,Mais elle se trompe, ami.Dieu compte avec l’éphémère,Et s’appuie à la fourmi.Dieu n’a rien fait d’inutile.La terre, hymne où rien n’est vain,Chante, et l’homme est le dactyleDe l’hexamètre divin.L’homme et Dieu sont parallèles :Dieu créant, l’homme inventant.Dieu donne à l’homme ses ailes.L’éternité fait l’instant.L’homme est son auxiliairePour le bien et la vertu.L’arbre est Dieu, l’homme est le lierre ;Dieu de l’homme s’est vêtu.
Dieu s’en sert, donc il s’en aide.L’astre apparaît dans l’éclair ;Zéus est dans Archimède,Et Jéhovah dans Kepler.Jusqu’à ce que l’homme meure,Il va toujours en avant.Sa pensée a pour demeureL’immense idéal vivant.Dans tout génie il s’incarne ;Le monde est sous son orteil ;Et s’il n’a qu’une lucarne,Il y pose le soleil.Aux terreurs inabordable,Coupant tous les fatals nœuds,L’homme marche formidable,Tranquille et vertigineux.De limon il se fait lave,Et colosse d’embryon ;Épictète était esclave,Molière était histrion,Esope était saltimbanque,Qu’importe ! — il n’est arrêtéQue lorsque le pied lui manqueAu bord de l’éternité.L’homme n’est pas autre choseQue le prête-nom de Dieu.Quoi qu’il fasse, il sent la causeImpénétrable, au milieu.
Phidias cisèle Athènes ;Michel-Ange est surhumain ;Cyrus, Rhamsès, capitaines,Ont une flamme à la main ;Euclide trouve le mètre,Le rhythme sort d’Amphion ;Jésus-Christ vient tout soumettre,Même le glaive, au rayon ;Brutus fait la délivrance ;Platon fait la liberté.Jeanne d’Arc sacre la FranceAvec sa virginité ;Dans le bloc des erreurs noiresVoltaire enfonce ses coins ;Luther brise les mâchoiresDe Rome entre ses deux poings ;Dante ouvre l’ombre et l’anime ;Colomb lend f’océan bleu… —C’est Dieu sous un pseudonyme,C’est Dieu masqué, mais c’est Dieu.L’homme est le fanal du monde.Ce puissant esprit banniJette une lueur profondeJusqu’au seuil de l’infini.Cent carrefours se partagentCe chercheur sans point d’appui ;Tous les problèmes étagentLeurs sombres voûtes sur lui.
Il dissipe les ténèbres ;Il montre dans le lointainLes promontoires funèbresDe l’abîme et du destin.Il fait voir les vagues marchesDu sépulcre, et sa clartéBlanchit les premières archesDu pont de l’éternité.Sous l’effrayante caverneIl rayonne, et l’horreur fuit.Quelqu’un tient cette lanterne ;Mais elle t’éclaire, ô nuit !Le progrès est en litigeEntre l’homme et Jéhovah ;La greffe ajoute à la tige ;Dieu cacha, l’homme trouva.De quelque nom qu’on la nomme,La science au vaste vœuOccupe le pied de l’hommeÀ faire les pas de Dieu.La mer tient l’homme et l’isole,Et l’égaré loin du port ;Par le doigt de la boussoleIl se fait montrer le nord.Dans sa morne casemate,Penn rend ce damné meilleur ;Jenner dit : Va-t’en, stigmate !Jackson dit : Va-t’en, douleur !
Dieu fait l’épi, nous la gerbe ;Il est grand, l’homme est fécond ;Dieu créa le premier verbeEt Gutenberg le second.La pesanteur, la distance,Contre l’homme aux luttes prêt,Prononcent une sentence ;Montgolfier casse l’arrêt.Tous les anciens maux tenaces,Hurlant sous le ciel profond,Ne sont plus que des menacesDe fantômes qui s’en vont.Le tonnerre au bruit difformeGronde… — on raille sans périlLa marionnette énormeQue Franklin tient par un fil.Nemrod était une bêteChassant aux hommes, parmiLa démence et la tempêteDe l’ancien monde ennemi.Dracon était un cerbèreQui grince encor sous le cielAvec trois têtes : Tibère,Caïphe et Machiavel.Nemrod s’appelait la Force,Dracon s’appelait la Loi ;On les sentait sous l’écorceDu vieux prêtre et du vieux roi.
Tous deux sont morts. Plus de haines !Oh ! ce fut un puissant bruitQuand se rompirent les chaînesQui liaient l’homme à la nuit !L’homme est l’appareil austèreDu progrès mystérieux ;Dieu fait par l’homme sur terreCe qu’il fait par l’ange aux cieux.Dieu sur tous les êtres poseSon reflet prodigieux ;Créant le bien par la chose,Créant par l’homme le mieux.La nature était terrible,Sans pitié, presque sans jour ;L’homme la vanne en son crible,Et n’y laisse que l’amour.Toutes sortes de lois sombresSemblaient sortir du destin ;Le mal heurtait aux décombresLe pied de l’homme incertain ;Pendant qu’à travers l’espaceElle roule en hésitant,Un flot de ténèbres passeSur la terre à chaque instant ;Mais des foyers y flamboient,Tout s’éclaircit, on le sent,Et déjà les anges voientCe noir globe blanchissant.
Sous l’urne des jours sans nombreDepuis qu’il suit son chemin,La décroissance de l’ombreVient des yeux du genre humain.L’autel n’ose plus proscrire ;La misère est morte enfin ;Pain à tous ! on voit sourireLes sombres dents de la faim.L’erreur tombe ; on l’évacue ;Les dogmes sont muselés ;La guerre est une vaincue ;Joie aux fleurs et paix aux blés !L’ignorance est terrassée ;Ce monstre, à demi dormant,Avait la nuit pour penséeEt pour voix le bégaiement.Oui, voici qu’enfin reculeL’affreux groupe des fléaux !L’homme est l’invincible hercule,Le balayeur du chaos.Sa massue est la justice,Sa colère est la bonté,Le ciel s’appuie au solsticeEt l’homme à la volonté.Il veut. Tout cède et tout plie.Il construit quand il détruit ;Et sa science est remplieDes lumières de la nuit.
Il enchaîne les désastres,Il tord la rébellion,Il est sublime ; et les astresSont sur sa peau de lion.
31 août 1859.
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