L’Oubli (Hugo)
XXI
Autrefois inséparables,Et maintenant séparés.Gaie, elle court dans les prés,La belle aux chants adorables ;La belle aux chants adorés,Elle court dans la prairie ;Les bois pleins de rêverieDe ses yeux sont éclairés.Apparition exquise !Elle marche en soupirant,Avec cet air conquérantQu’on a quand on est conquise.La Toilette, cet esprit,Cette déesse grisette,Qu’adore en chantant Lisette,À qui Minerve sourit,Pour la faire encor plus belleQue ne l’avait faite Dieu,Pour que le vague oiseau bleuSur son front batte de l’aile,
A sur cet ange câlinÉpuisé toute sa flore,Les lys, les roses, l’aurore,Et la maison Gagelin.Soubrette divine et leste,La Toilette au doigt tremblantA mis un frais chapeau blancSur ce flamboiement céleste.Regardez-la maintenant.Que cette belle est superbe !Le cœur humain comme l’herbeAutour d’elle est frissonnant.Oh ! la fière conquérante !Le grand œil mystérieux !Prévost craint pour Desgrieux,Molière a peur pour Dorante.Elle a l’air, dans la clartéDont elle est toute trempée,D’une étincelle échappéeÀ l’idéale beauté.Ô grâce surnaturelle !Il suffit, pour qu’on soit fou,Qu’elle ait un ruban au cou,Qu’elle ait un chiffon sur elle.Ce chiffon charmant soudainAux rayons du jour ressemble.Et ce ruban sacré sembleAvoir fleuri dans l’Éden.
Elle serait bien fâchéeQu’on ne vît pas dans ses yeuxQue de la coupe des cieuxSa lèvre s’est approchée,Qu’elle veut vaincre et charmer,Et que c’est là sa manière,Et qu’elle est la prisonnièreDu doux caprice d’aimer.Elle sourit, et, joyeuse,Parle à son nouvel amantAvec le chuchotementD’une abeille dans l’yeuse.— Prends mon âme et mes vingt ans.Je n’aime que toi ! dit-elle. —Ô fille d’Ève éternelle,Ô femme aux cheveux flottants,Ton roman sans fin s’allonge ;Pendant qu’aux plaisirs tu cours,Et que, te croyant toujoursAu commencement du songe,Tu dis en baissant la voix :— Pour la première fois, j’aime ! —L’amour, ce moqueur suprême,Rit, et compte sur ses doigts.Et, sans troubler l’aventureDe la belle aux cheveux d’or,Sur ce cœur, si neuf encor,L’amour fait une rature.
Et l’ancien amant ? Pâli,Brisé, sans doute à cette heure,Il se désespère et pleure… —Écoutez ce hallali.Passez les monts et les plaines ;La curée est dans les bois ;Les chiens mêlent leurs abois,Les fleurs mêlent leurs haleines ;Le voyez-vous ? Le voilà.Il est le centre. Il flamboie.Il luit. Jamais plus de joieDans plus d’orgueil ne brilla.Il brille au milieu des femmes,Tous les yeux lui disant oui,Comme un astre épanouiDans un triomphe de flammes.Il cherche en face de luiUn sourire peu sévère,Il chante, il lève son verre,Éblouissant, ébloui.Tandis que ces gaîtés flanchesTourbillonnent à sa voix,Elle, celle d’autrefois,Là-bas, bien loin, sous les branches,Dans le taillis hasardeux,Aime, adore, se recueille,Et, près de l’autre, elle effeuilleUne marguerite à deux.
Fatal cœur, comme tu changes !Lui sans elle, elle sans lui !Et sur leurs fronts sans ennuiIls ont la clarté des anges.Le séraphin à l’œil purLes verrait avec envie,Tant à leur âme ravieSe mêle un profond azur !Sur ces deux bouches il sembleQue le ciel met son frisson ;Sur l’une erre la chanson.Sur l’autre le baiser tremble.Ces êtres s’aimaient jadis ;Mais qui viendrait le leur direFerait éclater de rireCes bouches du paradis.Les baisers de l’autre année,Où sont-ils ? Quoi ! nul remord !Non ! tout cet avril est mort,Toute cette aube est fanée.Bah ! le baiser, le serment,Rien de tout cela n’existe.Le myosotis, tout triste,Y perdrait son allemand.Elle ! à travers ses longs voiles,Que son regard est charmant !Lui ! comme il jette gaîmentSa chanson dans les étoiles !
Qu’elle est belle ! Qu’il est beau !Le morne oubli prend dans l’ombre,Par degrés, l’épaisseur sombreDe la pierre du tombeau.
14 juin 1859.
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