L’Aigle du casque
La Légende des siècles
Ô sinistres forêts, vous avez vu ces ombresPasser, l’une après l’autre, et, parmi vos décombres,Vos ruines, vos lacs, vos ravins, vos halliers,Vous avez vu courir ces deux noirs chevaliers ;Vous avez vu l’immense et farouche aventure ;Les nuages, qui sont errants dans la nature,
Ont eu cette épouvante énorme au-dessous d’eux ;La victoire fut sourde et l’exploit fut hideux ;Et l’herbe et la broussaille et les fleurs et les plantesEt les branches en sont encor toutes tremblantes.L’arbre en parle au rocher, l’antre en parle au menhir ;Le vieux mont Lothian semble se souvenir ;Et la fauvette en cause avec la tourterelle.Et maintenant, disons ce que fut la querelleEntre cet homme fauve et ce tragique enfant.
Le fond, nul ne le sait. L’obscur passé défendContre le souvenir des hommes l’origineDes rixes de Ninive et des guerres d’Égine,Et montre seulement la mort des combattantsAprès l’échange amer des rires insultants ;Ainsi les anciens chefs d’Écosse et de NorthumbreNe sont guère pour nous que du vent et de l’ombre ;
Ils furent orageux, ils furent ténébreux,C’est tout ; ces sombres lords se dévoraient entr’eux ;L’homme vient volontiers vers l’homme à coups d’épéeBruce hait Baliol comme César Pompée ;Pourquoi ? Nous l’ignorons. Passez, souffles du ciel.Dieu seul connaît la nuit.
Dieu seul connaît la nuit.Le comte Strathaël,Roi d’Angus, pair d’Écosse, est presque centenaire ;Le gypaëte cache un petit dans son aire,Et ce lord a le fils de son fils près de lui ;Toute sa race ainsi qu’un blême éclair a luiEt s’est éteinte ; il est ce qui reste d’un monde ;Mais Dieu près du front chauve a mis la tête blonde,L’aïeul a l’orphelin. Jacque a six ans. Le lordUn soir l’appelle, et dit : — Je sens venir la mort.Dans dix ans, tu seras chevalier. Fils, écoute.Et, le prenant à part sous une sombre voûte,Il parla bas longtemps à l’enfant adoré,Et quand il eut fini l’enfant lui dit : — J’irai.Et l’aïeul s’écria : — Pourtant il est sévèreEn sortant du berceau de monter au calvaire,Et seize ans est un âge où, certe, on aurait droitDe repousser du pied le seuil du tombeau froid,D’ignorer la rancune obscure des familles,Et de s’en aller rire avec les belles filles !
L’aïeul mourut.
L’aïeul mourut.Le temps fuit. Dix ans ont passé.
Tiphaine est dans sa tour que protége un fossé,Debout, les bras croisés, sur la haute muraille.Voilà longtemps qu’il n’a tué quelqu’un, il bâille.
Dix ans, cela suffit pour que les chênes vertsSoient d’une obscurité plus épaisse couverts ;Dix ans, cela suffit pour qu’un enfant grandisse.En dix ans, certe, Orphée oublierait Eurydice,Admète son épouse et Thisbé son amant,Mais pas un chevalier n’oublierait un serment.
C’est le soir ; et Tiphaine est oisif. Les mélèzesFont au loin un bruit vague au penchant des falaises.
Ce Tiphaine est le lord sauvage des forêts ;Pas un loup n’oserait l’approcher de trop près ;Il s’est fait un royaume avec une montagne ;On le craint en Écosse, en Northumbre, en Bretagne ;On ne l’attaque pas, tant il est toujours seul ;Être dans le désert, c’est vivre en un linceul.Il fait peur. Est-il prince ? est-il né sous le chaume ?On ne sait ; un bandit qui serait un fantôme,C’est Tiphaine ; et les vents et les lacs et les boisSemblent ne prononcer son nom qu’à demi-voix ;Pourtant ce n’est qu’un homme ; il bâille.
Pourtant ce n’est qu’un homme ; il bâille.Lord TiphaineA mis autour de lui l’effroi comme une chaîne ;Mais il en sent le poids ; tout s’enfuit devant lui ;Mais l’orgueil est la forme altière de l’ennui.N’ayant personne à vaincre, il ne sait plus que faire.Soudain il voit venir l’écuyer qu’il préfère,Bernard, un bon archer qui sait lire, et BernardDit : — Milord, préparez la hache et le poignard.Un seigneur vous écrit. — Quel est ce seigneur ? — Sire,
C’est Jacques, lord d’Angus. — Soit. Qu’est-ce qu’il désire ?— Vous tuer. — Réponds-lui que c’est bien.
— Vous tuer. — Réponds-lui que c’est bien.Peu de tempsSuffit pour rapprocher deux hautains combattantsEt pour dire à la mort qu’elle se tienne prête,L’éclair n’entendrait pas Dieu lui criant : Arrête !Arriver, c’est la loi du sort.
Arriver, c’est la loi du sort.Il s’écoulaUne semaine. Puis, de Lorne à Knapdala,Douze sonneurs de cor en dalmatiques rougesFirent savoir à tous, aux manants dans leurs bouges,Au prêtre en son église, au baron dans sa tour,Que deux lords entendaient se rencontrer tel jour,Que saint Gildas serait patron de la rencontre,Et qu’Angus étant pour, Tiphaine serait contre ;Car l’usage est d’avoir un saint pour les soldats,En Irlande Patrick, en Écosse Gildas ;C’est pour ou contre un saint que tout combat se livre ;Avec la liberté de fuir et de poursuivre,D’être ferme ou tremblant, magnanime ou couard,Cruel comme Beauclerc, ou bon comme Édouard.
*
L’endroit pour le champ-clos fut choisi très-farouche.Le dur hiver, qui change en pierre l’eau qu’il touche,Ne laissait pousser là sous la pluie et le ventQue des sapins cassés l’un par l’autre souvent,Les arbres n’étant pas plus calmes que les hommes ;Tout sur terre est en proie, ainsi que nous le sommes,Au souffle, à la tempête, au funeste aquilon.Une corde est nouée aux sapins d’un vallon ;Elle marque une enceinte, une clairière ouverteSur des champs où la Tweed coule dans l’herbe verte,Lente et molle rivière aux roseaux murmurants.Un pêle-mêle obscur d’arbres et de torrents,D’ombre et d’écroulement, de vie et de ravage,Entoure affreusement la clairière sauvage.On en sort du côté de la plaine. Et de làViennent les paysans que le cor appela.
La lice est pavoisée, et sur les banderollesOn lit de fiers conseils et de graves paroles :« — Brave qui n’est pas bon n’est brave qu’à demi. »« — Soyez hospitalier, même à votre ennemi ;« Le chêne au bûcheron ne refuse pas l’ombre. »
Les pauvres gens des bois accourent en grand nombre ;Plusieurs sont encor peints comme étaient leurs aïeux,Des cercles d’un bleu sombre agrandissent leurs yeux,Sur leur tête attentive, étonnée et muette,Les uns ont le héron, les autres la chouette,Et l’on peut distinguer aux plumes du bonnetLes Scots d’Abernethy des Pictes de Menheit ;Ils ont l’habit de cuir des antiques provinces ;Ils viennent contempler le combat de deux princes,Mais restent à distance et regardent de loin,Car ils ont peur ; le peuple est un pâle témoin.
Si l’on ne voyait pas au ciel le tatouageDe l’azur, du rayon, de l’ombre et du nuage,On n’apercevrait rien qu’un paysage noir ;L’œil dans un clair-obscur inquiétant à voirS’enfonce, et la bruyère est morne, et dans la brumeOn devine, au-delà des mers, l’Hékla qui fumeAinsi qu’un soupirail d’enfer à l’horizon.
Le juge du camp, fils d’une altière maison,Lord Kaine, est assisté de deux crieurs d’épée ;L’estrade est de peaux d’ours et de rennes drapée ;Et quatre exorciseurs redoutés du sabbatFont la police, ainsi qu’il sied dans un combat.Un prêtre dit la messe, et l’on chante une prose.
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Fanfares. C’est Angus.
Fanfares. C’est Angus.Un cheval d’un blanc rosePorte un garçon doré, vermeil, sonnant du cor,Qui semble presque femme et qu’on sent vierge encor ;Doux être confiant comme une fleur précoce.Il a la jambe nue à la mode d’Écosse ;Plus habillé de soie et de lin que d’acier,Il vient, gaîment suivi d’un bouffon grimacier ;Il regarde, il écoute, il rayonne, il ignore ;Et l’on croit voir l’entrée aimable de l’aurore.
On sent que, dans le monde étrange où nous passons,Ce nouveau venu, plein de joie et de chansons,Tel que l’oiseau qui sort de l’œuf et se délivre,A le mystérieux contentement de vivre ;Pas d’être éblouissant qui ne soit ébloui,Il rit. Ses témoins sont du même âge que lui ;Tous chantent, légers, fiers, laissant flotter les brides ;C’est Mar, Argyle, Athol, Rothsay, roi des Hébrides,David, roi de Stirling, Jean, comte de Glascow ;Ils ont des colliers d’or ou de roses au cou ;Ainsi se presse, au fond des halliers, sous les aulnes,Derrière un petit dieu l’essaim des jeunes faunes.Hurrah ! Cueillir des fleurs ou bien donner leur sang,Que leur importe ? Autour du comte adolescent,Page et roi, dont Hébé serait la sœur jumelle,Un vacarme charmant de panaches se mêle.Ô jeunes gens, déjà risqués, à peine éclos !Son cortége le suit jusqu’au seuil du champ-clos.Puis on le quitte. Il faut qu’il soit seul ; et personneNe peut plus l’assister dès que le clairon sonne ;Quoi qu’il advienne, il est en proie au dur destin.On lit sur son écu, pur comme le matin,La devise des rois d’Angus : Christ et Lumière.La jeunesse toujours arrive la première ;Il approche, joyeux, fragile, triomphant,Plume au front ; et le peuple applaudit cet enfant.
Et le vent profond souffle à travers les campagnes.
Tout à coup on entend la trompe des montagnes,Chant des bois plus obscur que le glas du beffroi ;Et brusquement on sent de l’ombre autour de soi ;Bien qu’on soit sous le ciel, on se croit dans un antre.Un homme vient du fond de la forêt. Il entre.C’est Tiphaine.
C’est Tiphaine.C’est lui.
C’est Tiphaine. C’est lui.Hautain, dans le champ-clos,Refoulant les témoins comme une hydre les flots,Il pénètre. Il est droit sous l’armure saxonne.Son cheval, qui connaît ce cavalier, frissonne.Ce cheval noir et blanc marche sans se courber ;Il semble que le ciel sombre ait laissé tomberDes nuages mêlés de lueurs sur sa croupe.Tiphaine est seul ; aucune escorte, aucune troupe ;Il tient sa lance ; il a la chemise de fer,La hache comme Oreste, et, comme Gaïfer,Le poignard ; sa visière est basse ; elle le masque ;Grave, il avance, avec un aigle sur son casque.Un mot sur sa rondache est écrit : Bellua.
Quand il vint, tout trembla, mais nul ne salua.
*
Les motifs du combat étaient sérieux, certes ;Mais ni le pâtre errant dans les landes désertes,Ni l’ermite adorant dans sa grotte Jésus,Personne sous le ciel ne les a jamais sus ;Et le juge du camp les ignorait lui-même.
Les deux lords, comme il sied à ce moment suprême,Se parlèrent de loin.
Se parlèrent de loin.— Bonjour, roi. — Bonjour, roi.— Je viens te demander raison. Tu sais pourquoi ?— Que t’importe ?
Que t’importe ? Et tous deux mirent la lance haute.
Le juge du camp dit : — Chacun de vous est l’hôteDu sépulcre, et ne peut en sortir maintenantQue si Dieu le permet au fond du ciel tonnant.Puis il reprit, selon la coutume écossaise :— Milord, quel âge as-tu ? — Quarante ans. — Et toi ? — Seize.— C’est trop jeune, cria la foule. — Combattez,Dit le juge. Et l’on fit le champ des deux côtés.
Être de même taille et de même équipage,Combattre homme contre homme ou page contre page,S’adosser à la tombe en face d’un égal,Être Ajax contre Mars, Fergus contre Fingal,C’est bien, et cela plaît à la romance épique ;Mais là le brin de paille, et là la lourde pique,Ici le vaste Hercule, ici le doux Hylas,Polyphème devant Acis, c’est triste, hélas !Le péril de l’enfant fait songer à la mère ;Tous les Astyanax attendrissent Homère,Et la lyre héroïque hésite à publierLe combat du chevreuil contre le sanglier.
L’huissier fit le signal. Allez !
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L’huissier fit le signal. Allez ! Tous deux partirent.Ainsi deux éclairs vont l’un vers l’autre et s’attirent.
L’enfant aborda l’homme et fit bien son devoir ;Mais l’homme n’eut pas l’air de s’en apercevoir.Tiphaine s’arrêta, muet, le laissant faire ;Ainsi, prête à crouler, l’avalanche diffère ;Ainsi l’enclume semble insensible au marteau ;Il était là, le poing fermé comme un étau,Démon par le regard et sphinx par le silence ;Et l’enfant en était à sa troisième lanceQue Tiphaine n’avait pas encor riposté ;Sur cet homme de fer et de fatalitéQui paraissait rêver au centre d’une toile,Pas plus ému d’un choc que d’un souffle une étoile,L’enfant frappait, piquait, taillait, recommençait,Tantôt sur le cimier, tantôt sur le corset ;Et l’on eût dit la mouche attaquant l’araignée.
Sa face de sueur était toute baignée.Tiphaine, tel qu’un roc, immobile et debout,Méditait, et l’enfant s’essoufflait. Tout à coupTiphaine dit : Allons ! Il leva sa visière,Fit un rugissement de bête carnassière,Et sur le jeune comte Angus il s’abattitD’un tel air infernal que le pauvre petitTourna bride, jeta sa lance, et prit la fuite.
Alors commença l’âpre et sauvage poursuite,Et vous ne lirez plus ceci qu’en frémissant.
*
Tremblant, piquant des deux, du côté qui descend,Devant lui, n’importe où, dans la profondeur fauve,Les bras au ciel, l’enfant épouvanté se sauve.Son cheval l’aime et fait de son mieux. La forêtL’accepte et l’enveloppe, et l’enfant disparaît.
Tous se sont écartés pour lui livrer passage.En le risquant ainsi son aïeul fut-il sage ?Nul ne le sait ; le sort est de mystères plein ;Mais la panique existe et le triste orphelinNe peut plus que s’enfuir devant la destinée.Ah ! pauvre douce tête au gouffre abandonnée !Il s’échappe, il s’esquive, il s’enfonce à traversLes hasards de la fuite obscurément ouverts,Hagard, à perdre haleine, et sans choisir sa route ;Une clairière s’offre, il s’arrête, il écoute,Le voilà seul ; peut-être un dieu l’a-t-il conduit ?Tout à coup il entend dans les branches du bruit… —
Ainsi dans le sommeil notre âme d’effroi pleineParfois s’évade et sent derrière elle l’haleineDe quelque noir cheval de l’ombre et de la nuit ;On s’aperçoit qu’au fond du rêve on vous poursuit.Angus tourne la tête, il regarde en arrière ;Tiphaine monstrueux bondit dans la clairière.Ô terreur ! et l’enfant, blême, égaré, sans voix,Court et voudrait se fondre avec l’ombre des bois.L’un fuit, l’autre poursuit. Acharnement lugubre !Rien, ni le roc debout, ni l’étang insalubre,Ni le houx épineux, ni le torrent profond,Rien n’arrête leur course ; ils vont, ils vont, ils vont !Ainsi le tourbillon suit la feuille arrachée.D’abord dans un ravin, tortueuse tranchée,
Ils serpentent, parfois se touchant presque ; puis,N’ayant plus que la fuite et l’effroi pour appuis,Rapide, agile et fils d’une race écuyère,L’enfant glisse, et, sautant par-dessus la bruyère,Se perd dans le hallier comme dans une mer.Ainsi courrait avril poursuivi par l’hiver.Comme deux ouragans l’un après l’autre ils passent.Les pierres sous leurs pas roulent, les branches cassent,L’écureuil effrayé sort des buissons tordus.Oh ! comment mettre ici dans des vers éperdusLes bonds prodigieux de cette chasse affreuse,Le coteau qui surgit, le vallon qui se creuse,Les précipices, l’antre obscur, l’escarpement,Les deux sombres chevaux, le vainqueur écumant,L’enfant pâle, et l’horreur des forêts formidables ?Il n’est pas pour l’effroi de lieux inabordables,Et rien n’a jamais fait reculer la fureur ;Comme le cerf, le tigre est un ardent coureur ;Ils vont !
On n’entend plus, même au loin, les haleinesDu peuple bourdonnant qui s’en retourne aux plaines.Le vaincu, le vainqueur courent tragiquement.
*
Le bois, calme et désert sous le bleu firmament,Remuait mollement ses branchages superbes ;Les nids chantaient, les eaux murmuraient dans les herbes ;On voyait tout briller, tout aimer, tout fleurir.Grâce ! criait l’enfant, je ne veux pas mourir !
Mais son cheval se lasse et Tiphaine s’approche.
Tout à coup, d’un réduit creusé dans une roche,Un vieillard au front blanc sort, et, levant les bras,Dit : De tes actions un jour tu répondras ;Qui que tu sois, prends garde à la haine ; elle enivre ;Celui qui va mourir pour celui qui doit vivreT’implore. Ô chevalier, épargne cet enfant !Tiphaine furieux d’un coup de hache fend
L’âpre rocher qui sert à ce vieillard d’asile,Et dit : Tu vas le faire échapper, imbécile !Et, sinistre, il remet son cheval au galop.
Quelle que soit la course et la hâte du flot,Le vent lointain finit toujours par le rejoindre ;Angus entend venir Tiphaine, et le voit poindreParmi des profondeurs d’arbres, à l’horizon.
Un couvent d’où s’élève une vague oraisonApparaît ; on entend une cloche qui tinte ;Et des rayons du soir la haute église atteinteS’ouvre, et l’on voit sortir du portail à pas lentsUne procession d’ombres en voiles blancs ;Ce sont des sœurs ayant à leur tête l’abbesse,Et leur chant grave monte au ciel où le jour baisse ;Elles ont vu s’enfuir l’enfant désespéré ;Alors leur voix profonde a dit miserere ;L’abbesse les amène ; elle dresse sa crosseEntre l’adolescent frêle et l’homme féroce ;On porte devant elle un grand crucifix noir ;Toutes ces vierges, sœurs qu’enchaîne un saint devoir,Pleurent sur le vainqueur comme sur la victime,Et viennent opposer au passage d’un crimeLe Christ immense ouvrant ses bras au genre humain.Tiphaine arrive sombre et la hache à la main,
Et crie à ce troupeau murmurant grâce ! grâce !— Colombes, ôtez-vous de là ; le vautour passe !
La nuit vient, et toujours, tremblant, pleurant, fuyant,L’enfant effaré court devant l’homme effrayant.C’est l’heure où l’horizon semble un rêve, et recule.Clair de lune, halliers, bruyères, crépuscule.La poursuite s’acharne, et, plus qu’auparavantForcenée, à travers les arbres et le vent,Fait peur à l’ombre même, et donne le vertigeAux sapins sur les monts, aux roses sur leur tige.L’enfant sans armes, l’homme avec son couperet,Courent dans la noirceur des bois, et l’on diraitQue dans la forêt spectre ils deviennent fantômes.
Une femme, d’un groupe obscur de toits de chaumes,Sort, et ne peut parler, les larmes l’étouffant ;C’est une mère, elle a dans les bras son enfant,Et c’est une nourrice, elle a le sein nu. — Grâce !Dit-elle, en bégayant ; et dans le vaste espaceAngus s’enfuit. — Jamais ! dit Tiphaine inhumain.Mais la femme à genoux lui barre le chemin.— Arrête ! sois clément, afin que Dieu t’exauce !Grâce ! Au nom du berceau, n’ouvre pas une fosse !Sois vainqueur, c’est assez ; ne sois pas assassin.Fais grâce. Cet enfant que j’ai là sur mon seinT’implore pour l’enfant que cherche ton épée.Entends-moi ; laisse fuir cette proie échappée.
Ah ! tu ne tueras point, et tu m’écouteras,Chevalier, puisque j’ai l’aurore dans mes bras.Songe à ta mère. Eh bien, je suis mère comme elle.Homme, respecte en moi la femme. — À bas, femelle !Dit Tiphaine, et du pied il frappe ce sein nu.
Ce fut dans on ne sait quel ravin inconnuQue Tiphaine atteignit le pauvre enfant farouche ;L’enfant pris n’eut pas même un râle dans la bouche ;Il tomba de cheval, et morne, épuisé, las,Il dressa ses deux mains suppliantes, hélas !Sa mère morte était dans le fond de la tombe,Et regardait.
Et regardait.Tiphaine accourt, s’élance, tombeSur l’enfant, comme un loup dans les cirques romains,Et d’un revers de hache il abat ces deux mainsQui dans l’ombre élevaient vers les cieux la prière ;Puis, par ses blonds cheveux dans une fondrièreIl le traîne.
Il le traîne.Et riant de fureur, haletant,Il tua l’orphelin et dit : Je suis content !Ainsi rit dans son antre infâme la tarasque.
*
Alors l’aigle d’airain qu’il avait sur son casque,Et qui, calme, immobile et sombre, l’observait,Cria : Cieux étoilés, montagnes que revêtL’innocente blancheur des neiges vénérables,Ô fleuves, ô forêts, cèdres, sapins, érables,Je vous prends à témoin que cet homme est méchant !Et cela dit, ainsi qu’un piocheur fouille un champ,Comme avec sa cognée un pâtre brise un chêne,Il se mit à frapper à coups de bec Tiphaine ;Il lui creva les yeux ; il lui broya les dents ;Il lui pétrit le crâne en ses ongles ardentsSous l’armet d’où le sang sortait comme d’un crible,Le jeta mort à terre, et s’envola terrible.
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