Question sociale

La Légende des siècles

Ô détresses du faible ! ô naufrage insondable !Un jour j'ai vu passer un enfant formidable,Une fille ; elle avait cinq ans ; elle marchaitAu hasard, elle était dans l'âge du hochet,Du bonbon, des baisers, et n'avait pas de joie ;Elle avait l'air stupide et profond de la proie

Sous la griffe, et d'Atlas que le monde étouffait,Et semblait dire à Dieu : Qu'est-ce que je t'ai fait ?Dieu. Non. Elle ignorait ce mot. Le penseur creuse,L'enfant souffre. Elle était en haillons, pâle, affreuse,Jolie, et destinée aux sinistres attraits ;Elle allait au milieu de nous, passants distraits,Toute petite avec un grand regard farouche.Le pli d'angoisse était aux deux coins de sa bouche ;Tout son être exprimait Rien, l'absence d'appui,La faim, la soif, l'horreur, l'ombre, et l'immense ennui.Quoi ! l'éternel malheur pèse sur l'éphémère !

On entendait quelqu'un rire, c'était sa mère ;Cette femme, une fille au fond d'un cabaret,N'avait pas même l'air de savoir qu'on erraitDehors, là, dans la rue, en grelottant, sans gîte,Sous le givre et la pluie, et qu'on était petite,Et que ce pauvre enfant tragique était le sien.Cette mère, pas plus qu'on ne remarque un chien,N'apercevait cet être et sa sombre guenille.Sorte de rose infâme ignorant sa chenille.Elle-même jadis avait été cela.

Maintenant, Margoton changée en Paméla,

Elle offrait aux passants des faveurs mal venues,Chantante ; elles étaient toutes deux demi-nues,L'une pour les affronts, l'autre pour les douleurs ;La mère, gaie, avait au front d'horribles fleurs ;Il arrivait parfois, vers le soir, à la brune,Que la mère et l'enfant se rencontraient, et l'uneRegardait son passé, l'autre son avenir.

Voir l'une commencer et voir l'autre finir !Ô misère !

L'enfant se taisait, grave, amère.Cette femme, après tout, était-elle sa mère ?Oui. Non. Ceux qui mêlaient autour d'elles leurs pasEn parlaient au hasard et ne le savaient pas.L'infortune est de l'ombre, et peut-être cet angeN'avait-il même pas une mère de fange,Hélas ! et l'humble enfant, seul sous le firmament,Marchait terrible avec un air d'étonnement.Elle ne paraissait ni vivante ni morte.— Mais qu'a donc cet enfant à songer de la sorte ?Disait-on autour d'elle. — Est-ce qu'on la connaît ?Non. Les gens lui donnaient du pain qu'elle prenaitSans rien dire ; elle allait devant elle, indignée.Pour moi, rêveur, sa main tenait une poignéeD'invisibles éclairs montant de bas en haut ;

Ses yeux, comme on regarde un plafond de cachot,Regardaient le grand ciel où l'aube ne sait naîtreQue pour s'éteindre, et tout l'ensemble de cet êtreÉtait on ne sait quoi d'âpre, de bégayant,Et d'obscur, d'où sortait un reproche effrayant ;La ville avec ses tours, ses temples et ses bouges,Devant son front hagard et ses prunelles rougesS'étalait, vision inutile, et jamaisElle n'avait daigné remarquer ces sommetsQu'on nomme Panthéon, Étoile, Notre-Dame ;On eût dit que sur terre elle n'avait plus d'âme,Qu'elle ignorait nos voix, qu'elle était de la nuitAyant la forme humaine et marchant dans ce bruit ;Et rien n'était plus noir que ce petit fantôme.

La quantité d'enfer qui tient dans un atomeÉtonne le penseur, et je considéraisCette larve, pareille aux lueurs des forêts,Blême, désespérée avant même de vivre,Qui, sans pleurs et sans cris, d'ombre et de terreur ivre,Rêvait et s'en allait, les pieds dans le ruisseau,Némésis de cinq ans, Méduse du berceau.

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