Le Chêne du parc détruit

I

I

— Ne me plains pas, me dit l’arbre ;Autrefois, autour de moi,C’est vrai, tout était de marbre,Le palais comme le roi.Je voyais la splendeur fièreDes frontons pleins de césars,Et de grands chevaux de pierreQui se cabraient sous des chars.J’apercevais des Hercules,Des Hébés et des Psychés,Dans les vagues crépusculesQue font les rameaux penchés.Je voyais jouer la reine ;J’entendais les hallalis ;Comme grand seigneur et chêne,J’étais de tous les Marlys.Je voyais l’alcôve augusteOù le dauphin s’accomplit,Leurs majestés jusqu’au buste,Lauzun caché sous le lit.

J’ai vu les nobles broussailles ;J’étais du royal jardin ;J’ai vu Lachaise à VersaillesComme Satan dans Éden.Une grille verrouillée,Duègne de fer, me gardait ;Car la campagne est souilléePar le bœuf et le baudet,L’agriculture est abjecte,L’herbe est vile, et vous saurezQu’un arbre qui se respecteTient à distance les prés.Ainsi parlait sous mes voûtesLe bon goût, sobre et direct.J’étais loin des grandes routesOù va le peuple, incorrect.Le goût fermait ma clôture ;Car c’est pour lui l’A B CQue, dans l’art et la nature,Tout soit derrière un fossé.

II

J’ai vu les cœurs peu rebelles,Les grands guerriers tourtereaux,Ce qu’on appelait les belles,Ce qu’on nommait les héros.

Ces passants et ces passantesÉveillaient mon grondement.Mes branches sont plus cassantesQu’on ne croit communément.Ces belles, qu’on loue en masse,Erraient dans les verts préauxSous la railleuse grimaceDe Tallemant des Réaux.Le héros, grand sous le prisme,Était prudent et boudeur,Et mettait son héroïsmeÀ la chaîne en sa grandeur.Dans la guerre meurtrière,Le prince avait le talentD’être tiré par derrièrePar quelque Boileau tremblant.La raison d’état est grave ;Il s’y faisait, par moment,De crainte d’être trop brave,Attacher solidement.

III

J’ai vu comment, d’une patte,En ce siècle sans pareil,On épouse un cul-de-jatte,Et de l’autre, le soleil.

J’ai vu comment grince et rôde,Loin des pages polissons,L’auteur valet qui maraudeDes rimes dans les buissons.Ces poëtes à rhingravesÉtaient hautains et hideux ;C’étaient des Triboulets graves ;Ils chantaient ; et chacun d’eux,Pourvu d’un honnête lucre,De sa splendeur émaillaitLe Parnasse en pain de sucreFait par Titon du Tillet.Ces êtres, tordant la bouche,Jetant leurs voix en éclats,Prenaient un air très farouchePour faire des vers très plats.Dans Marly qui les tolère,Ils marchaient hagards, nerveux,Les poings crispés, l’œil colère,Leur phrase dans leurs cheveux.À Lavallière boiteuseIls donnaient Chypre et Paphos ;Et leur phrase était menteuse,Et leurs cheveux étaient faux.

IV

Toujours, même en un désastre,Les yeux étaient éblouis.Le grand Louis, c’était l’astre ;Dieu, c’était le grand Louis.Bossuet était fort pleutre,Racine inclinait son vers ;Corneille seul, sous son feutre,Regardait Dieu de travers.Votre race est ainsi faite ;Et le monde est à son gréPourvu qu’elle ait sur sa têteUn olympe en bois doré.La Fontaine offrait ses fables ;Et, soudain, autour de lui,Les courtisans, presque affables,Les ducs au sinistre ennui,Les Bâvilles, les Fréneuses,Les Tavannes teints de sang,Les altesses vénéneuses,L’affreux chancelier glissant,Les Louvois nés pour proscrire,Les vils Chamillards rampants,Gais, tournaient leur noir sourireVers ce charmeur de serpents.

V

Dans le parc froid et superbe,Rien de vivant ne venait :On comptait les brins d’une herbeComme les mots d’un sonnet.Plus de danse, plus de ronce ;Comme tout diminuait !Le Nôtre fit le quinconceEt Lulli le menuet.Les ifs, que l’équerre hébète,Semblaient porter des rabats ;La fleur faisait la courbette,L’arbre mettait chapeau bas.Pour saluer dans les plainesLe Phébus sacré dans Reims,On donnait aux pauvres chênesDes formes d’alexandrins.La forêt, tout écourtée,Avait l’air d’un bois piteuxQui pousse sous la dictéeDe monsieur l’abbé Batteux.

VI

Les rois criaient : Qu’on fracasse,Et qu’on pille ! Et l’on pillait.À leurs pieds la Dédicace,Muse en carte, souriait.Cette muse préalable,Habile à brûler l’encensMême le moins vraisemblable,Tirait la manche aux passants,Et, gardant le seuil d’ivoireDu dieu du sacré vallon,Vendait pour deux sous de gloireÀ la porte d’Apollon.On traquait les calvinistes.Moi, parmi tous ces fléaux.J’avais dans mes branches tristesLe peigne de Despréaux.J’ai vu ce siècle notoireOù la Maintenon sourit,Si blanche qu’on la peut croireFemelle du Saint-Esprit.Quelle féroce colombe !J’ai vu frémir d’AubignéQuand sur son nom, dans sa tombe,L’édit de Nante a saigné.

Tout s’offrait au roi, les armes,Les amours, les cœurs, les corps ;La femme vendait ses charmes,Le magistrat ses remords.La cour, peinte par Brantôme,Reparaît pour Saint-Simon.Derrière le roi fantômeRit le confesseur démon.

VII

Tout ce temps-là m’importune.Des fadeurs, ou des venins.La grandeur de leur fortuneRapetisse encor ces nains.On a le faux sur la nuque ;Il règne bon gré mal gré ;Après un siècle en perruqueArrive un siècle poudré.La poudre à flots tourbillonneSur le bon peuple sans pain.Voici qu’à ScapiglioneSuccède Perlinpinpin.L’art se poudre ; c’est la mode.Voltaire, au fond peu loyal,Offre à Louis quinze une odeCoiffée à l’oiseau royal.

La monarchie est bouffonne ;La pensée a des bâillons ;Au-dessus de tout, plafonneUn règne en trois cotillons.Un beau jour s’ouvre une trappe ;Tout meurt ; le sol a cédé.Comme un voleur qui s’échappe,Ce monde s’est évadé.Ces rois, ce bruit, cette fête.Tout cela s’est effacéPendant qu’autour de ma têteQuelques mouches ont passé.

VIII

Moi je suis content ; je rentreDans l’ombre du Dieu jaloux ;Je n’ai plus la cour, j’ai l’antre ;J’avais des rois, j’ai des loups.Je redeviens le vrai chêne.Je croîs sous les chauds midis ;Quatrevingt-neuf se déchaîneDans mes rameaux enhardis.Trianon vieux sent le rance.Je renais au grand concert ;Et j’appelle délivranceCe que vous nommez désert.

La reine eut l’épaule haute,Le grand dauphin fut pied-bot ;J’aime mieux Gros-Jean qui sauteLibrement dans son sabot.Je préfère aux LéonoresQu’introduisaient les Dangeaux,Les bons gros baisers sonoresDe mes paysans rougeauds.Je préfère les grands souffles,Les bois, les champs, fauve abri,L’horreur sacrée, aux pantouflesDe madame Dubarry.Je suis hors des esclavages ;Je dis à la honte : assez !J’aime mieux les fleurs sauvagesQue les gens apprivoisés.Les hommes sont des ruines ;Je préfère, ô beau printemps.Tes fiertés pleines d’épinesÀ ces déshonneurs contents.J’ai perdu le RoquelaureJasant avec la Boufflers ;Mais je vois plus d’aube écloreDans les grands abîmes clairs.J’ai perdu monsieur le nonce,Et le monde officiel,Et d’Antin ; mais je m’enfonceToujours plus avant au ciel.

Décloîtré, je fraterniseAvec les rustres souvent.Je vois donner par DeniseCe que Célimène vend.Plus de fossé ; rien n’empêche,À mes pieds, sur mon gazon,Que Suzon morde à sa pêche,Et Mathurin à Suzon.Solitaire, j’ai mes joies.J’assiste, témoin vivant,Dans les sombres claires-voies,Aux aventures du vent.Parfois dans les primevèresCourt quelque enfant de quinze ans ;Mes vieilles ombres sévèresAiment ces yeux innocents.Rien ne pare un paysage,Sous l’éternel firmament,Comme une fille humble et sageQui soupire obscurément.La fille aux fleurs de la bergeParle dans sa belle humeur,Et j’entends ce que la viergeDit dans l’ombre à la primeur.J’assiste au germe, à la sève,Aux nids où s’ouvrent des yeux,À tout cet immense rêveDe l’hymen mystérieux.

J’assiste aux couples sans nombre,Au viol, dans le ravin,De la grande pudeur sombrePar le grand amour divin.J’assiste aux fuites rapidesDe tous ces baisers charmants.L’onde a des cœurs dans ses rides ;Les souffles sont des amants.Cette allégresse est sacrée,Et la nature la veut.On croit finir, et l’on crée.On est libre, et c’est le nœud.J’ai pour jardinier la pluie,L’ouragan pour émondeur ;Je suis grand sous Dieu ; j’essuieMa cime à la profondeur.L’hiver froid est sans rosée ;Mais, quand vient avril vermeil,Je sens la molle peséeDu printemps sur mon sommeil.Je la sens mieux, étant libre.J’ai ma part d’immensité.La rentrée en équilibre,Ami, c’est la liberté.Je suis, sous le ciel qui brille,Pour la reprise des droitsDe la forêt sur la grille,Et des peuples sur les rois.

Dieu, pour que l’Éden repousse,Frais, tendre, un peu sauvageon,Presse doucement du pouceCe globe, énorme bourgeon.Plus de roi. Dieu me pénètre.Car il faut, retiens cela,Pour qu’on sente le vrai maître,Que le faux ne soit plus là.Il met, lui, l’unique père,L’Éternel toujours nouveau,Avec ce seul mot : Espère,Toute l’ombre de niveau.Plus de caste. Un ver me touche.L’hysope aime mon orteil,Je suis l’égal de la mouche,Étant l’égal du soleil.Adieu le feu d’artificeEt l’illumination.J’en ai fait le sacrifice.Je cherche ailleurs le rayon.D’augustes apothéoses,Me cachant les cieux jadis,Remplaçaient, dans des feux roses,Jéhovah par Amadis.On emplissait la clairièreDe ces lueurs qui, soudain,Font sur ses pieds de derrièreDresser dans l’ombre le daim.

La vaste voûte sereineN’avait plus rien qu’on pût voir,Car la girandole gêneL’étoile dans l’arbre noir.Il sort des feux de BengaleUne clarté dans les bois,Fière, et qui n’est point l’égaleDe l’âtre des villageois.Nous étions, chêne, orme et tremble,Traités en pays conquisOù se débraillent ensembleLes pétards et les marquis.La forêt, comme agrandiePar les feux et les zéphirs,Avait l’air d’un incendieDe rubis et de saphirs.On offrait au prince, au maître,Beau, fier, entouré d’archers,Ces lumières, sœurs peut-êtreDe la torche des bûchers.Cent mille verroteriesJetaient, flambant à l’air vif,Dans le ciel des pierreriesEt sur la terre du suif.Une gloire verte et bleue,Qu’assaisonnait quelque effroi,Faisait là-haut une queueDe paon en l’honneur du roi.

Aujourd’hui, — c’est un autre âge,Et les flambeaux sont changeants, —Je n’ai plus d’autre éclairageQue le ciel des pauvres gens.Je reçois dans ma feuillée,Sombre, aux mille trous vermeils,La grande nuit étoilée,Populace de soleils.Des planètes inconnuesPassent sur mon dôme obscur,Et je tiens pour bien venuesCes coureuses de l’azur.Je n’ai plus les pots de soufreD’où sortaient les visions ;Je me contente du gouffreEt des constellations.Je déroge, et la nature,Foule de rayons et d’yeux,M’attire dans sa roture,Pêle-mêle avec les cieux.Cependant tout ce qui resteDans l’herbe où court le vanneauEt que broute l’âne agreste,Du royal siècle à giorno ;Tout ce qui reste des gerbes.De Jupin, de Sémélé,Des dieux, des gloires superbes,Un peu de carton brûlé ;

Dans les ronces paysannes,Au milieu des vers luisants,Les chandelles courtisanes,Et les lustres courtisans ;Les vieilles splendeurs brisées,Les ifs, nobles espions,Leurs altesses les fusées,Messeigneurs les lampions ;Tout ce beau monde me raille,Éteint, orgueilleux et noir ;J’en ris, et je m’encanailleAvec les astres le soir.

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