Le Doigt de la femme

I

Dieu prit sa plus molle argileEt son plus pur kaolin,Et fit un bijou fragile,Mystérieux et câlin.Il fit le doigt de la femme,Chef-d’œuvre auguste et charmant,Ce doigt fait pour toucher l’âmeEt montrer le firmament.Il mit dans ce doigt le resteDe la lueur qu’il venaitD’employer au front célesteDe l’heure où l’aurore naît.Il y mit l’ombre du voile,Le tremblement du berceau,Quelque chose de l’étoile,Quelque chose de l’oiseau.Le Père qui nous engendreFit ce doigt mêlé d’azur,Très fort pour qu’il restât tendre,Très blanc pour qu’il restât pur.

Et très doux, afin qu’en sommeJamais le mal n’en sortît,Et qu’il pût sembler à l’hommeLe doigt de Dieu, plus petit.Il en orna la main d’Ève,Cette frêle et chaste mainQui se pose comme un rêveSur le front du genre humain.Cette humble main ignorante,Guide de l’homme incertain,Qu’on voit trembler, transparente,Sur la lampe du destin.Oh ! dans ton apothéose.Femme, ange aux regards baissés,La beauté, c’est peu de chose,La grâce n’est pas assez ;Il faut aimer. Tout soupire,L’onde, la fleur, l’alcyon ;La grâce n’est qu’un sourire,La beauté n’est qu’un rayon ;Dieu, qui veut qu’Ève se dresseSur notre rude chemin,Fit pour l’amour la caresse,Pour la caresse ta main.Dieu, lorsque ce doigt qu’on aimeSur l’argile fut conquis,S’applaudit, car le suprêmeEst fier de créer l’exquis.

Ayant fait ce doigt sublime,Dieu dit aux anges : Voilà !Puis s’endormit dans l’abîme ;Le diable alors s’éveilla.Dans l’ombre où Dieu se repose,Il vint, noir sur l’orient,Et tout au bout du doigt roseMit un ongle en souriant.

12 septembre 1859.

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