Le Jeune Banni

Le bruit du vent dans le feuillageTrouble la paix du bois désert.Le flot expire sur la plage ;Et dans les échos du rivage,Prête à mourir, ma voix se perd.Ces lieux, si chers à mon jeune âge.Entendent mon dernier concert ;Seul, bientôt, le bruit du feuillageTroublera la paix du désert.

Bientôt... Lis sans retard, lis, ô vierge adorée,Ce que trace ma main par mes pleurs égarée ;Emma, pardonne-moi, car mon sort est fixé,

Il faut t’en avertir... A l’aurore prochaine,Fuis, va tresser ailleurs tes longs cheveux d’ébène,Ne viens plus sur ces bords rêver au jour passé ;De peur, ô mon Emma, que là, sous cet ombrage,Cette eau pure, où les yeux chercheront ton image,Ne t’offre un cadavre glacé.

J’ose t’écrire ; hélas ! à nos ardeurs naissantesQu’eût servi jusqu’ici ce pénible secours ?Les doux ; aveux de nos amoursÀ peine ont effleuré nos lèvres innocentes ;Un mot faisait tous nos discours.Mes regards te parlaient ; j’ai lu dans ton sourire.Tu m’aimais sans transports, je t’aimais sans délireC’est ainsi qu’on s’aime aux beaux jours.

Oui, frémis, ma charmante épouse,Ignorant mon malheur, hélas ! si dès demainTu suis un chœur joyeux sur l’humide pelouse,Un autre s’offrira pour te donner la main ;Un autre ici viendra voir, à l’aube naissante,Flotter à plis d’azur ton voile transparent ;Un autre devant toi, déité bienfaisante,Amènera l’aveugle errant.

Un autre te suivra dans tes songes paisibles ;le soir, il remplira, tranquille à tes genoux,Ces momens d’entretien qu’un soupir rend pénibles,Mais qu’un sourire rend si doux,Lorsque enfin, infidèle, aura fui ma colombe,Sitôt que mes fleurs vont jaunir,Quand de ton Raymond dans la tombeRien ne te restera, pas même un souvenir ;Alors, oui, tu verras, rougissante, étonnée,Un plus heureux hâter ton réveil matinal,Et, saisissant ta main dans sa main fortunée,Te conduire au lieu saint, non loin du lieu fatal,Hélas ! où dormira ma cendre abandonnée ;Et puis, il cachera ton bandeau virginalSous la couronne d’hyménée.

Un autre !… ô douleur ! ô tourment !Je t’aimais sans délire, et je t’aime avec rage !…Mon Emma, songe à moi ; respecte ton serment…Hélas ! brûle ces vers, déchire ce message :Un autre ne doit pas, fille innocente et sage,Connaître ton premier amant.Il ne faut pas qu’un jour un despote farouche,Le soupçon dans les yeux, le reproche à la bouche,Vienne blesser ton chaste orgueil ;Jaloux, désespéré, cet époux que j’abhorreNe doit pas éprouver le feu qui me dévore…Mais est-on jaloux d’un cercueil ?

Quoi ! j’aurais pu, comme un long rêve,Voir, couché sur ton sein, mes jours fuir sans douleur !À

peine commencé, ce songe heureux s’achève,Entre nous d’un vain monde un préjugé s’élève :Je croyais le monde meilleur.Mon père ! oui, contre vous mon courroux se soulève :Vous avez fait tout mon malheur.

Dès mon enfance, Emma, mon âme est asservieÀ des vœux qu’il fit sans remord :Un nœud saint m’enchaînait dès le seuil de la vieJusques aux portes de la mort.Pour moi, j’ignorais tout ; moi, je t’aimais sans crainte ;Et le sort vient d’apprendre à ce tyran jalouxNotre amour, dont l’ardeur, par le repos contrainte,Était presque un secret pour nous.

Ce n’est pas qu’il m’ait vu, lorsque la nuit arrive,Errer auprès de ton séjour ;Ou, quand tu sors des bois inquiète et pensive,Veiller de loin sur ton retour,Il n’a point entendu d’un oreille furtiveCes vers pour qui ton jeune amourM’a promis des baisers que ta pudeur craintiveMe refuse de jour en jour.

Cette nuit, en dormant, encor plein de la veille,Je chantais à tes pieds ; mes chants te semblaient doux ;J’en recevais le prix de ta lèvre vermeille ;Tu me livrais ta main, et j’étais ton époux.Mais ton nom de mon père alla frapper l’oreille ;Mon père entendit tout. Maintenant tu peux voirCe qui fait les ennuis où mon âme est en proie ;Mon réveil fut suivi du pâle désespoir,Et mon songe emporta ma joie.

Tu n’as jamais connu mon père courroucé.« Va, fuis loin de ces bords, fils ingrat et profane !« Apprends, puisque j’ai su ton amour insensé,« Le vœu sacré qui te condamne.« Choisis un cloître obscur qui garde ton secret,« Ou pour quitter ces lieux nous t’accordons une heure.« Ta mère, comme moi, te bannit sans regret« De sa vue et de sa demeure… »Ma mère, hélas ! elle pleurait.

J’ai fui : mais, chère Emma, sous le coup qui m’afflige,Sous quels cieux puis-je aller souffrir ?Croit-on qu’aux champs du nord le rossignol voltige ?Et, lorsqu’un vent cruel l’arrache de sa tige,Le lis ailleurs sait-il fleurir ?Non, banni loin de toi, la tombe est ma retraite ;Et ton Raymond qui te regretteVient ici pleurer et mourir.

Pourtant, j’aurais voulu, vierge aimable et trop chère,Te revoir avant mon trépas.Bientôt le dur sommeil va presser ma paupière :La mort, ô mon Emma, m’eût été moins amère,De mourir presque dans tes bras.J’ai contemplé long-temps ta paisible chaumière ;Incliné vers ton seuil, j’ai cherché sûr la pierreL’empreinte humide de tes pas.Et même, en revenant vers ce lieu solitaire,Bien souvent j’ai tourné mes regards en arrière,Pour voir si tu ne venais pas.

Je vais m’éteindre, avant que la vieillesse austèreImprime à mon front sa langueur,Demain mes vieux parens iront rendre à la terreCe corps jeune et plein de vigueur.Je vais m’éteindre. Enfans du beau ciel d’Ausonie,Si mes vers imparfaits montrent quelque génie,Mon nom ne vivra pas toujours.Ô mon maître chéri, pardonne, amant de Laure,Car Raymond expirant n’a point conquis encoreLa fleur d’or des Sept Troubadours .

Oui, comme toi, triste, je pourrais vivre,N’ayant qu’un luth pour charmer mes ennuis,Fuyant Emma, dont l’aspect seul m’enivre, .Et dans les pleurs passant mes longues nuits,À la douleur mon âme accoutuméeDans sa prison resterait pour souffrir...Dis, ô Pétrarque, et toi, ma bien-aimée,N’est-il pas vrai qu’il vaut bien mieux mourir ?

Adieu, ma belle amante ; adieu, ma tendre mère,Vous qui m’avez nourri, vous qui m’avez pleuré,Daignez couvrir encor du linceul funéraireCe corps pâle et défiguré ;Et si, près du cercueil qu’un saint deuil environné,Un père trop cruel s’arrête avec effroi,Dites-lui que je lui pardonne,Et pardonnez-lui comme moi.Infortuné Pétrarque, isolé dans Vaucluse,Reçois mon cantique de mort ;À vivre sans Emma ton Raymond se refuse,Et je meurs en plaignant ton sort.Adieu, bords de l’Arno, Toulouse, et toi, Florence,Adieu, frères, parens, amis ;Ma jeune épouse, adieu ! l’instant fatal s’avance ;Adieu surtout, hélas ! la trop douce espéranceDes baisers que tu m’as promis.

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