Le poète bat aux champs
IV
i
Aux champs, compagnons et compagnes !Fils, j’élève à la dignitéDe géorgiques les campagnesQuelconques où flambe l’été !Flamber, c’est là toute l’histoireDu cœur, des sens, de la saison.Et de la pauvre mouche noireQue nous appelons la raison.Je te fais molosse, ô mon dogue !L’acanthe manque ? j’ai le thym.Je nomme Vaugirard églogue ;J’installe Amyntas à Pantin.La nature est indifférenteAux nuances que nous créonsEntre Gros-Guillaume et Dorante ;Tout pampre a ses Anacréons.L’idylle volontiers patoise.Et je ne vois point que l’oiseauPréfère Haliarte à PontoiseEt Coronée à Palaiseau.
Les plus beaux noms de la SicileEt de la Grèce ne font pasQue l’âne au fouet soit plus docile,Que l’amour fuie à moins grand pas.Les fleurs sont à Sèvre aussi fraîchesQue sur l’Hybla, cher au sylvain ;Montreuil mérite avec ses pêchesLa garde du dragon divin.Marton nue est Phyllis sans voiles ;Fils, le soir n’est pas plus vermeil,Sous son chapeau d’ombre et d’étoiles,À Blanduse qu’à Montfermeil.Bercy pourrait griser sept sages ;Les Auteuils sont fils des Tempés ;Si l’Ida sombre a des nuages,La guinguette a des canapés.Rien n’est haut ni bas ; les fontainesLavent la pourpre et le sayon ;L’aube d’Ivry, l’aube d’Athènes,Sont faites du même rayon.J’ai déjà dit parfois ces choses,Et toujours je les redirai ;Car du fond de toutes les prosesPeut s’élancer le vers sacré.Si Babet a la gorge ronde,Babet égale Pholoé.Comme Chypre la Beauce est blonde,Larifla descend d’Évohé.
Toinon, se baignant sur la grève,A plus de cheveux sur le dosQue la Callyrhoé qui rêveDans le grand temple d’Abydos.Çà, que le bourgeois fraterniseAvec les satyres cornus !Amis, le corset de DeniseVaut la ceinture de Vénus.
ii
Donc, fuyons Paris ! plus de gêne !Bergers, plantons là Tortoni !Allons boire à la coupe pleineDu printemps, ivre d’infini.Allons fêter les fleurs exquises,Partons ! quittons, joyeux et fous,Pour les dryades, les marquises,Et pour les faunes, les voyous !Plus de bouquins, point de gazettes !Je hais cette submersion.Nous irons cueillir des noisettesDans l’été, fraîche vision.La banlieue, amis, peut suffire.La fleur, que Paris souille, y naît.Flore y vivait avec ZéphireAvant de vivre avec Brunet.
Aux champs les vers deviennent strophes ;À Paris, l’étang, c’est l’égout.Je sais qu’il est des philosophesCriant très haut : « — Lutèce est tout !« Les champs ne valent pas la ville ! »Fils, toujours le bon sens hurlaQuand Voltaire à DamilavilleDit ces calembredaines-là.
iii
Aux champs, la nuit est vénérable,Le jour rit d’un rire enfantin ;Le soir berce l’orme et l’érable.Le soir est beau ; mais le matin,Le matin, c’est la grande fête ;C’est l’auréole où la nuit fond,Où le diplomate a l’air bête,Où le bouvier a l’air profond.La fleur d’or du pré d’azur sombre,L’astre, brille au ciel clair encor ;En bas, le bleuet luit dans l’ombre,Étoile bleue en un champ d’or.L’oiseau court, les taureaux mugissent ;Les feuillages sont enchantés ;Les cercles du vent s’élargissentDans l’ascension des clartés.
L’air frémit ; l’onde est plus sonore ;Toute âme entr’ouvre son secret ;L’univers croit, quand vient l’aurore.Que sa conscience apparaît.
iv
Quittons Paris et ses casernes.Plongeons-nous, car les ans sont courts,Jusqu’aux genoux dans les luzernesEt jusqu’au cœur dans les amours.Joignons les baisers aux spondées ;Souvenons-nous que le hautboisDonnait à Platon des idéesVoluptueuses, dans les bois.Vanvre a d’indulgentes prairies ;Ville-d’Avray ferme les yeuxSur les douces gamineriesDes cupidons mystérieux.Là, les Jeux, les Ris, et les FarcesPoursuivent, sous les bois flottants,Les chimères de joie éparsesDans la lumière du printemps.L’onde à Triel est bucolique ;Asnière a des flux et refluxOù vogue l’adorable cliqueDe tous ces petits dieux joufflus.
Le sel attique et l’eau de SeineSe mêlent admirablement.Il n’est qu’une chose malsaine,Jeanne, c’est d’être sans amant.Que notre ivresse se signale !Allons où Pan nous conduira.Ressuscitons la bacchanale,Cette aïeule de l’opéra.Laissons, et même envoyons paîtreLes bœufs, les chèvres, les brebis,La raison, le garde-champêtre !Fils, avril chante, crions bis !Qu’à Gif, grâce à nous, le notaireEt le marguillier soient émus,Fils, et qu’on entende à NanterreLes vagues flûtes de l’Hémus !Acclimatons Faune à Vincenne,Sans pourtant prendre pour conseilL’immense Aristophane obscène,Effronté comme le soleil.Rions du maire, ou de l’édile ;Et mordons, en gens convaincus,Dans cette pomme de l’idylleOù l’on voit les dents de Moschus.
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