Le Vrai dans le vin
II
Jean Sévère était fort ivre.Ô barrière ! ô lieu divinOù Surène nous délivreAvec l’azur de son vin !Un faune habitant d’un antre,Sous les pampres de l’été,Aurait approuvé son ventreEt vénéré sa gaîté.Il était beau de l’entendre.On voit, quand cet homme rit,Chacun des convives tendreComme un verre son esprit.À travers les mille chosesQu’on dit parmi les chansons,Tandis qu’errent sous les rosesLes filles et les garçons,On parla d’une bataille ;Deux peuples, russe et prussien,Sont hachés par la mitraille ;Les deux rois se portent bien.
Chacun de ces deux bons princes(De là tous leurs différends)Trouve ses états trop mincesEt ceux du voisin trop grands.Les peuples, eux, sont candides ;Tout se termine à leur gréPar un dôme d’InvalidesPlein d’infirmes et doré.Les rois font pour la victoireUn hospice, où le guerrierIra boiter dans la gloire,Borgne, et coiffé d’un laurier.Nous admirions ; mais, farouche,En nous voyant tous béats,Jean Sévère ouvrit la boucheEt dit ces alinéas :« — Le pauvre genre humain pleure,Nos pas sont tremblants et courts,Je suis très ivre, et c’est l’heureDe faire un sage discours.« Le penseur joint sous la treilleLa logique à la boisson ;Le sage, après la bouteille,Doit déboucher la raison.« Faire, au lieu des deux armées,Battre les deux généraux.Diminuerait les fuméesEt grandirait les héros.
« Que me sert le dithyrambeQu’on va chantant devant eux,Et que Dieu m’ait fait ingambeSi les rois me font boiteux ?« Ils ne me connaissent guèreS’ils pensent qu’il me suffitD’avoir les coups de la guerreQuand ils en ont le profit.« Foin des beaux portails de marbreDe la Flèche et de Saint-Cyr !Lorsqu’avril fait pousser l’arbre,Je n’éprouve aucun plaisir,« En voyant la branche, où flambeL’aurore qui m’éveilla,À dire : C’est une jambePeut-être qui me vient là !« L’invalide altier se traîne,Du poids d’un bras déchargé ;Mais moi je n’ai nulle hainePour tous les membres que j’ai.« Recevoir des coups de sabre,Choir sous les pieds furieuxD’un escadron qui se cabre,C’est charmant ; boire vaut mieux.« Plutôt gambader sur l’herbeQue d’être criblé de plomb !Le nez coupé, c’est superbe ;J’aime autant mon nez trop long.
« Décoré par mon monarque,Je m’en reviens, ébloui,Mais bancal, et je remarqueQu’il a ses deux pattes, lui.« Manchot, fier, l’hymen m’attire ;Je vois celle qui me plaîtEn lorgner d’autres et dire :— Je l’aimerais mieux complet.« Fils, c’est vrai, je ne savoureQu’en douteur voltairienCet effet de ma bravoureDe n’être plus bon à rien.« La jambe de bois est noire ;La guerre est un dur sentier ;Quant à ce qu’on nomme gloire,La gloire, c’est d’être entier.« L’infirme adosse son râble,En trébuchant, aux piliers ;C’est une chose admirable,Fils, que d’user deux souliers.« Fils, j’aimerais que mon prince,En qui je mets mon orgueil,Pût gagner une provinceSans me faire perdre un œil.« Un discours de cette espèceSortant de mon hiatus,Prouve que la langue épaisseNe fait pas l’esprit obtus. » —
Ainsi parla Jean Sévère,Ayant dans son cœur sans fielLa justice, et dans son verreUn vin bleu comme le ciel.L’ivresse mit dans sa têteCe bon sens qu’il nous versa.Quelquefois Silène prêteSon âne à Sancho Pança.
Fermain bay, 4 juillet 1859.
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