À Mademoiselle J.
Les Chants du crépuscule
XXVI
Chantez ! chantez ! jeune inspirée !La femme qui chante est sacréeMême aux jaloux, même aux pervers !La femme qui chante est bénie !Sa beauté défend son génie.Les beaux yeux sauvent les beaux vers !Moi que déchire tant de rage,J’aime votre aube sans orage ;Je souris à vos yeux sans pleurs.Chantez donc vos chansons divines.A moi la couronne d’épines !A vous la couronne de Beurs !Il fut un temps, un temps d’ivresse,Où l’aurore qui vous caresseRayonnait sur mon beau printempsOù l’orgueil, la joie et l’extase,Comme un vin pur d’un riche vase,Débordaient de mes dix-sept ans 1 ’Alors, à tous mes pas présente,Une chimère éblouissanteFixait sur moi ses yeux dorés ;Alors, prés verts, ciels bleus, eaux vives,Dans les riantes perspectivesMes regards flottaient égarés !
Alors je disais aux étoiles :O mon astre, en vain tu te voiles.
Je sais que tu brilles là-haut !Alors je disais à la rive :Vous êtes la gloire, et j’arrive.Chacun de mes jours est un flot !
Je disais au bois : forêt sombre,J’ai comme toi des bruits sans nombre.A l’aigle : contemple mon front !Je disais aux coupes vidées :Je suis plein d’ardentes idéesDont les âmes s’enivreront !
Alors, du fond de vingt calices,Rosée, amour, parfums, délices,Se répandaient sur mon sommeil ;J’avais des fleurs plein mes corbeilles ;Et comme un vif essaim d’abeilles,Mes pensers volaient au soleil !
Comme un clair de lune bleuâtreEt le rouge brasier du pâtreSe mirent au même ruisseau ;Comme dans les forêts mouillées,A travers le bruit des feuilléesOn entend le bruit d’un oiseau ;
Tandis que tout me disait : Aime !Écoutant tout hors de moi-même,Ivre d’harmonie et d’encens,J’entendais, ravissant murmure,Le chant de toute la natureDans le tumulte de mes sens !
Et roses par avril fardées,Nuits d’été de lune inondées,Sentiers couverts de pas humains,Tout, l’écueil aux hanches énormes,
Et les vieux troncs d’arbres difformesQui se penchent sur les chemins,
Me parlaient cette langue austère,Langue de l’ombre et du mystère,Qui demande à tous : Que sait-on ?Qui, par moments presque étouffée,Chante des notes pour Orphée,Prononce des mots pour Platon !
La terre me disait Poète !Le ciel me répétait Prophète !Marche ! parle ! enseigne ! bénis !Penche l’urne des chants sublimes !Verse aux vallons noirs comme aux cimes,Dans les aires et dans les nids !
Ces temps sont passés. — A cette heure,Heureux pour quiconque m’effleure,Je suis triste au dedans de moi ;J’ai sous mon toit un mauvais hôte ;Je suis la tour splendide et hauteQui contient le sombre beffroi.
L’ombre en mon cœur s’est épanchée ;Sous mes prospérités cachéeLa douleur pleure en ma maison ;Un ver ronge ma grappe mûre ;Toujours un tonnerre murmureDerrière mon vague horizon !
L’espoir mène à des portes closes.Cette terre est pleine de chosesDont nous ne voyons qu’un côté.Le sort de tous nos vœux se joue ;Et la vie est comme la roueD’un char dans la poudre emporté !
A mesure que les années,Plus pâles et moins couronnées,Passent sur moi du haut du ciel,Je vois s’envoler mes chimèresComme des mouches éphémèresQui n’ont pas su faire de miel !
Vainement j’attise en moi-mêmeL’amour, ce feu doux et suprêmeQui brûle sur tous les trépieds,Et toute mon âme enflamméeS’en va dans le ciel en fuméeOu tombe en cendre sous mes pieds !
Mon étoile a fui sous la nue.La rose n’est plus revenueSe poser sur mon rameau noir.Au fond de la coupe est la lie,Au fond des rêves la folie,Au fond de l’aurore le soir !
Toujours quelque bouche flétrie,Souvent par ma pitié nourrie,Dans tous mes travaux m’outragea.Aussi que de tristes pensées,Aussi que de cordes briséesPendent à ma lyre déjà !
Mon avril se meurt feuille à feuille ;Sur chaque branche que je cueilleCroît l’épine de la douleur ;Toute herbe a pour moi sa couleuvre ;Et la haine monte à mon œuvreComme un bouc au cytise en fleur !
La nature grande et touchante,La nature qui vous enchante
Blesse mes regards attristés.Le jour est dur, l’aube est meilleure.Hélas ! la voix qui me dit : Pleure !Est celle qui vous dit : Chantez !
Chantez ! chantez ! belle inspirée !Saluez cette aube doréeQui jadis aussi m’enivra.Tout n’est pas sourire et lumière.Quelque jour de votre paupièrePeut-être une larme éclora !
Alors je vous plaindrai, pauvre "âme !Hélas ! les larmes d’une femme,Ces larmes où tout est amer,Ces larmes où tout est sublime,Viennent d’un plus profond abîmeQue les gouttes d’eau de la mer !
La pauvre fleur disait au papillon céleste— Ne fuis pas !Vois comme nos destins sont différents. Je reste,Tu t’en vas !Pourtant nous nous aimons, nous vivons sans les hommesEt loin d’eux,Et nous nous ressemblons, et l’on dit que nous sommesFleurs tous deux !Mais, hélas ! l’air t’emporte et la terre m’enchaîne.Sort cruel !Je voudrais embaumer ton vol de mon haleineDans le ciel !Mais non, tu vas trop loin ! — Parmi des fleurs sans nombreVous fuyez,Et moi je reste seule à voir tourner mon ombreA mes pieds !Tu fins, puis tu reviens, puis tu t’en vas encoreLuire ailleurs.Aussi me trouves-tu toujours à chaque auroreToute en pleurs !Oh ! pour que notre amour coule des jours fidèles,O mon roi,Prends comme moi racine, ou donne-moi des ailesComme à toi !
ENVOI A ***
Roses et papillons, la tombe nous rassembleTôt ou tard.Pourquoi l’attendre, dis ? Veux-tu pas vivre ensembleQuelque part ?
Quelque part dans les airs, si c’est là que se berceTon essor ;Aux champs, si c’est aux champs que ton calice verseSon trésor.
Où tu voudras ! qu’importe ! oui, que tu sois haleineOu couleur,Papillon rayonnant, corolle à demi pleine,Aile ou fleur !
Vivre ensemble, d’abord ! c’est le bien nécessaireEt réel !Après on peut choisir au hasard, ou la terreOu le ciel !
ENVOI A ***Roses et papillons, la tombe nous rassembleTôt ou tard.Pourquoi l’attendre, dis ? Veux-tu pas vivre ensembleQuelque part ?
Quelque part dans les airs, si c’est là que se berceTon essor !Aux champs, si c’est aux champs que ton calice verseSon trésor !
Où tu voudras ! qu’importe ! oui, que tu sois haleineOu couleur,Papillon rayonnant, corolle à demi pleine,Aile ou fleur !
Vivre ensemble, d’abord ! c’est le bien nécessaireEt réel.Après on peut choisir au hasard, ou la terreOu le ciel 1
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