« Puisque nos heures sont remplies »

Les Chants du crépuscule

Puisque nos heures sont rempliesDe trouble et de calamités ;Puisque les choses que tu liesSe détachent de tous côtés ;

Puisque nos pères et nos mèresSont allés où nous irons tous,Puisque des enfants, têtes chères,Se sont endormis avant nous ;

Puisque la terre où tu t’inclinesEt que tu mouilles de tes pleurs,A déjà toutes nos racinesEt quelques-unes de nos fleurs ;

Puisqu’à la voix de ceux qu’on aimeCeux qu’on aima mêlent leurs voix ;Puisque nos illusions mêmeSont pleines d’ombres d’autrefois ;

Puisqu’à l’heure où l’on boit l’extaseOn sent la douleur déborder,Puisque la vie est comme un vaseQu’on ne peut emplir ni vider ;

Puisqu’à mesure qu’on avanceDans plus d’ombre on sent flotter ;Puisque la menteuse espéranceN’a plus de conte à nous conter ;

Puisque le cadran, quand il sonne,Ne nous promet rien pour demain,

Puisqu’on ne connaît plus personneDe ceux qui vont dans le chemin,

Mets ton esprit hors de ce monde !Mets ton rêve ailleurs qu’ici-bas !Ta perle n’est pas dans notre onde !Ton sentier n’est point sous nos pas !

Quand la nuit n’est pas étoilée,Viens te bercer aux flots des mers ;Comme la mort elle est voilée,Comme la vie ils sont amers.

L’ombre et l’abîme ont un mystèreQue nul mortel ne pénétra ;C’est Dieu qui leur dit de se taireJusqu’au jour où tout parlera !

D’autres yeux de ces flots sans nombreOnt vainement cherché le fond ;D’autres yeux se sont emplis d’ombreA contempler ce ciel profond.

Toi, demande au monde nocturneDe la paix pour ton cœur désert !Demande une goutte à cette urne !Demande un chant à ce concert !

Plane au-dessus des autres femmes,Et laisse errer tes yeux si beauxEntre le ciel où sont les âmesEt la terre où sont les tombeaux !

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