Ibo
Les Contemplations
IIIBO
Dites, pourquoi, dans l’insondableAu mur d’airain,Dans l’obscurité formidableDu ciel serein,Pourquoi, dans ce grand sanctuaireSourd et béni,Pourquoi, sous l’immense suaireDe l’infini,Enfouir vos lois éternellesEt vos clartés ?Vous savez bien que j’ai des ailes,Ô vérités !Pourquoi vous cachez-vous dans l’ombreQui nous confond ?Pourquoi fuyez-vous l’homme sombreAu vol profond ?Que le mal détruise ou bâtisse,Rampe ou soit roi,Tu sais bien que j’irai, justice,J’irai vers toi !Beauté sainte, Idéal qui germesChez les souffrants,Toi par qui les esprits sont fermesEt les cœurs grands,
Vous le savez, vous que j’adore,Amour, raison,Qui vous levez comme l’auroreSur l’horizon,Foi, ceinte d’un cercle d’étoiles,Droit, bien de tous,J’irai, liberté qui te voiles,J’irai vers vous !Vous avez beau, sans fin, sans borne,Lueurs de Dieu,Habiter la profondeur morneDu gouffre bleu,Âme à l’abîme habituéeDès le berceau,Je n’ai pas peur de la nuée ;Je suis oiseau.Je suis oiseau comme cet êtreQu’Amos rêvait,Que saint-Marc voyait apparaîtreÀ son chevet,Qui mêlait sur sa tête fière,Dans les rayons,L’aile de l’aigle à la crinièreDes grands lions.J’ai des ailes. J’aspire au faîte ;Mon vol est sûr ;J’ai des ailes pour la tempêteEt pour l’azur.
Je gravis les marches sans nombre.Je veux savoir,Quand la science serait sombreComme le soir !Vous savez bien que l’âme affronteCe noir degré,Et que, si haut qu’il faut qu’on monte,J’y monterai !Vous savez bien que l’âme est forteEt ne craint rienQuand le souffle de Dieu l’emporte !Vous savez bienQue j’irai jusqu’aux bleus pilastres,Et que mon pas,Sur l’échelle qui monte aux astres,Ne tremble pas !L’homme en cette époque agitée,Sombre océan,Doit faire comme ProméthéeEt comme Adam.Il doit ravir au ciel austèreL’éternel feu ;Conquérir son propre mystère,Et voler Dieu.L’homme a besoin, dans sa chaumière,Des vents battu,D’une loi qui soit sa lumièreEt sa vertu.
Toujours ignorance et misère !L’homme en vain fuit,Le sort le tient ; toujours la serre !Toujours la nuit !Il faut que le peuple s’arracheAu dur décret,Et qu’enfin ce grand martyr sacheLe grand secret.Déjà l’amour, dans l’ère obscureQui va finir,Dessine la vague figureDe l’avenir.Les lois de nos destins sur terre,Dieu les écrit ;Et, si ces lois sont le mystère,Je suis l’esprit.Je suis celui que rien n’arrête,Celui qui va,Celui dont l’âme est toujours prêteÀ Jéhovah ;Je suis le poëte farouche,L’homme devoir,Le souffle des douleurs, la boucheDu clairon noir ;Le rêveur qui sur ses registresMet les vivants,Qui mêle des strophes sinistresAux quatre vents ;
Le songeur ailé, l’âpre athlèteAu bras nerveux,Et je traînerais la comètePar les cheveux.Donc, les lois de notre problème,Je les aurai ;J’irai vers elles, penseur blême,Mage effaré !Pourquoi cacher ces lois profondes ?Rien n’est muré.Dans vos flammes et dans vos ondesJe passerai ;J’irai lire la grande bible ;J’entrerai nuJusqu’au tabernacle terribleDe l’inconnu,Jusqu’au seuil de l’ombre et du vide,Gouffres ouvertsQue garde la meute livideDes noirs éclairs,Jusqu’aux portes visionnairesDu ciel sacré ;Et, si vous aboyez, tonnerres,Je rugirai.
Au dolmen de Rozel, janvier 1853.
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