Les Derniers Bardes

Cyprès, arbres des morts, qui courbe ainsi vos têtes ?Sont-ce les Esprits des tempêtes ?Sont-ce les noirs vautours, cachés dans vos rameaux ?Ou, fidèles encore à vos bocages sombres,Les Enfants d’Ossian viennent-ils sous vos ombresChercher leurs antiques tombeaux ?Ô monts, est-ce un torrent dont le bruit m’épouvante ?N’entends-je pas plutôt, dans la nuit décevante,Les spectres s’appeler sur vos fronts chevelus ?Harpe, qui fait frémir ta corde murmurante ?Est-ce le vent du Nord ? est-ce quelque ombre erranteDes vieux Bardes qui ne sont plus ?

Non, les bardes n’ont pu descendreDans ce fleuve des ans, qui roule l’avenir;Si leur cythare en deuil se tait avec leur cendre,Interrogeons ces lieux, pleins de leur souvenir.Le pâtre, gardien de leur gloire,De leurs chants révéré conservant la mémoire,Les répète aux rochers déserts;À l’étranger, perdu dans ces campagnes,Redit leur sort et leurs concerts.

Vous ne reviendrez plus, beaux jours, siècles prospères !Le pâtre, heureux de vivre ou vécurent ses pères,

Ne traînait pas encor des jours voués au deuil ;Fingal léguait son sceptre à sa race guerrière,Et l’on voyait un trône où l’on voit un cercueil.Écossais, tes rochers te servaient de barrière ;L’Etranger méprisait, sans en franchir le seuil,Ton indigence héréditaire ;Mais la Liberté pauvre et fière,Sur ces rocs dédaignés régnait avec orgueil.

Soudain de sinistres présages,Sombres précurseurs des revers,Troublent ces paisibles rivages,Descendu des cieux entr’ouverts,Fingal erre au sein des nuages ;Sa lance est un faisceau d’éclairs ;Son char roule sur les orages ;L’aigle au loin le voit dans les airs ,Et, quittant ses roches sauvages,S’enfuit vers la rive des mers.Oubliant ta route étoilée,Ô lune, alors pâle et voilée,Tu cachas ton front dans les flots ;Et Morven, au sein des ténèbres,Entendit des harpes funèbresAnnoncer la mort des héros .

Voix funestes du sort, jusque alors inconnues,Que n’avez-vous en vain proclamé son courroux !Mais quand son souffle immense a rassemblé les nues,L’ouragan retient-il ses coups ?

Le fracas des chars des bataillesFait soudain du Lomon trembler les vieux frimas ;Avide de nouveaux climats,Edouard, de Stirling menaçant les murailles,Apporte aux héros les combats.Les héros ont saisi leur lance.Ils ont vole vers cette armée immense

Que le sud vomit de ses flancs ;Mais l’affreux torrent du Ravage,Entraînant dans son cours l’opprobre et l’esclavage,A passé sur leurs corps sanglants.

« Écosse, tes guerriers, si longtemps invincibles,« Sur tes monts envahis ont rencontré la mort ;« Les restes mutilés de ces vaincus terribles« Roulent dans les fanges du Nord.« Pourquoi ce farouche silence,« Bardes ? Ils ne sont plus ; il n’est plus de vengeance.« Mais l’heure des chants a sonné .« Ouvrez à ces héros le palais des nuages ;« Bardes : laisserez-vous se perdre dans les âges« Leur souvenir abandonné ? »

Sourds à ces clameurs téméraires,Les Bardes, épars dans les bois,Laissaient aux vieux lambris des roisPendre leurs harpes funéraires.Sur les rocs de Tremnor affrontant les hivers,Ils pleuraient les héros, sans chanter leur vaillance ;Et comme on voit, la nuit, quand l’orage s’avance,Un calme menaçant précéder les éclairs,Ils se taisaient : mais leur silenceÉtait plus beau que leurs concerts.

Cependant s’avançaient les phalanges lointaines ;La terreur devançait leurs pas :Les peuples sans défense accouraient vers les plaines,Et les vieux chefs, brisant leurs armes vaines.Foulant aux pieds ces dards, trop pesants pour leurs bras.Cherchaient, libres encor, l’honneur d’un beau trépas.Et frémissaient au bruit des chaînes.

Mais, franchissant d’Uthal les sommets sourcilleux,Edouard, secondé de ses lords intrépides,

De la Clyde en courroux dompte les flots rapides,Et Fait flotter au loin ses drapeaux orgueilleux.Déjà s’offrent à lui les grottes de Cartlane ,Il entend mugir leurs torrens,Et suit sur ces vieux monts l’aigle inquiet qui plane,Étonné de voir des tyrans.

Mais dans son âme enorgueillie ,De ses projets hautains rien n’arrête l’essor.Il rêve l’Ecosse avilie,Il règne en espérance, et son camp siège encorPrès des champs vengeurs d’Ellerslie !

Sans songer au réveil, le superbe s’endort :Bientôt devant ses pas, chargés d’obscurs nuages.Des pics, menaçants et sauvages.S’élèvent ; sur leurs flancs grondent les vents du nord ;Autour d’eux leur grande ombre au loin couvre la terre ;Et le sourd fracas du tonnerreDit que ces rocs affreux sont les rocs de Trenmor.

Édouard, le premier, à travers les bruyèresGuide en les rassurant ses agiles archers :Tout s’ébranle ; et déjà les lances étrangèresBrillent sur ces sombres rochers,Les soldats enivrés dévorent leurs conquêtes ;L’aspect seul d’Édouard leur cache les tempêtesQu’entassent sur leurs fronts les nuages mouvans,Les bataillons épais en colonnes s’allongent,Ils marchent ; et leurs cris, que mille échos prolongent,Se mêlent à la voix des vents.

Tout à coup, sur un roc dont la lugubre cimeS’incline vers l’armée et menace l’abîme,Debout, foulant aux pieds les orageux brouillards,Agitant leurs robes funèbres,Aux lueurs de l’éclair qui perce les ténèbres,Apparaissent de grands Vieillards.Tels sur les roches nébuleusesOn a vu s’élever, dans les nuits orageuse,

Les tristes Géants des hivers,Lorsque, courbant des monts les forêts ébranlées,De leur souffle terrible ils remplissaient les airs,Et mugissaient dans les vallées.

Cet aspect de toutes parts.Jette une terreur soudaine ;Le roi, du haut de ses chars,Voit reculer vers la plaineSes superbes léopards ;Il voit ses soldats épars,Sourds à sa voix souveraine,Prêts à fuir leurs étendards.Malgré sa fierté hautaine,Le trouble agite ses sens ;Le vent retient son haleine,Et les Guerriers frémissansFixent leur vue incertaineSur les Bardes menaçants.

C’étaient les bardes : l’œil des guerriers qui frissonnentLes prend pour les fils de Trenmor ;Et leurs voix, s’unissant aux harpes qui résonnent,Préludent en accents de mort.

CHŒUR DES BARDES.

« Édouard, hâte-toi ; jouis de ta victoire.« Tandis que ton pied étonné« Foule les fronts glaces des aînés de la gloire,« Prends ce que leur mort t’a donné.« Tu vaincras : leur trépas à l’Écosse déserte« Révèle assez son avenir.« Mais tremble ! leur trépas annonce aussi ta perte ;« C’est un crime de plus et le temps sait punir. »

Ils chantaient : la harpe sonore,Après qu’ils ont chanté, vibre et frémit encore ;

La foudre en sourds éclats roule et se tait trois fois ;Le vent gronde et s’apaise ; et marchant à leur tête,Sur le bord de l’abîme où retentit leur voix,Le vieux Chef des Bardes s’arrête.Les frimas sur son front s’élèvent entassés,.Sa barbe en flots d’argent descend vers sa ceinture,Il abandonne aux vents sa longue chevelure,Et semble un vieux héros des temps déjà passés.Dans ses yeux brille encor l’éclair de sa jeunesse ;On voit se déployer dans sa main vengeresseUn étendard ensanglanté ;Et, pareil à l’Esprit qui poursuit les coupables,Sa voix tombe en cris formidablesSur le vainqueur épouvanté.

« Du haut de la céleste voûteFingal me voit, Fingal m’écoute :Vous m’écoutez aussi, par la crainte troublés,Saxons ; mais votre crainte est l’aveu de vos crimes :Vous êtes les bourreaux, nous sommes les victimes ;Nous menaçons et vous tremblez !Edouard, vers nos murs tu guides tes bannière ;Réponds : que t’ont fait nos guerriers ?Les a-t-on vus, chassant tes tribus prisonnières,Porter la mort dans tes foyers ?Qui de nous d’une paix antique et fraternelleA violé les droits trahis ?Qui de nous par les flots d’une horde infidèleA vu ses remparts envahis ?Ton seul silence est ta réponse.Voilà donc ces exploits dont ton bras s’applaudit ?…Arrête et courbe-toi : car ma bpuche prononceL’arrêt du Dieu qui te maudit.Prince, qui ris de nos misères,Édouard, crains du sort les faveurs mensongères,Crains ces forfaits heureux que l’Enfer t’a permis ;Tu portes sur ton front les célestes colères.Ne te crois pas jugé par tes, seuls ennemis,Songe à tes descendans, souviens-toi de tes pères…Connais tes juges et frémis.

Regarde ce torrent, qui, grossi dès sa source,Mugit sur les monts orageux.Et vers l’heureux vallon qui menace sa courseRoule en grondant ses flots fangeux.Vain fracas ! ses eaux vagabondesS’ouvrent sur les glaciers mille chemins divers ;De rochers en rochers il disperse ses ondes.Et laissent sur leurs flancs les tributs des hivers.Ses cent bras affaiblis s’égarent vers les plaines ;Bientôt ce fier torrent, qui renversait les chênes,Brise à peine en passant de faibles arbrisseaux.Et ses vagues amoncelées.Dont la fougue lointaine effrayait les vallées.S’y traînent en faibles ruisseaux.Mais qu’au sommet des monts sa fureur turbulenteAit miné d’un vieux roc la base chancelante ;Des neiges, des glaçons pressant l’énorme amas,Le rocher déraciné roule.Et dans sa vaste chute entraînant les frimas.Grossit quand le torrent s’écoule.Le mont dont il descend s’ébranle et retentit,Masse immense ! il bondit de montagne en montagne,Et tombe enfin dans la campagneSur le torrent qu’il engloutit.

«Edouard, ce torrent, c’est ta nombreuse armée :Ses cris dévastateurs nous annoncent des fers ;Mais les gouffres des monts, la faim et les hiversDéfendront l’Ecosse opprimée.Et, si le sort guidait ton bras ensanglanté,Dans l’ivresse de ta conquête.Des peuples abattus redoute la fierté ;Crains de leur rappeler, en leur foulant la tête,Qu’il était une liberté !Alors du sein de la poussièreS’élèverait notre étendard souillé ;Un homme emboucherait le clairon de la guerreEt ceindrait son glaive rouillé.Aux éclats de sa voix bruyanteS’éveillent les chefs endormis ;

Il accourt ; il entraîne, en sa marche efrayante.Les peuples subjugués que tu croyais soumis ;Tremble ! il t’apporte enfin, dans sa main foudroyante,Ce que tes forfaits t’ont promis !Que peuvent tes fureurs trompées ?Vois-tu ces tribus en courrouxChanger leurs chaînes en épées ?Où vont tes hordes dissipées ?Aux armes du vengeur, à ses terribles coups.Tu les crois en vain échappées :Va, leur sang lavera nos plaines usurpéesDu sang des héros morts pour nous.

« Édouard, un instant ton ivresse a pu croireQue les fils d’Ossian se tairaient sans remord ;Va, nous saurons flétrir ton nom et ta mémoire :Notre récompense est la mort.Ton pardon eût puni notre lâche silence.Quoi ! nous aurions flatté ton injuste puissance !Notre main eût lavé le sang de tes lauriers !Et, laissant nos héros errer aux rives sombres,Nous aurions de nos chants déshérité leurs ombres,Pour célébrer leurs meurtriers,Nous, grands dieux !... Edouard, quand nous serons esclavesL’aigle des monts viendra ramper dans les sillons ;Vois ces nuages : là nos braves,Nos braves, dont nos chants ont brisé les entraves,Jouissent de l’effroi de tes fiers bataillons :Nous allons les rejoindre, et ta rage alarméeBientôt nous entendra sur ta coupable arméeEntrechoquer les tourbillons.Les siècles se diront : À l’Écosse asservie,C’est en vain qu’Édouard enleva le bonheur ;Aux fiers enfans des monts il put ravir la vie,Il ne put leur ravir l’honneur ;Les chantres des héros, fuyant sa tyrannie,Aux lauriers des héros ont uni leurs lauriers,Et les Bardes sacrés de la CalédonieN’ont pu survivre à ses Guerriers.Édouard, désormais nous taire est notre gloire,Nos chants vont expirer ; mais nos noms dans l’histoire

Poursuivront ton nom odieux.Pour la dernière fois nos harpes retentissent,Pour la dernière fois nos harpes te maudissent :Reçois nos terribles adieux. »

« Un jour tu gémiras sur tes vaines chimères,« Prince ; un jour tes larmes amères« Baigneront à leur tour tes lauriers odieux ;« Pour la dernière fois nos harpes retentissent,« Pour la dernière fois nos harpes le maudissent :« Reçois nos terribles adieux. »

Ils ont chanté : la foudre gronde.Du sommet des rochers dans les gouffres ouvertsIls s’élancent… Le bruit de leur chute profonde,Roule et s’accroît dans les déserts.Leurs restes des torrens souillent l’onde irritée ;La Harpe au haut des monts, par les vents agitée,À leurs derniers soupirs répond en soupirant ;Leurs corps défigurés tombent de cime en cime,Et leur sang au loin dans l’AbîmeRejaillit sur le Conquérant.

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