Soleils couchants

Les Feuilles d’automne

J’aime les soirs sereins et beaux, j’aime les soirs,Soit qu’ils dorent le front des antiques manoirsEnsevelis dans les feuillages ;Soit que la brume au loin s’allonge en bancs de feu ;Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleuÀ des archipels de nuages.

Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants,Amoncelés là-haut sous le souffle des vents,Groupent leurs formes inconnues ;Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair,Comme si tout à coup quelque géant de l’airTirait son glaive dans les nues.

Le soleil, à travers leurs ombres, brille encor ;Tantôt fait, à l’égal des larges dômes d’or,Luire le toit d’une chaumière ;Ou dispute aux brouillards les vagues horizons ;Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons,Comme de grands lacs de lumière.

Puis voilà qu’on croit voir, dans le ciel balayé,Pendre un grand crocodile au dos large et rayé,Aux trois rangs de dents acérées ;Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir ;

Cent nuages ardents luisent sous son flanc noirComme des écailles dorées.

Puis se dresse un palais ; puis l’air tremble, et tout fuit.L’édifice effrayant des nuages détruitS’écroule en ruines pressées ;Il jonche au loin le ciel, et ses cônes vermeilsPendent, la pointe en bas, sur nos têtes, pareilsÀ des montagnes renversées.

Ces nuages de plomb, d’or, de cuivre, de fer,Où l’ouragan, la trombe, et la foudre, et l’enferDorment avec de sourds murmures,C’est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds,Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafondsSes retentissantes armures.

Tout s’en va ! Le soleil, d’en haut précipité,Comme un globe d’airain qui, rouge, est rejetéDans les fournaises remuées,En tombant sur leurs flots que son choc désunitFait en flocons de feu jaillir jusqu’au zénithL’ardente écume des nuées.

Oh ! contemplez le ciel ! et dès qu’a fui le jour,En tout temps, en tout lieu, d’un ineffable amour,Regardez à travers ses voiles ;Un mystère est au fond de leur grave beauté,L’hiver, quand ils sont noirs comme un linceul, l’été,Quand la nuit les brode d’étoiles.

Le jour s’enfuit des cieux : sous leur transparent voileDe moments en moments se hasarde une étoile ;La nuit, pas à pas, monte au trône obscur des soirs ;Un coin du ciel est brun, l’autre lutte avec l’ombre ;Et déjà, succédant au couchant rouge et sombre,Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs.

Et là-bas, allumant ses vitres étoilées,Avec sa cathédrale aux flèches dentelées,Les tours de son palais, les tours de sa prison,Avec ses hauts clochers, sa bastille obscurcie,Posée au bord du ciel comme une longue scie,La ville aux mille toits découpe l’horizon.

Oh ! qui m’emportera sur quelque tour sublimeD’où la cité sous moi s’ouvre comme un abîme !Que j’entende, écoutant la ville où nous rampons,Mourir sa vaste voix, qui semble un cri de veuve,Et qui, le jour, gémit plus haut que le grand fleuve,Le grand fleuve irrité luttant contre vingt ponts !

Que je voie, à mes yeux en fuyant apparues,Les étoiles des chars se croiser dans les rues,Et serpenter le peuple en l’étroit carrefour,Et tarir la fumée au bout des cheminées,Et, glissant sur le front des maisons blasonnées,Cent clartés naître, luire et passer tour à tour !

Que la vieille cité, devant moi, sur sa coucheS’étende, qu’un soupir s’échappe de sa bouche,Comme si de fatigue on l’entendait gémir !Que, veillant seul, debout sur son front que je foule,

Avec mille bruits sourds d’océan et de foule,Je regarde à mes pieds la géante dormir !

Plus loin ! allons plus loin ! — Aux feux du couchant sombre,J’aime à voir dans les champs croître et marcher mon ombre.Et puis, la ville est là ! je l’entends, je la voi.Pour que j’écoute en paix ce que dit ma pensée,Ce Paris, à la voix cassée,Bourdonne encor trop près de moi.

Je veux fuir assez loin pour qu’un buisson me cacheCe brouillard, que son front porte comme un panache,Ce nuage éternel sur ses tours arrêté ;Pour que du moucheron, qui bruit et qui passe,L’humble et grêle murmure effaceLa grande voix de la cité !

Quelquefois, sous les plis des nuages trompeurs,Loin dans l’air, à travers les brèches des vapeursPar le vent du soir remuées,Derrière les derniers brouillards, plus loin encor,Apparaissent soudain les mille étages d’orD’un édifice de nuées ;

Et l’œil épouvanté, par delà tous nos cieux,Sur une île de l’air au vol audacieux,Dans l’éther libre aventurée,L’œil croit voir jusqu’au ciel monter, monter toujours,Avec ses escaliers, ses ponts, ses grandes tours,Quelque Babel démesurée.

Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées.Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit ;Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !

Tous ces jours passeront ; ils passeront en fouleSur la face des mers, sur la face des monts,Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où rouleComme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,Ridés et non vieillis, et les bois toujours vertsS’iront rajeunissant ; le fleuve des campagnesPrendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

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