Romance mauresque

Les Orientales

Don Rodrigue est à la chasse.Sans épée et sans cuirasse,Un jour d’été, vers midi,Sous la feuillée et sur l’herbeIl s’assied, l’homme superbe,Don Rodrigue le hardi.

La haine en feu le dévore.Sombre, il pense au bâtard maure,À son neveu Mudarra,Dont ses complots sanguinairesJadis ont tué les frères,Les sept infants de Lara.

Pour le trouver en campagne,Il traverserait l’EspagneDe Figuère à Setuval.L’un des deux mourrait sans doute.En ce moment sur la routeIl passe un homme à cheval.

— Chevalier, chrétien ou maure,Qui dors sous le sycomore,

Dieu te guide par la main !— Que Dieu répande ses grâcesSur toi, l’écuyer qui passes,Qui passes par le chemin !

— Chevalier, chrétien ou maure,Qui dors sous le sycomore,Parmi l’herbe du vallon,Dis ton nom, afin qu’on sacheSi tu portes le panacheD’un vaillant ou d’un félon.

— Si c’est là ce qui t’intrigue,On m’appelle don RodrigueDon Rodrigue de Lara ;Doña Sanche est ma sœur même,Du moins, c’est à mon baptêmeCe qu’un prêtre déclara.

J’attends sous ce sycomore ;J’ai cherché d’Albe à ZamoreCe Mudarra le bâtard,Le fils de la renégate,Qui commande une frégateDu roi maure Aliatar.

Certe, à moins qu’il ne m’évite,Je le reconnaîtrais vite ;Toujours il porte avec luiNotre dague de famille ;Une agate au pommeau brille,Et la lame est sans étui.

Oui, par mon âme chrétienne,D’une autre main que la mienneCe mécréant ne mourra.C’est le bonheur que je brigue…

— On t’appelle don Rodrigue,Don Rodrigue de Lara ?

Et bien ! seigneur, le jeune hommeQui te parle et qui te nomme,C’est Mudarra le bâtard.C’est le vengeur et le juge.Cherche à présent un refuge ! —L’autre dit : — Tu viens bien tard !

— Moi, fils de la renégate,Qui commande une frégateDu roi maure Aliatar,Moi, ma dague et ma vengeance,Tous les trois d’intelligence,Nous voici ! — Tu viens bien tard !

— Trop tôt pour toi, don Rodrigue,À moins qu’il ne te fatigueDe vivre… Ah ! la peur t’émeut,Ton front pâlit ; rends, infâme,À moi ta vie, et ton âmeÀ ton ange, s’il en veut !

Si mon poignard de TolèdeEt mon Dieu me sont en aide,Regarde mes yeux ardents,Je suis ton seigneur, ton maître,Et je t’arracherai, traître,Le souffle d’entre les dents !

Le neveu de doña SancheDans ton sang enfin étancheLa soif qui le dévora.Mon oncle, il faut que tu meures.Pour toi plus de jours ni d’heures !…— Mon bon neveu Mudarra,

Un moment ! attends que j’ailleChercher mon fer de bataille.— Tu n’auras d’autres délaisQue celui qu’ont eu mes frères ;Dans les caveaux funérairesOù tu les as mis, suis-les !

Si, jusqu’à l’heure venue,J’ai gardé ma lame nue,C’est que je voulais, bourreau,Que, vengeant la renégate,Ma dague au pommeau d’agateEût ta gorge pour fourreau.

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