Androclès
Les Quatre Vents de l’esprit — Le Livre lyrique
XVANDROCLÈS.
Quand tout me souriait encore,Jadis, quand j’étais radieux,Aux jours de la jeunesse, auroreDont on prolonge les adieux,Du milieu de l’immense fêteDes heureux d’alors qui, joyeux,Sceptre en main et couronne en tête,Riaient, chantaient, mêlés aux cieux,J’ai vu, tandis que sur la terreTout était faste, hymne et concert,L’exil qui saignait, solitaireEt terrible, dans son désert.Je suis allé vers l’âpre grèveOù rampait le grand abattu ;J’ai dit : Je suis celui qui rêve.Toi qui souffres, qui donc es-tu ?Et, levant sa prunelle pleineDu reflet lointain de Saint-Cloud,Il m’a dit : Je suis Sainte-Hélène.Il m’a dit : Je suis Holyrood.Alors, moi, fils de nos désastres,Attestant, devant ces douleurs,Et la nuit qui sème les astres,Et le jour qui sème les fleurs,J’ai salué dans sa ruineLe sombre maître estropié,
Et j’ai retiré son épine,Et baisé sa plaie à son pié.Puis dans le vent qui tourbillonneJ’ai continué mon chemin ;Car j’étais à l’âge où rayonneLe mystérieux lendemain.J’ai vécu ; j’ai penché ma têteSur les souffrants, sur les petits.L’azur fit place à la tempête ;J’avais rêvé, je combattis.Ainsi que le frère d’Électre,Comme Jacob, — Dieu, tu le veux, —J’ai saisi corps à corps le spectre,Et l’ange m’a pris aux cheveux.Je combattis pour la pensée,Pour le devoir, pour Dieu nié,Pour la grande France éclipsée,Pour le soleil calomnié.Je combattis l’ombre et l’envie,Sans peur, sans tache à mon écu ;Puis il se trouva, c’est la vie,Qu’ayant lutté, je fus vaincu.Je fus un de ceux que la fouleDonne à dévorer à l’exil.Sur tout vaincu le dédain roule ;Brutus est fou, Caton est vil.La Victoire éclatant de rireMontre Aristide à ses amants ;Que de martyrs l’exil déchire !Sa cage est pleine d’ossements !
Autour de moi des voix funèbresCriaient : Cayenne ! Lambessa !L’exil songeait dans les ténèbres ;Quand il me vit, il se dressa.Il vint à moi, ce noir ministreDu sombre destin inclément.Pendant qu’il s’avançait sinistre,Je le regardai fixement.Il venait ; sur la terre sombreSon pas sonnait comme un marteau.Maintenant il me tient dans l’ombreEt son ongle est sur mon manteau.Mais, au lieu d’angoisse et de peine,J’ai le calme et la joie au cœur.Le lion s’est mis, dans l’arène,À lécher le gladiateur.
Jersey, 18 février 1854.
Comentarios
Cargando comentarios…