En marchant la nuit dans un bois
Les Quatre Vents de l’esprit — Le Livre lyrique
XXIEN MARCHANT LA NUIT DANS UN BOIS.
I
Il grêle, il pleut. Neige et brume ;Fondrière à chaque pas.Le torrent veut, crie, écume,Et le rocher ne veut pas.Le sabbat à notre oreilleJette ses vagues hourras.Un fagot sur une vieillePasse en agitant les bras.Passants hideux, clartés blanches ;Il semble, en ces noirs chemins,Que les hommes ont des branches,Que les arbres ont des mains.
II
On entend passer un coche,Le lourd coche de la mort.Il vient, il roule, il approche.L’eau hurle et la bise mord.Le dur cocher, dans la plaineAux aspects noirs et changeants,Conduit sa voiture pleineDe toutes sortes de gens.
Novembre souffle, la terreFrémit, la bourrasque fond ;Les flèches du sagittaireSifflent dans le ciel profond.
III
— Cocher, d’où viens-tu ? dit l’arbre.— Où vas-tu ? dit l’eau qui fuit.Le cocher est fait de marbreEt le coche est fait de nuit.Il emporte beauté, gloire,Joie, amour, plaisirs bruyants ;La voiture est toute noire,Les chevaux sont effrayants.L’arbre en frissonnant s’incline.L’eau sent les joncs se dresser.Le buisson sur la collineGrimpe pour le voir passer.
IV
Le brin d’herbe sur la roche,Le nuage dans le ciel,Regarde marcher ce coche,Et croit voir rouler Babel.Sur sa morne silhouette,Battant de l’aile à grands cris,Volent l’orage, chouette,Et l’ombre, chauve-souris.
Vent glacé, tu nous secoues !Le char roule, et l’œil tremblant,À travers ses grandes roues,Voit un crépuscule blanc.
V
La nuit, sinistre merveille,Répand son effroi sacré ;Toute la forêt s’éveilleComme un dormeur effaré.Après les oiseaux, les âmes !Volez sous les cieux blafards.L’étang, miroir, rit aux femmesQui sortent des nénuphars.L’air sanglote, et le vent râle,Et, sous l’obscur firmament,La nuit sombre et la mort pâleSe regardent fixement.
19 novembre 1853.
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