« J’ai coudoyé les rois, les grands, le fou, le sage »
Les Quatre Vents de l’esprit — Le Livre lyrique
J’ai coudoyé les rois, les grands, le fou, le sage,Judas, César, Davus,Job, Thersite, et je suis effaré du passageDes hommes que j’ai vus.
J’ai subi l’insulteur qui lapide la tombeEt qui raille l’exil ;Car sur nous le tonnerre auguste souvent tombeAvec le crachat vil.
J’ai cherché le malheur comme un chasseur le tigre.Mon fruit nourrit un ver.Je suis une hirondelle étrange, car j’émigreDu côté de l’hiver.
Je ne serai jamais qu’un vaincu ; j’ai pour règleD’être avec les blessés ;Quand ils sont trop vainqueurs, je dis au peuple, à l’aigle,À Dieu lui-même : Assez !
Je pense que j’ai fait des choses nécessaires ;Je n’ai pas de regrets ;L’homme juste est content d’employer ses misèresÀ bâtir le progrès.
Pourtant vous ne pouvez empêcher que je songe,Las du sort par moments,Et de l’ombre que laisse aux âmes le mensongeDe tant événements.
Le destin m’a jeté de tempête en tempête,De récif en récif ;
Jamais mon cœur saignant n’a fait courber ma tête ;Mon courroux est pensif.
J’ai traversé les pleurs, les haines, les veuvages,Ce qui mord, ce qui nuit ;Noir rocher, j’ai connu tous les âpres visagesDu deuil et de la nuit.
J’ai lutté ; j’ai subi la sinistre merveilleDes abîmes mouvants ;Et jamais on ne vit dispersion pareilleD’une âme à tous les vents.
Je suis presque prophète et je suis presque apôtre ;Je dis : C’est bien ! allons !Mais je ne voudrais pas de mon sort pour un autre,Ô fauves aquilons !
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