Sur la falaise
Les Quatre Vents de l’esprit — Le Livre lyrique
XIXSUR LA FALAISE.
I
Tu souris dans l’invisible.Ô douce âme inaccessible,Seul, morne, amer,Je sens ta robe qui flotteTandis qu’à mes pieds sangloteLa sombre mer.La nuit à mes chants assiste.Je chante mon refrain tristeÀ l’horizon.Ange frissonnant, tu mêlesLe battement de tes ailesÀ ma chanson.Je songe à ces pauvres êtres,Nés sous tous ces toits champêtres,Dont le feu luit,Barbe grise, tête blonde,Qu’emporta cette eau profondeDans l’âpre nuit.Je pleure les morts des autres.Hélas ! leurs deuils et les nôtresNe sont qu’un deuil.
Nous sommes, dans l’étendue,La même barque perdueAu même écueil.
II
Tous ces patrons, tous ces mousses,Qu’appelaient tant de voix doucesEt tant de vœux,Ils sont mêlés à l’espace,Et le poisson d’argent passeDans leurs cheveux.Au fond des vagues sans nombre,On voit, sous l’épaisseur sombreDu flot bruni,Leur bouche ouverte et terribleQui boit la stupeur horribleDe l’infini.Ils errent, blêmes fantômes.Ils ne verront plus les chaumesAu pignon noir,Les bois aux fraîches ramées,Les prés, les fleurs, les fuméesDans l’or du soir.Dans leurs yeux l’onde insensée,Qui fuit sans cesse, pousséeDu vent hagard,Remplace, sombre passante,La terre, à jamais absenteDe leur regard.
Ils sont l’ombre et le cadavre ;Ceux qui vont de havre en havreDans les reflux,Qui ne verront plus l’aurore,Et que l’aube au chant sonoreNe verra plus.
III
Et cependant sur les côtesOn songe encore à ces hôtesDe l’inconnu,Partis, dans l’eau qui frissonne,Pour cette ombre dont personneN’est revenu.C’était l’enfant ! c’était l’homme !On les appelle, on les nommeDans les maisons,Le soir, quand brille le phare,Et quand la flamme s’effareSur les tisons.L’un dit : ― En août, j’espère,Ils reviendront tous, Jean, Pierre,Jacques, Louis ;Quand la vigne sera mûre ;… ―Et le vent des nuits murmure :Évanouis !L’autre dit : ― Dans les tempêtesRegardez bien, et leurs têtesApparaîtront.
On les voit quand le soir tombe.Toute vague est une tombeD’où sort un front. ―
IV
C’est dans cette onde effrénéeQue leur âme au ciel est née,Divin oiseau.Toute vague est une tombe ;Toute vague, ô ma colombe,Est un berceau.
28 février 1854.
Comentarios
Cargando comentarios…