Guitare
Les Rayons et les Ombres
XXIIGUITARE.
Gastibelza, l’homme à la carabine,Chantait ainsi :« Quelqu’un a-t-il connu doña Sabine ?Quelqu’un d’ici ?Dansez, chantez, villageois ! la nuit gagneLe mont Falù.— Le vent qui vient à travers la montagneMe rendra fou !« Quelqu’un de vous a-t-il connu Sabine,Ma señora ?Sa mère était la vieille maugrabineD’Antequera,Qui chaque nuit criait dans la Tour-MagneComme un hibou… —Le vent qui vient à travers la montagneMe rendra fou !« Dansez, chantez ! Des biens que l’heure envoieIl faut user.Elle était jeune et son œil plein de joieFaisait penser. —À ce vieillard qu’un enfant accompagneJetez un sou !… —Le vent qui vient à travers la montagneMe rendra fou.« Vraiment, la reine eût près d’elle été laideQuand, vers le soir,
Elle passait sur le pont de TolèdeEn corset noir.Un chapelet du temps de CharlemagneOrnait son cou… —Le vent qui vient à travers la montagneMe rendra fou.« Le roi disait en la voyant si belleÀ son neveu :— Pour un baiser, pour un sourire d’elle,Pour un cheveu,Infant don Ruy, je donnerais l’EspagneEt le Pérou ! —Le vent qui vient à travers la montagneMe rendra fou.« Je ne sais pas si j’aimais cette dame,Mais je sais bienQue pour avoir un regard de son âme,Moi, pauvre chien,J’aurais gaîment passé dix ans au bagneSous le verrou… —Le vent qui vient à travers la montagneMe rendra fou.« Un jour d’été que tout était lumière,Vie et douceur,Elle s’en vint jouer dans la rivièreAvec sa sœur,Je vis le pied de sa jeune compagneEt son genou… —Le vent qui vient à travers la montagneMe rendra fou.« Quand je voyais cette enfant, moi le pâtreDe ce canton,Je croyais voir la belle Cléopâtre,
Qui, nous dit-on,Menait César, empereur d’Allemagne,Par le licou… —Le vent qui vient à travers la montagneMe rendra fou.« Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe !Sabine, un jour,À tout vendu, sa beauté de colombe,Et son amour,Pour l’anneau d’or du comte de Saldagne,Pour un bijou… —Le vent qui vient à travers la montagneMe rendra fou.« Sur ce vieux banc souffrez que je m’appuie,Car je suis las.Avec ce comte elle s’est donc enfuie !Enfuie, hélas !Par le chemin qui va vers la Cerdagne,Je ne sais où… —Le vent qui vient à travers la montagneMe rendra fou.« Je la voyais passer de ma demeure,Et c’était tout.Mais à présent je m’ennuie à toute heure,Plein de dégoût,Rêveur oisif, l’âme dans la campagne,La dague au clou… —Le vent qui vient à travers la montagneM’a rendu fou ! »
14 mars 1837.
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