« Puits de l’Inde ! »
Les Rayons et les Ombres
XIII
Puits de l’Inde ! tombeaux ! monuments constellés !Vous dont l’intérieur n’offre aux regards troublésQu’un amas tournoyant de marches et de rampes,Froids cachots, corridors où rayonnent des lampes,Poutres où l’araignée a tendu ses longs fils,Blocs ébauchant partout de sinistres profils,Toits de granit, troués comme une frêle toile,Par où l’œil voit briller quelque profonde étoile,Et des chaos de murs, de chambres, de paliers,Où s’écroule au hasard un gouffre d’escaliers !Cryptes qui remplissez d’horreur religieuseVotre voûte sans fin, morne et prodigieuse !Cavernes où l’esprit n’ose aller trop avant !Devant vos profondeurs j’ai pâli bien souventComme sur un abîme ou sur une fournaise,Effrayantes Babels que rêvait Piranèse !
Entrez si vous l’osez !Sur le pavé dormantLes ombres des arceaux se croisent tristement ;La dalle par endroits, pliant sous les décombres,S’entr’ouvre pour laisser passer des degrés sombresQui fouillent, vis de pierre, un souterrain sans fond ;D’autres montent là-haut et crèvent le plafond.Où vont-ils ? Dieu le sait. Du creux d’une arche videUne eau qui tombe envoie une lueur livide.Une voûte au front vert s’égoutte dans un puits,Dans l’ombre un lourd monceau de roches sans appuisS’arrête retenu par des ronces grimpantes ;Une corde qui pend d’un amas de charpentesS’offre, mystérieuse, à la main du passant.
Dans un caveau, penché sur un livre, et lisant,Un vieillard surhumain, sous le roc qui surplombe,Semble vivre oublié par la mort dans sa tombe.Des sphinx, des bœufs d’airain, sur l’étrave accroupis,Ont fait des chapiteaux aux piliers décrépits ;L’aspic à l’œil de braise, agitant ses paupières,Passe sa tête plate aux crevasses des pierres.Tout chancelle et fléchit sous les toits entr’ouverts.Le mur suinte, et l’on voit fourmiller à traversDe grands feuillages roux, sortant d’entre les marbres,Des monstres qu’on prendrait pour des racines d’arbres.Partout, sur les parois du morne monument,Quelque chose d’affreux rampe confusément ;Et celui qui parcourt ce dédale difforme,Comme s’il était pris par un polype énorme,Sur son front effaré, sous son pied hasardeux,Sent vivre et remuer l’édifice hideux !
Aux heures où l’esprit, dont l’œil partout se pose,Cherche à voir dans la nuit le fond de toute chose,Dans ces lieux effrayants mon regard se perdit.Bien souvent je les ai contemplés, et j’ai dit :
— Ô rêves de granit ! grottes visionnaires !Cryptes ! palais ! tombeaux, pleins de vagues tonnerres !Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés,Vous êtes moins profonds et moins désespérésQue le destin, cet antre habité par nos craintes,Où l’âme entend, perdue, en d’affreux labyrinthes,Au fond, à travers l’ombre, avec mille bruits sourds,Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours ! —
Comentarios
Cargando comentarios…