Les Trop Heureux

XVI

Quand avec celle qu’on enlève,Joyeux, on s’est enfui si loin,Si haut, qu’au-dessus de son rêveOn n’a plus que Dieu, doux témoin ;Quand, sous un dais de fleurs sans nombre,On a fait tomber sa beautéDans quelque précipice d’ombre,De silence et de volupté ;Quand, au fond du hallier farouche,Dans une nuit pleine de jour,Une bouche sur une boucheBaise ce mot divin : amour !Quand l’homme contemple la femme,Quand l’amante adore l’amant,Quand, vaincus, ils n’ont plus dans l’âmeQu’un muet éblouissement,Ce profond bonheur solitaire,C’est le ciel que nous essayons.Il irrite presque la terreRésistante à trop de rayons.

Ce bonheur rend les fleurs jalousesEt les grands chênes envieux,Et fait qu’au milieu des pelousesLe lys trouve le rosier vieux ;Ce bonheur est si beau qu’il sembleTrop grand, même aux êtres ailés ;Et la libellule qui tremble,La graine aux pistils étoilés,Et l’étamine, âme inconnue,Qui de la plante monte au ciel,Le vent errant de nue en nue,L’abeille errant de miel en miel,L’oiseau, que les hivers désolent,Le frais papillon rajeuni,Toutes les choses qui s’envolent,En murmurent dans l’infini.

8 juin 1859, Serk.

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